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BHAGAYATA PUR AN A
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TOME QUATRIÈME
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BHAGAVATA PURÂNA
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HISTOIRE POÉTIQUE DE KRIcilNA
TRADUIT ET PUBLIÉ
PAR EUGÈNE BURNOUP
TOHE QUATRIÈME
M. HAUVETTEBESNAULT
PARIS
IMPRIMERIE NATIONALE
M DCCC LXXXIV
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BHÂGAYATA PURÀNA
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HISTOIRE POÉTIQUE DE RRICHNA
TRADUIT ET PUBLIÉ
PAR EUGÈNE BURNOUF
TOME QUATRIÈME
M. HAUVETTE-BESNAULT
PARIS
IMPRIMERIE NATIONALE
M DCCC LXXXIV
Eugène Bumouf avait traduit et publié les tomes I , Il et III du
Bhâgavata Purâna. Après sa mort, cette publication a été long-
temps suspendue. Au conamencement de Tannée 1 870, M. Adolphe
Régnier fut appelé à la continuer, sur la demande de M. MohL
Malheureusement, les circonstances avaient obligé M. Régnier à
se charger d'autres travaux , qui ne lui laissèrent pas le loisir de
remplacer son illustre maître dans l'achèvement d une entreprise
chère au monde savant. Il désigna pour cette œuvre M. Hauvette-
Besnault, Conservateur adjoint de la bibliothèque de TUniversité
et Professeur de sanscrit à TÉcole pratique des hautes* études.
Un arrêté du 10 février 1 8 80 a en efiTet confié à M. Hauvette-
Besnault le soin de traduire et de publier le tome IV de Touvrage.
Le présent volume contient la première partie du livre X.
V2*
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR.
Le nom d'Eugène Burnouf, qui est en tète de cette publication, n^était
pas pour encoiu^ager un inconnu à entreprendre de la continuer. Mais, s'il
faut désespérer d'égaler un tel maître , est-ce une raison pour renoncer è. le
suivre de loin? Tel de ses disciples immédiats qui occupe sa chaire s'est fait
dès longtemps un nom en abordant, sur son conseil, Tétude des livres bud-
dbiques dans la version thibétaine des originaux sanscrits ^ Tel autre, venu
plus tard, s'attachant de plus près à ses pas dans la même voie, dans ces
originaux mêmes, a débuté naguère avec éclat par un travail que Bumouf
avait indiqué aux pionniers de Tavenir^. Un troisième, parti jadis de ses re-
cherches sur les inscriptions cunéiformes en vieux persan', a jeté depuis, en
même temps que d'éminents émules, un jour nouveau sur Fantique civilisa-
tion de TAssyrie. Aujourd'hui même, un jeune zendiste, qui est déjà mieux
que l'espoir de la science, poursuit les travaux du maître sur la langue et
les croyances de TAvesta^. L'étude des hymnes védiques enfin, qu'il avait
ébauchée dans son cours et dans la préface du premier volume du Bhdgavata
Pardna, a été inaugurée magistralement chez nous, dans une des vieilles
annexes du Véda, par le plus ancien et non le moins autorisé de ses dis-
ciples survivants^, et reprise, avec autant de sagacité que d'ardeiu*, sous un
^ M. Foucaux publie en ce moment une
nouvelle édition , revisée sur les textes sanscrits ,
de sa traduction du Lalita Vistara thibétaiiL.
* E. Senart, Le Mahâvasta, U I, Paris,
i88a.
^ J. Oppert , Mémoire sur les inseriptions des
Achéménides conçues dans f idiome des anciens
Perses, {Journal asiatique, 4* série, t. XVII et
XVIII, i85i.)
* The Zend Avesia, translated by Jaikie»
Darmesteter, 1. 1 et II, Oxford, 1880-1 883.
* PrdtiçAkhya du Rig-Véda, par M. Adolphe
Régnier, membre de l'Institut , Paris, 1867-
1869.
II AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR.
des plus hauts et plus importants aspects, par un solide et brillant esprit ^
Je voudrais croire que, grâce aux encouragements et aux conseils assidus
de M. ^d. Régnier, il n'a pas été trop téméraire à nioi , lui-même se trou-
vant empêché , de revendiquer ma part de la tâche qu^une mort prématurée
n^a pas permis à Burnouf d^achever.
L'aide précieuse que j'ai trouvée autrefois dans les leçons de M. Th. Pavie
au Collège de France s'est offerte de nouveau à moi 'pour ce travail dans la
traduction qu'il a donnée, en i852 , du Dasam Askand, d'après un texte hin-
doui. C'est le même titre que celui de notre dixième livre, Daçama Skandha,
« dixième branche» ou « division». C'est aussi, comme dans le Prem Sagar
ou Océan (tamour, traduit de l'hindoustani en anglais par M. Edward B. East-
wick, le même sujet qui y est traité: la vie de Krïchna, réputé la dernière
et la plus complète des incarnations de la divinité suprême. Jai déjà eu
l'occasion de caractériser ces deux ouvrages et de montrer que lé Second
surtout n*est parfois, dans les récits, qae la mise en œuvre des gloses de
Çridharasvâmin sur le poème sanscrit*. Quant aux passages lyriques et philo-
sophiques du Bhdgavata en général^, et à ceux de notre texte en particulier,
leurs beautés éclatantes par endroits laissent assez loin en arrière its passages
correspondants du Dasam Askand et, peut-on ajouter, du Prem Sagar, pour
que Burnouf ait pressé autrefois M. Pavie de publier sa traduction avant que
parût celle qu'il projetait lui-même du dixième livre , et potu* que , tout ré-
cemment, dans une Note sur le Congrès des orientalistes tenu à Berlin,
M. Monier Williams ait exprimé le regret qu'on ne possédât pas encore dans
une langue européenne la partie la plus populaire du poème que les Hindous
lisent h plus aujourd'hui.
Ce n'est pas seulement sa valeur littéraire qui justifie cette popularité ,
c'est aussi et surtout la faveur dont jouit parmi eux la doctrine religieuse c^ui
y est préconisée , je veux dire l'aflFranchîssement -de la vie de la transmigration
par la foi et par Tamour. Comme ma traduction »e s'adresse pas aux seuls
indianistes, on m'excusera de rappeler à ce sujet quelques notions qui sont
banales pour ces derniers. D'après la théorie hindoue, l'âme des êtres, quels
qu'ils soient, ne périt pas avec le corps qu'elle anime, elle ne fait que Mibir
des changements d'état, elle est vouée à toivner à jamais dans une iniermi-
* hh^hergaîîgïke ^ La Religionifédi^ue d'après * Journal asiadqae, mai-juin i865, p. 383,
les hymnes du Rig^Véda, 3 vcd., Pans, 1878- note.
i883. ' Barth, Les Beligwtu de llade, ]ft* 11 5.
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR. m
joaUe délie de renaissances. Cette idée s'était, non pas substituée , mais super-
posée, dès le tenj^s du fiuddha, & la croyance plus anei^we à une autre vie,
dont la scèae était placée au-dessus jrt au-dessous de ia terre. Les cérémonies
compliquées du culte védique et les austérités de Tascétisme pouyaiant biep
valoir à rhemme les joies ^u paradis ou lui &ùre éviter les tourntents de
Tei^er; nais, une fois la pensée de la transmigration entrée dans les ei^rits,
comment les soustraire aux terreurs qu'elle inspirait? Les écoles philoso-
phiques essayèrent de )a science à cette fin et enseignèrent, au double point
de vue théorique et pratique, la distinction des deux principes qui consti-
tuent Tunivers, à savoir Tâme .et la natmre. Le remède était chimérique pour
la foule, et Ton s'explique le suocès inouï de la prédication du Buddha,
lorsqu'il se présenta aux peij^les en libérateur et leur promit de mettre un
terme aux douleurs de Texistence en plongeant TAme dans le néant. Le carac-
tère sensuel de lance hindoue et son aversion pour le vide, pour l'athéisme,
s'accommbdant mal de la sécheresse du dogme et du culte nouveaux, le £ud-
dhisme dut céder ses conquêtes spiritiielles aux Brahmanes , quand ceux-ci
dévdoppèreat à leur tour, suivant leur propre génie, la théorie des incai*-
nations divines ^
Il circulait déjà sur Vichnu plus d'une légende (chap. ii, st. Ao) qui se
prêtait à cette théorie. Un héros des temps védiques^, renommé de honne*
heure pour ses exploits & la guerre et en amour, et dès longtemps vénéré ,
sous un nom ou sous un autre , dans tû ou tel coin de l'Inde , fut mis en lu-
mière, introduit dans l'épopée nationale, où on l'essaya à un rôle prépondé-
rant, et finalement, absorbant Vichnù au détriment de Çiva, fut adoré comme
l'incarnation pleine et entière de Bhagavat ou du Dieu suprême , tout en
gardant le nom et le rang de Vichnu dans la mythologie, entre Brahmâ et
Çiva^. Du même coup TanéaDtissement promis par le Buddhisme à ses adhé-
rmits fit place , comme but jHroposé à la vie humaine , au retour de l'Ame à
l'essence divine. On étaya le nouveau culte sur l'antique doctrine du Vè-
dânta; mais, au lieu de faire de la science la condition de l'affranchissement,
on ne demanda aux fidèles que de croire à la divinité de Krïchna et d'aimer
sa personne.
On ne peut s'empêcher, devant ce double précepte, de penser, avec
^ Barth, Xm RtKgitms 4ê timie, p. loa et Abhanihngên der Akadêmt ier Wiszensckx^i
i33. su BerUn^ Jiini 1867, p. 317 et suiv.
* A. Weber, KnikM^aiimidifgmt, d«ns les ' Voir ci-deuous chap. xiv, st. 19.
A.
IV
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR.
M. Weber, à un emprunt fait, par la voie d* Alexandrie peut-être , aux peuples
de rOccident; et les coïncidences de détail, plus ou moins avérées, qui ont
été déjà relevées ^ et (ju*on pourra relever encore, semblent favorables à cette
hypothèse. On ne doit pas s^étonner cependant, étant données les idées des
Hindous sur la transmigration, que la délivrance soit devenue pour eux
Tobjet par excellence de la vie, mdkcha eva arthat^^; encore moins qu^ils aient
adoré un Dieu incamé, quand le Buddha, après avoir renversé les idoles
chez eux , a fini par prendre leur place. Ajoutons que la légende de Tenfance
et de la jeunesse de Krîchna semble avoir fait, dès le second siècle avant Tère
chrétienne, le sujet d^un drame populaire', dont f intérêt se reflète à travers
les siècles jusque dans certain récit de notre poème ^. Il suffira d'ailleurs de
jeter un coup d^œil sur la vie de Krîchna pour renoncer à établir une
comparaison entre le héros hindou et la divine personne du Christ. Même
contraste entre les idées sur FEtre suprême que Tun et Tautre incarnent
en eux.
Si Ton peut dire , en effet , de celui du Vêdànta qu'il est , dans son unité
absolue, existence, science et féficité, il serait inexact d'affirmer qu'il vit,
qu'il sait ou qu'il jouit. Pour que ces phénomènes se produisent, il faut
qu'il soit imi à Tignorance, c*est-à-<iire à la nature, à l'illusion, considérée
tout à la fois comme son énei^ie et comme le produit de son énergie. L^igno-
rance , prise en elle-même , est constituée essentiellement par les trois qua-
lités de pureté , de passion et d'obscurité , auxquelles les philosophes hindous
ramènent tous les phénomènes. Elle est une et multiple : une , à considérer
dans leur ensemble les ignorances individuelles dont elle se compose et avec
lesquelles elle ne fait qu'un, comme la forêt ne fait qu'un avec les arbres
dont elle est formée; multiple, à les considérer isolément. A un premier
degré, l'ignorance donne naissance aux éléments subtils, dont les portions
pures et les portions passionnées, respectivement séparées ou combinées
^ D' F. Lorinser, Ueber die in der Bhagavad-
gità vorkandenen Spuren einer Benatzang christ'
Ucher Schrijïen and Ideen, à la suite de sa tra-
duction de la BkagavadgUâ,
' Bkâgavata Purâna, livre IV, chap. xxii,
tt. 35. Comparer la parole du Christ: Unwn
est necessarium. A côté de ces rencontres d*un
caractère général sur le dogme , il y en a de pu-
rement littéraires : saint Augustin , commen-
tant les mots de TÉvangile receperunt merce-
dem suant, ajoute vani vanam; au chapitre x,
staoce 18, ci-dessous, Nârada joue de même
sur asat, équivalent sanscrit, en ce sens, du
latin vantts, asadbhir asadàçrayai}^.
^ Allasions to Krskna in Patanjali's AfoAd-
bhâshya, by professer Bhandarkar, Bombay, dans
Ylndian Antii/uary, jansier 1874, p. i4 et suiv.
^ Voir ci-dessous les diapitres tuai à xliv.
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR. v
entre elles, produisent les corps subtils. Ceux-ci constituent à leur tour uu en-
semble unique ou des individus, selon qu'on les considère collectivement ou
distributivement. Ces mêmes éléments subtils, combinés tous inégalement
entre eux, produisent encore les éléments grossiers dont sont composés les
mondes, les êtres divers qu'ils renferment, la nourriture qui les soutient.
A Tignorance collective répond une première hypostase de Tintelligence ou
de Dieu, qui y réside et y jouit, dans Tanéantissement du monde grossier et
du monde subtil , de la félicité suprême , au sein du sommeil et de Tinçon-
science : c'est Içvara, « le Seigneur », le maître et Fauteur des mondes; chez
les ignorances individuelles, dans l'anéantissement du corps subtil et du
corps grossier, c'est le Prâdjna, « l'intelligence limitée ». A la collection des
corps subtils répond, dans une seconde hypostase, l'intelligence percevant
les objets subtils avec une demi-conscience, au sein du sommeil accompagné
de rêves, dans l'anéantissement du monde grossier : c'est Hiranyagarbha ,
< l'embryon de lumière »; chez les individus, dans l'anéantissement du corps
grossier, c'est le Tdidjasa, « le resplendissant ». Enfin, à la collection des corps
grossiers répond, dans une troisième hypostase de l'intelligence, Vdiçvânaray
« l'esprit de l'humanité », ou Virât, « le régulateur des êtres divers », à l'état
de veille et percevant les objets grossiers; chez les individus, c'est Viçva,
« celui qui pénètre toutes choses ». Pour échapper au monde de la trans-
migration, l'âme vivante ou Djîva doit remonter dans Tordre inverse cette
triple hypostase, et reconnaître qu'elle fait un avec Funité absolue, avec
Brahme , en qui alors elle se confond ^ Si l'on ajoute que Brahme ou le
quatrième, Turiya, est essentiellement sama, «indifférent», samadarçin,
« voyant toutes choses du même œil », et que la destinée des êtres dépend^,
dans le passé comme dans le présent et dans l'avenir, des œuvres accomplies
par eux antérieurement, le lecteur comprendra pourquoi notre poète appelle
«jeux», kridâhf les actes de la divinité suprême jusque dans sa plus haute
manifestation.
On ne s'étonnera pas, d'après le résumé qui précède, que les Hindous aient,
eu un sentiment très vif des harmonies qui rattachent entre elles les choses les
plus diverses, qui rattachent surtout les choses supérieures aux choses inférieures^.
' Ballantyne, Lecture on the Vedânta em- étranges au premier abord, qu adresse à son
bracing the tewtofthe Vedànta-Sàra, AllàhihêLà^ père nourricier le jeune Krichna, chap. xxvi,
i85i. st. 1 3 et suivantes.
' Voir, entre autres passages , les paroles , ^ Félix Ravaisson , Mémoire sur les croyances
\i AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR.
On en tMuVêra la preui^ à cbai]^ page de cette publication» Ce qui pourra
«orprendre , c^est Tusage des comparaisons en sens contraire : il n*est pas rare ,
en effet, d'y voir une idée de Tordre métaphy8i<pie ou moral invoquée pour
expliquer un fait du monde physique. Les exemples abondent au chiqpitre xx,
ou Tauteur seoible avoir pris à tâche d'accumuler les bizarreries du goût
national « d^uis les maprunts faits au Rïg-Véda ^ jusqu'au calembovEr le moins
dissimulé ^. U y a jiftus : en vue d'éclaircir tel ou tel point de doctrine , il le
compare aux idées cosmogoniques admises comme des axiomes parmi les
Brahmanes. Ainsi, au chapitre m, stances i5-i7, voulant £ûre entendre que
l'Etre suprême, ie Tarfya, pénètre le monde sans y être limité, il en nqp-
proche l'idée de celle des éléments subtik, dont la combinaison forme les
éléments et les corps grossiers, et qui en restent néanmoins dbeolument
indépendants et distincts.
Malgré les limites étroites qui me sont imposées dans ce préambuie, j'ai
cru devoir rappeler ces notions générales , en vue des personnes peu au cou*
rant des idées indiennes qui pourront lire ma traduction. Une étude sur Tori-
gine, le développement et les destinées du Krïchnaisme trouvera sa place
ailleurs, à défaut des mémoires t|ue Bumouf avait annoncés. Aux indianistes
je me propose d'offrir un index du Bhâgavata Pwrâna, dans une livraison à
part et, dans une autre, les variantes des manuscrits, et en outre des notes
critiques et autres sur les livres X, XI, XII et dernier, et un errata, toujours
nécessaire, alors même que les accidents survenus sous presse ont été cor-
rigés dans le tirage aussitôt qu'aperçus.
Le texte de la premi^e partie du livre X, qui parait aujourd'hui, a été
établi sur Tédition lithographiée à Bombay en iddg et publiée de nouveau
dans la même ville , avec de légères variantes ou additions plus ou moins heu-
reuses, en 1861. Je nai fait en cela que suivre l'exemple donné par Bur-
nouf , à partir du jour où il a eu cette édition entre les mains. C'est la {dus
répandue dans Tlnde et, en somme, la plus satisfaisante. Je n'aurai guère à
insister, dans les notes critiques de ce volume, que sur trois ou quatre pas-
sages, d'ailleiu*s peu importants. J'ai eu & ma disposition, pour contrôler
Tédition de Bombay, les manuscrits déjà décrits par Bumouf dans les prélaces
des trois premiers volumes, plus un texte daté de çâka 1774 (i852), pro-
à tme autre vie chez lêi andefu, lu à rAcâdémie ' Voir ci-<le890U8, diap. xx, st 9, et oomp.
des sciences morales et politiques, dans la Kg- Vida, VIII, io3.'
séance du 33 décembre i883. * Chap. xx, st. àq.
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR. vu
priété de M. Barth, à qui Ton ne s^adresse jamais sans profit; enfin quatre
manuscrits, appartenant à ÏIndia Office, dont je dois la communication à
Tobligeance de M. le D' Rost. Le texte y est le même que dans l'édition de
Bombay; tel endroit cependant, corrompu partout ailleurs, nest lisible que
dans l'un d'eux (chap. XLVi, st. U\). Tel autre passage na pu être restitué
(chap. III, st. 28) que grâce à une variante, nécessaire poiu* le sens et la
mesure , recueillie , sur ma demande , par M. M onier Williams , à la biblio-
thèque Bodléienne. M. Bei^aigne, qui a lu, sur les placards, les premiers
chapitres la plume à la main, m'a suggéré, d'après le Rïg-Vèda, la restitu-
tion non moins certaine de {a)krata au lieu de [a)krïta (chap. xii, st. 34))
qu'on trouve partout dans le texte et dans le commentaire , malgré ta glose
krïtavantaJf , également répétée partout.
LE
BHAGAVATA PURANA
LIVRE DIXIÈME,
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
INTRODUCTION À L\ I>ESCENTE DE KRÏGHNA.
1. Le roi [Parîkchit] dit : Tu as exposé la suite des lignées de
la Lune et du Soleil, et raconté Thistoire merveilleuse des rois des
deux races,
2. Celle du vertueux Yadu notamment, ô le meilleur des soli-
taires. Raconte maintenant les hauts faits de Vichnu, qui a incarné
chez lui une portion de son être.
3. Dis-nous en détail ce qu'a fait Bhagavat, qui est l'âme de l'uni-
vers et par qui est ce qui est, alors qu'il descendit dans la famille
de Yadu.
4. Ceux en qui les désirs sont éteints font de ce récit le sujet de
leurs chants; c'est le remède de l'existence, le charme des oreilles et
du cœur: quel autre qu'un meurtrier d'animaux domestiques répu-
gnerait à entendre la louange de Celui dont la gloire est excellente?
5. Quand les héros, vainqueurs des immortels sur le champ de
bataille, Bhîchma et les siens, pareils à autant de monstres marins,
IV. 1
2 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
faisaient de rartnée des Kurus un océan infranchissable, c'est lui
qui, tenant lieu de barque à mes grands-pères, leur fit franchir l'abîme
conime Une enjambée de veau;
6. Quand le fils de Drôna embrasait avec son javelot ce mien
corps, germe de la descendance des Kurus et des Pândus, c'est lui qui
me sauva, en entrant, armé de son disque, dans le sein de ma mère,
qui implorait son assistance;
7. C'est lui qui, résidant sous la forme du Purucha et sous celles
du Temps à l'iAtérieur et au dehors de tous les êtres aniniés, leur dis-
pense la mort et l'immortalité. Dis-nous, ô sage, les hauts faits de ce
héros, alors qu'il revêt la décevante apparence de l'homme.
8. Tu as dit que Rama Samkarchana était fils de Rôhinî, et qu'il
devait le jour à Dêvakî; comment cela se peut-il, à moins qu'il n'eût
deux corps?
9. Pourquoi le bienheureux Mukunda (Krïchna) a-t-il quitté la
maison de son père pour aller dans le Parc? En quel lieu le chef des
Sâtvats a-t-il fiixé sa demeure avec les siens?
10. Qu'a fait Kêçava (Krïchna) pendant son séjour dans le Parc et à
Mathurâ? Pourquoi a-t-il tué de sa main Kamsa, le frère de sa mère,
qui était indigne de mourir de la sorte ?
11. Combien d'années a-t-il passées sous une forme humaine, au
milieu des Vrïchnis, dans la cité des Yadus? Combien d'épouses le
Seigneur avait-il?
12. Toutes ces choses et les autres aventures de Krïchna, raconte-
les-moi en détail, ô savant solitaire, car j'ai la foi.
13. Les tortures de la faim, celles même de la soif que je m'im-
pose, ne sont rien pour moi, pendant que je bois l'ambroisie de l'his-
toire de Hari, tombant du lotus de ta face.
SU TA dit :
14. Dès qu'il eut entendu ce pieux langage, ô descendant de
Bhrïgu, le bienheureux fils de Vyâsa, éminent entre les adorateurs
de Bhagavat, rendant avec respect le salut au roi donné par Vichnu,
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE I. 3
commença le récit de la vie de Krîchna, qui efface les péchés de
l'âge Kali.
15. ÇuKA dit : C'est sagement avisé à toi, ô le meilleur des Rîchis
royaux, d'avoir fixé inébranlablement ta pensée sur l'histoire du
fils de Vasudéva (Krïchna);
16. Car, à en provoquer le récit, on purifie, comme l'eau qui a
lavé ses pieds, trois sortes de personnes : celle qui le fait, celle qui le
provoque, et celles qui l'écoutent.
17. Cachés sous le déguisement des rois orgueilleux, les Démons
avaient formé des centaines d'armées , dont les myriades de guerriers
écrasaient la Terre sous leur poids aiccablant. Celle-ci eut recours à
la protection de Brahmâ ;
18. Elle prit la forme d'une vache, et, le visage couvert de larmes,
abattue, gémissante, elle se présenta devant Vibhu (Brahmâ) et lui ra-
conta ses malheurs.
19. Dès que Brahmâ en eut entendu le récit, il se rendit, avec les
Dieux et avec elle, en compagnie du Dieu aux trois yeux (Çiva), vers
le rivage de la mer de lait;
20. Et aussitôt qu'il y fut arrivé, s'adressant au Protecteur des
mondes, au Dieu des Dieux, à Celui qui est Vrïchâkapi et le Puru-
cha, il récita l'hymne au Purucha dans le plus profond recueille-
ment.
21. Pendant sa méditation, Vêdhas (Brahmâ) entendit une voix qui
résonnait dans le ciel, et il dit aux Tridaças (aux Dieux) : Ecoutez
encore une fois la voix du Purucha s'exprimant par ma bouche, ô Im-
mortels, et accomplissez au plus tôt ses ordres sans hésiter.
22. Dès longtemps le Purucha connaissait les cuisantes douleurs
de la Terre. Vous, incarnez chez les Yadus des portions de vous-
mêmes, tandis que le Seigneur des Seigneurs, s'armant de sa puis-
sance destructive , parcourra la terre pour détruire le lourd poids qui
l'accable.
23. Le Bienheureux, le Purucha suprême va naître en personne
dans la maison de Vasudéva; que, pour lui complaire, les épouses des
Suras naissent en même temps.
1 .
4 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
2&. Le divin Ananta (Râma), qui a mille faces, qui brille de son
propre éclat et qui est une portion du fils de Vasudêva , va naître avant
Hari pour se conformer à ses désirs.
25. Par Tordre du Seigneur et pour coopérer à son œuvre, la
bienheureuse Mâyâ (la puissance magique) de Vichnu, dont Faction
trouble le monde entier, incarnera en même temps une portion de
son être.
26. ÇuKA dit : Dès que Brahmâ, le Chef des Chefs des créatures,
eut transmis en ces termes Tordre [du Purucha] aux troupes des Im-
mortels et consolé la Terre par ces paroles, il regagna sa demeure au
plus haut des cieux.
27. Il y avait autrefois à Mathurâ un chef des Yadus, nommé Çû-
rasêna, -qui fit de cette ville sa résidence et qui régnait sur le pays
des Mâthuras et sur celui des Çûrasénas.
28. C'est depuis lors que tous les rois issus de la race de Yadu
ont pour capitale Mathurâ, où le bienheureux Hari est toujours pré-
sent.
29. Or il arriva que Vasudêva, fils de Çûra, y vint prendre femme.
Il était monté sur son char et il allait partir avec Dêvakî, sa nouvelle
épouse,
30. Lorsque Kamsa, fils d'Ugrasêna, voulant être agréable à sa
sœur, prit les guides en main au milieu d'une escorte de plusieurs
centaines de chars d'or.
31. Quatre cents éléphants ornés de guirlandes d'or, une myriade
et demie de chevaux, trois fois six cents chars,
32. Et deux cents jeunes esclaves richement parées formaient le
présent de noces ofiert par Dêvaka à sa fille bien-aimée, au moment
de son départ.
33. Les conques, les tambours, les tambourins et les larges tim-
bales retentirent tous à la fois en Thonneur des deux époux, quand
le cortège se mit en marche.
34. Chemin faisant, pendant que Kamsa tenait les rênes, il enten-
dit une voix mystérieuse qui lui dit : Le huitième enfant de celle que
lu conduis là te mettra à mort , ô insensé !
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE I. 5
35, Ainsi dit la voix, et le méchant, le pervers Kamsa, opprobre
de la famille des Bhôdjas, se précipitant sur sa sœur pour la tuer,
brandissait déjà son épée d'une main, et la tenait de l'autre par
les cheveux,
36. Lorsque, pour apaiser ce prince impitoyable, éhonté, prêt à
commettre un crime abominable, le fortuné Vasudêva lui adressa ces
paroles :
37- Vasudêva dit : Les héros célèbrent tes vertus, et tu fais la gloire
des Bhôdjas; aurais-tu bien le cœur de frapper ta sœur, une femme,
le jour de ses noces ?
38. Pour tout ce qui prend naissance, ô héros, la mort naît avec
le corps : ou aujourd'hui ou dans cent ans, la mort est inévitable pour
tout ce qui a vie.
39. Dès que le corps s'est dissous dans les cinq éléments, l'âme,
obéissant fatalement à l'impulsion des œuvres de ses existences an-
térieures, passe dans un nouveau corps, et laisse là son ancienne
enveloppe.
40. L'homme qui marche se tient ferme sur un pied, tout en avan-
çant de l'autre; la chenille fait de même (avant de quitter une herbe,
elle en saisit une autre) : images de l'âme engagée dans la voie des
œuvres.
41. Ainsi encore, pendant le sommeil, sous l'obsession d'un désir
qui maîtrise toutes les puissances de l'âme, on se voit un corps pareil
à tel ou tel qu'on a vu ou entendu décrire; et, la pensée s'attachant
tout entière à cet objet, on se confond avec lui jusqu'à oublier ce
qu'on est.
42. Quel que soit, entre les corps formés des cinq qualités (des
cinq éléments) organisées par la Mâyâ, celui vers lequel s'élance, sous
l'action irrésistible du destin, l'organe intellectuel, qui est essentiel-
lement changeant, dès que l'âme atteint ce corps, elle se confond et
elle naît avec lui.
43. De même que, dans des vases de terre remplis d'eau, la lu-
mière d'en haut qui s'y reflète semble suivre le mouvement que l'agi-
tation de l'air imprime à l'eau; de même l'âme suprême, au sein des
6 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
éléments assemblés par sa puissance magique, en prend les teintes
et se trouble.
44. Que l'homme se garde donc, puisque telle est sa nature, de
nuire à qui que ce soit, si du moins il a souci de sa propre conser-
vation : à qui mal fait, mal peut venir d'un autre.
45. C'est ta cadette, cette enfant malheureuse, qui est là inerte
comme une poupée : ne la tue pas en ce jour de joie pour elle, sois
compatissant aux affligés!
46. ÇvKA dit : En dépit de ces objurgations pacifiques, mena-
çantes, le cruel Kamsa, voué aux pratiques criminelles des Râkchasas,
restait inexorable, ô descendant de Kuru.
47. Devant sa persistance obstinée, Anakadundubhi (Vasudêva),
considérant qu'un malheur était imminent, imagina alors ceci pour
le détourner :
48. Le sage doit déployer, pour repousser la mort, tout ce qu'il a
d'intelligence et de force; que si cependant elle ne recule pas, la faute
n'est point imputable à l'homme.
49. Sauvons cette infortunée en livrant mes fils à leur meurtrier,
si tant est qu'il me naisse des fils, ou que le meurtrier ne vienne pas
à mourir.
50. Pourquoi le contraire n'arriverait-il pas? La marche de Dhâtrï
(Brahmâ) est insaisissable : on le voit menacer et reculer, reculer et
revenir à la charge.
51. De même que le feu s'attaque à un tronc d'arbre , à une poutre ,
ou qu'il s'en éloigne sans autre raison que le destin , de même on ne
peut imaginer ce qui fait qu'un être s'unit à tel corps ou qu'il s'en
sépare.
52. Le fils de Çûra, tout en pesant ainsi en lui-même les chances
contraires avec toute la sagesse dont il était capable, prodiguait
sans relâche à ce prince dénaturé les marques du respect le plus pro-
fond.
53. Opposant à sa cruauté et à son impudence un visage épanoui
comme le lotus, il lui dit, avec le trouble dans l'âme et le sourire sur
les lèvres :
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE I. 7
54. Vasndêva dit : Ce n'est pas d'elle, ami, que tu as à craindre
ce qu'a dit la voix mystérieuse, c'est de ses fils : je te les livrerai,
puisque là est le danger pour toi-
55. ÇuKÀ dit : Kamsa, convaincu par ces paroles, renonça à faire
périr sa sœur; et Vasudéva, après l'avoir félicité avec effusion, se ren-
dit à sa demeure.
56. Ensuite Dêvakî, pour qui Celui-là seul qui est toutes choses
est Dieu, mit au monde à terme, d'année en année, huit fils et
une fille.
57. Son premier-né eut nom Kîrtimat. Anakadundubhi le remit
à contre-cœur à Kamsa, par horreur pour le parjure.
58. Est-il rien à quoi ne se résignent les gens de bien ? rien dont
les sages aient souci? rien que ne fassent les avares? ou à quoi ne
renoncent les âmes vertueuses?
59. Touché de voir chez le fils de Çûra tant de droiture et de
fidélité à la parole donnée, ô roi, Kamsa lui adressa ces paroles en
souriant :
60. Emmène cet enfant; je n'ai rien à craindre de lui. C'est au
huitième de vos enfants que le sort, hélas ! réserve le coup sous lequel
je dois périr.
61. C'est vrai, dit Anakadundubhi; et il partit avec l'enfant, sans
remercier de cette parole le méchant prince à l'âme indomptée.
62. Nanda, les autres bergers du Parc et leurs femmes, Vasudéva
et les autres Vrïchnis, Dêvakî et les autres femmes de la race des
Yadus,
63. Ainsi que les parents, les alliés et les amis des deux familles,
étaient tous comme autant de divinités, ô descendant de Bharata, y
compris ceux qui étaient restés auprès de Kamsa.
64. Le bienheureux Nârada vint révéler à Kamsa toutes ces choses
et les mesures adoptées pour mettre à mort les Démons , oppresseurs
de la Terre.
65. Dès que le Rïchi fut parti , Kamsa , ne doutant pas que les Yadus
ne fussent des Dieux et que Vichnu ne dût naître de Dêvakî pour le
faire périr,
8 LE BHÂGAVATA PURÂNA
66. Retint prisonniers, les fers aux pieds, Vasudêva et Dêvakî dans
son propre palais; et, chaque fois qu il leur naissait un fils, il le tuait ,
dans la crainte que ce ne fût Adjana (Vichnu).
67. C'est ainsi que, pour sauver leur vie, on voit souvent ici-
bas des rois ambitieux sacrifier tout, père, mère, frères et pa-
rents.
68. Kamsa, sachant qu'il avait été, dans une naissance antérieure,
le grand démon Kâlanêmi, qui fut tué par Vichnu, déclara la guerre
aux Yadus;
69. Il jeta en prison son père Ugrasêna, roi des Yadus, des Bhôdjas
et des Andhakas, et, régnant lui-même sur les Çûrasênas, il disposait
d'une grande puissance.
FIN DU PREMIER CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
INTRODUCTION X LA DESCENTE DE RRICHl^A ,
DANS LA PREMIÈRE MOITIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURAIHA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYASA.
LIVRE DIXIÈME. CHAPITRE II.
■■
CHAPITRE IL
HYMNE DE BRAHMA ET D'AUTRES À VICHNU DANS LE SEIN DE SA MERE.
1- ÇvKA dit : Kamsa, assisté [d'une foule de Démons], de Pra-
lamba, de Baka, de Tchânûra, de Trïnâvarta, d'[Agha] le grand
mangeur, de Muchlika, d'Arichta, de Dvivida, de Pûtanâ, de Kêçin,
de Dhênuka,
2. De Bâna, de Bhâuma (Naraka) et d'autres rois asuras, réunît ses
forces à celles du roi des Mâgadhas et porta la dévastation et la mort
chez les Yadus.
3. Les opprimés se réfugièrent chez les Kurupântchâlas, chez les
Kâikayas, les Çâlvas, les Vidarbhas, les Nichadhas, les Vidêhas et les
Kôçalas.
4. De tous les proches de Kamsa, quelques-uns seulement se
soumirent à son autorité et demeurèrent à son service. Le fils d'Ugra-
sêna avait déjà fait périr les six premiers enfants de Dêvakî,
5. Lorsqu'un septième, en qui Vichnu réside et qu'on appelle
Ananta (Râma), naquit à Dêvakî, nouveau sujet pour elle de joie et
de chagrin.
6. Bhagavat, qui est l'âme de l'univers, connaissant le péril que
Kamsa faisait courir aux Yadus, ses dévoués serviteurs, dit à la Mâyâ
du Yoga ;
7. Déesse fortunée, va au Parc qu'animent les vachers et leurs
troupeaux. Là demeure, dans la vacherie de Nanda, l'épouse de Va-»
sudêva, [nommée] Rôhini; les autres, c'est dans des cavernes qu'elles
habitent, par crainte de Kamsa.
8. Dêvakî porte dans son sein un fruit qui a nom Çêcha (Râma)
et en qui je réside : retire-le et dépose-le dans le sein de Rôhini*
9. Moi-même alors, ô brillante Déesse, incarnant une portion de
IV.
10 LE BHAGAVATA PURANA.
mon être, je deviendrai fils de Dêvakî; toi, tu naîtras dans le sein
de Yaçôdâ^ épouse de Nanda.
10. Les hommes honoreront en toi , par des présents et des offrandes
de toute sorte, Celle qui dispose souverainement de tous les biens les
plus chers, qui des biens les plus chers est la dispensatrice.
11. Les hommes t'attribuent des noms et des résidences sans
nombre sur la terre : tu es pour eux et Durgâ , et Bhadrakâlî , et Vi-
djayâ , et Vaichnavî ,
12. Kumudâ, Tchandikâ, Krïchnâ, Mâdhavî, Kanyakâ, la Mâyâ
de Nârâyana, Içâni, Çâradâ et Ambikâ.
13. Quant à cet enfant, on l'appelle sur la terre Samkarchana,
parce qu'il a été retiré du sein de sa mère; Râma, parce qu'il fait la
joie des mondes; Bala, parce qu'il excelle entre les forts.
14. Ainsi avertie par Bhagavat, la Déesse, ayant accueilli son ordre
en disant : Oui, salut ! et ayant tourné autour de lui, vint sur la terre
et fit comme il avait dit.
15. Quand Yôganidra (la déesse du sommeil mystique) eut fait
passer le fruit du sein de Dêvakî au sein de Rôhinî, les habitants de
la ville s'écrièrent : Ho ! le fruit est tombé avant terme.
16. Bhagavat, qui est l'âme de l'univers et qui assure le salut de ses
adorateurs, remplit d'une portion de son essence le cœur d'Anaka-
dundubhi.
17. Celui-ci, revêtu de la splendeur du Purucha et brillant comme
le soleil, était iijaccessible , inviolable à toutes les créatures.
18. Ensuite Dêvakî reçut du fils de Çûra et porta en elle-même
Celui qui fait la félicité des mondes, qui ne connaît point la chute,
qui anime toutes choses et qui réside en lui-même : telle, des pro-
fondeurs du ciel, la région de l'Est apporte au monde l'astre qui y
répand la joie.
19. Bien qu'elle servît de demeure à Celui qui est la demeure de
tous les mondes, Dêvakî, enfermée dans le palais du roi des Bhô-
djas, ne rayonnait pas plus au loin que la flamme d'un feu que l'on
couvre, ou le don de la parole, quand il se rencontre chez un homme
de peu de science.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE II. 11
20. Témoin de la splendeur dont la mère d'Adjita (Vichnu), au
sourire pur, remplissait sa demeure, Kamsa dit : C'est mon meurtrier,
c'est Hari sûrement qui s'est réfugié dans son sein ; car jamais elle
ne fut telle.
21. Faut-il dès maintenant agir contre lui? Si, à prendre l'intérêt
pour guide, on ne tue pas son héroïsme, le meurtre d'une femme,
d'une sœur à la veille de devenir mère, tue la gloire, la prospérité,
tout le bonheur de la vie.
22. Oui, c'est être mort dès son vivant que de devoir la vie à un
crime aussi atroce; et, quand le corps n'est plus, on est maudit
et l'on va infailliblement dans les noires ténèbres réservées au pé-
cheur.
23. Il dit, et, faisant trêve à ses projets criminels, il se résigne
à attendre la naissance de Hari , non sans un redoublement de
haine.
24. Qu'il fût assis, couché ou debout, qu'il mangeât ou qu'il par-
courût la terre, l'esprit obsédé par la pensée de Hrïchîkêça (Vichnu),
il ne voyait que lui dans le monde entier.
25. Bràhmâ et Çiva, étant venus là avec Nârada et les autres Munis,
avec les Dêvas et leur suite , célébrèrent en ces termes le dispensateur
de tout bien :
26. Tu es vrai dans tes desseins , vrai dans [les actes] qui les suivent,
trois fois vrai ; tu es la matrice du vrai et tu résides dans le vrai ; tu es
le vrai du vrai , le régulateur de l'ordre et du vrai ; tu es l'essence du
vrai : nous venons à toi comme à notre refuge.
27. Ce [monde] est l'arbre primitif au support unique, au fruit
double, à la racine triple, aux quatre sucs, aux cinq modes, aux six
âmes, aux sept écorces, aux huit branches, aux neuf yeux, aux dix
feuilles, aux deux oiseaux.
28. Toi seul, tu es l'origine, le réceptacle, le soutien de ce qui est;
ceux-là de qui ton pouvoir magique voile l'intelligence te voient mul-
tiple, mais non les sages.
29. Bien que intelligence et âme pure, tu revêts maintes fois, pour
le salut du monde mobile et immobile, des formes douées de ton
2.
12 LE BHAGAVATA PURANA.
essence y qui apportent le bonheur aux bons et le malheur aux mé-
chants. •
30. Dieu aux yeux de lotus, en qui résident tous les êtres, quelques-
uns, après avoir concentré leurs pensées sur toi dans la méditation,
recourant à tes pieds comme à une barque que se font les âmes émi-
nentes, réduisent à une enjambée de veau l'océan de l'existence.
31. Après avoir franchi eux-mêmes l'infranchissable, le redoutable
abîme de l'existence, ô Dieu de lumière, ils ont laissé là en partant,
par affection pour le grand nombre, la barque de tes pieds pareils
au lotus, tant est grande ta bienveillance pour les bons!
32. D'autres, qui se croyaient sauvés. Dieu aux yeux de lotus, mais
dont l'âme était impure, parce qu'ils n'avaient pas mis en toi leur
amour, après s'être élevés péniblement au rang le plus haut, en sont
précipités pour n'avoir pas adoré tes pieds.
33. Jamais les tiens, ô Mâdhava, ne s'égarent ainsi hors de la
voie, parce qu'ils ont mis en toi leur affection; par toi protégés, ils
marchent sans crainte sur les têtes de ceux qui conduisent les armées
des Vinâyakas, ô Seigneur.
34. Tu prends, pendant la durée du monde, un corps qui est
toute bonté et toute pureté, auquel les êtres doivent le salut; car c'est
grâce à lui que l'homme t'honore en se livrant à l'étude du Vêda,
à la pratique des œuvres, à la pénitence et à la méditation.
35. N'était ce tien corps qui est bonté pure, ô Créateur, la science
qui détruit l'ignorance ne serait pas : tu n'es connu qu'à la lumière
des qualités, et, si la qualité est lumineuse, c'est parce qu'elle est
tienne, ou qu'elle t'emprunte sa lumière.
. 36. Tu n'as ni nom ni forme que les qualités, les naissances ou les
œuvres puissent représenter : tu es Celui qui voit. Celui dont la voie
n'est inférée que par la pensée et par la parole: cependant, ô Dieu,
on arrive à toi dans le sacrifice.
37. Celui qui écoute, qui répète, qui rappelle aux autres, qui se
représente par la pensée tes noms et tes formes bénis, et qui dans
les sacrifices abîme son cœur à tes pieds de lotus, jamais plus celui-là
ne revient à l'existence.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE IL 13
38. 0 bonheur! la voilà délivrée de son fardeau, cette terre où tu
mis le pied jadis, ô Hari, grâce à ta naissance, à la naissance de son
maître; ô bonheur! nous verrons l'empreinte de tes beaux pieds sur la
terre et au ciel que tu as pris en pitié.
39. Tu ne nais point. Seigneur, ou, si tu nais, nous en attribuons
la cause à un simple jeu de ta part; car naissance, mort et durée sont
de purs effets de l'ignorance, quand il s'agit de toi, de l'âme su-
prême, ô Dieu sur qui la crainte n'a pas de prise.
40. De même que tu nous protèges, nous et les trois mondes, en
descendant sur la terre sous forme de poisson, de cheval, de tortue,
d'homme*lion , de sanglier, de cygne, de Kchatriya, de Brahmane ou
de sage; de même aujourd'hui. Seigneur, délivre la terre de son far-
deau. Salut à toi, ô le plus grand des Yadus!
41. 0 bonheur! mère, voilà qu'il s'est incarné en personne dans
ton sein le suprême, le bienheureux Purucha, pour assurer notre
salut; ne crains pas le roi des Bhôdjas : il va mourir, et ton fils pro-
tège les Yadus.
42. ÇuKA dit : Ainsi les Dieux célébrèrent dans des chants dignes de
lui le Purucha, dont la nature est la négation de celle du monde; puis,
faisant passer devant eux Brahmâ et Çiva, ils retournèrent au ciel.
FIN DU DEUXIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
HYMNE DE BRAHMÂ ET D'AUTRES X VICHNU DANS LE SEIN DE SA MERE,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURAVrA , .
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA.
14 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
acaBB^
CHAPITRE III
DESCENTE DE KRICHNA.
1. ÇuKA dit : Ensuite vint le temps réunissant toutes les conditions
propices et brillant d'une suprême beauté : la constellation du fils
d'Adjana (la constellation Rôhinî) éclipsait les constellations, les pla-
nètes, les étoiles;
2. Les dix régions étaient calmes et le ciel semé d'innombrables
étoiles à la lumière pure; sur la terre régnait une joie sans mélange
dans les villes, dans les villages, dans les parcs et dans les mines;
3. Les rivières suivaient tranquillement leur cours; les lotus s'é-
panouissaient sur les étangs; les oiseaux chantaient, et les essaims
d'abeilles bourdonnaient sur les touffes de fleurs dans les bois ;
a. Un vent pur, aux douces caresses, aux parfums salubres, y
soufflait, ranimant les feux éteints des Brahmanes;
5. Les gens de bien en butte aux attaques des Démons respi-
raient en paix; les tambours résonnaient dans le ciel pour la naissance
d'Adjana;
6. En même temps les Kimnaras et les Gandharvas chantaient,
les Siddhas et les Tchâranas célébraient ses louanges , les épouses des
Vidy âdharas dansaient avec les Apsaras ;
7. Les Munis et les Dieux, remplis d'allégresse, versaient des pluies
de fleurs; les nuages répondaient sourdement aux grondements de
la mer;
8. Et, pour la naissance de Djanârdana, l'heure de minuit s'enve-
loppait de ténèbres, lorsque dû sein de Dêvakî à la beauté divine
naquit Vichnu, qui réside dans tous les cœurs : tel de la région de
l'Est [surgit] l'astre splendide des nuits.
JLi
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE III. 15
9. Devant cet enfant merveilleux, aux yeux de lotus, aux quatre
bras, armé de la conque, de la massue et du disque, la poitrine
ornée du Çrîvatsa et le cou du brillant joyau Kâustubha, vêtu d'une
robe jaune et rivalisant de beauté avec le sombre nuage,
10. Paré d'un diadème et de pendants d'oreilles du plus précieux
lazuli qui encadraient de leurs reflets les mille boucles de sa che-
velure, d'une ceinture lâche, de bracelets et d'anneaux étincelants,
Vasudêva resta en contemplation,
11. Alors, les yeux tout grands ouverts d'admiration à la vue de
Hari devenu son fils, et le cœur débordant de joie, Anakadundubhi ,
dans son ardeur à fêter la descente de Krïchna, voua aux Brahmanes
dix milliers de vaches.
12. Ensuite, reconnaissant le Purucha suprême dans cet enfant
qui remplissait de sa splendeur la chambre de sa mère, ô descendant
de Bharata, le héros au cœur sage s'inclina, joignit les mains en
signe de respect, et, bannissant la crainte, il célébra la grandeur
souveraine qu'il avait sous les yeux,
13. Vasudêva dit : Je sais que tu es le Purucha lui-même, supérieur
à la Nature, Celui dont l'essence est unité, science et félicité, et qui
voit dans tous les cœurs.
14. C'est toi qui as créé au commencement, à l'aide de la Nature
dont tu disposes, cet univers qui a pour essence les trois qualités; et,
quoique tu n'y entres pas, on se figure que tu y entres à sa suite*
15. De même que les principes non modifiés, dont la vertu est
diverse à l'état d'isolement, produisent Virâdj en s'unissant avec les
principes modifiés,
16. Et qu'après l'avoir produit en commun, ils semblent y entrer
pour ainsi dire à leur suite, tandis que, étant antérieurement, ils ne
naissent point ici-bas :
17. De même, bien que tu sois au«ein des qualités, lesquelles sont
perceptibles grâce aux caractères que l'intelligence en peut inférer,
cependant tu n'es pas perçu avec elles : il n'y a pour toi ni dehors ni
dedans, rien ne pouvant circonscrire Celui qui est le tout, l'âme du
tout, l'âme et la réalité.
16 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
18. Affirmer que, figurant parmi les qualités visibles pour l'Ame
(telles que le corps), on est par cela même distinct de TÂme, c'est
être fou, c'est s'attribuer une chose vide de sens, laquelle n'existe ^ à
y regarder de près, qu'autant qu'on la nomme.
19. De toi. Seigneur, procèdent la naissance, la conservation et la
destruction du monde, disent les sages, bien que tu sois étranger au
désir, aux qualités et au changement; et chez toi, qui es Içvara et
Brahme, cela n'implique pas contradiction : c'est parce que les qua-
lités dépendent de toi qu'on t'attribue [ce qui est leur œuvre].
20. Par un effet de ta puissance magique tu prends la couleur
blanche, qui t'est propre, pour conserver les trois mondes; la rouge,
qui est celle de la passion, pour les créer; et la noire, qui est celle
des ténèbres, quand tu détruis les créatures.
21 • C'est [sous cette dernière] que tu t'es incarné dans ma maison,
afin de sauver le monde, ô maître tout-puissant de l'univers, et que
tu vas anéantir les armées que promènent en tout lieu leurs chefs
innombrables. Démons déguisés sous le nom de rois.
22. Le perfide Kamsa, ayant appris que tu naîtrais dans notre
maison, a déjà mis à mort tes frères aînés, ô Dieu suprême; dès qu'il
apprendra par ses gens que tu es né, il fondra aussitôt sur toi les
armes à la main.
23- ÇuKÀ dit : Alors Dêvakî au pur sourire, voyant chez son fils les
signes du grand Purucha, célébra ses louanges, en tremblant à la
pensée de Kamsa.
24. Dêvakî dit : Cet être dont les Vêdas disent qu'il est indistinct,
primitif, Brahme, lumière, étranger aux qualités et aux changements,
pure existence, sans attributs ni désirs, c'est toi, tu es Vichnu en per-
sonne, le flambeau des actes intellectuels.
25. Quand le monde périt à la fin de deux parârdhas, que les élé-
ments grossiers rentrent dans l'élément primitif et le distinct dans
l'indistinct sous l'irrésistible impulsion du temps, tu restes seul sous
le nom de Çêcha.
26. Le temps, c'est toi, ô allié de l'Indistinct; son action qui met
l'univers en mouvement, c'est la tienne, disent les sages; tu es la
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE III. 17
durée, depuis celle du clin d'oeil jusqu'à celle de l'année, jusqu'à
la plus grande : je me réfugie vers toi, qui es le Seigneur et le séjour
du salut.
27. Le mortel qui, tremblant devant la mort comme devant un
serpent, a recours à tous les êtres, n'y trouve point la sécurité; qu'il
vienne par hasard à toucher le lotus de tes pieds, ô Eternel, il s'en-
dort en paix, et la mort s'éloigne de lui,
28. Contre le fils cruel d'Ugrasêna, qui nous remplit d'eflFroi, pro-
tège-nous, ô toi qui connais tes serviteurs et qui dissipes leurs craintes.
Ne te montre point à mes pareilles sous ta forme de Purucha, objet
des saintes méditations.
29. Garde que ce méchant n'apprenne que tu es né en moi, ô Ma-
dhusûdana : telle est la faiblesse de mon esprit que je redoute Kamsa
pour toi.
30. Fais rentrer en toi-même, ô âme de l'univers, cette forme sur-
naturelle, où brillent dans tes quatre mains la conque, le disque, la
massue et le lotus.
31. L'univers entier tient à l'aise dans ton corps à la fin de la
nuit (à la fin d'un pralaya), car tu es le Purucha suprême; et voilà
que tu as tenu dans mon sein, voilà que tu es déguisé sous une forme
humaine, ô merveille!
32. Bhagavat dit : Tu as été Prïçni dans une création antérieure
sous le Manu Svâyambhuva, ô femme vertueuse, et celui-ci était alors
un Pradjâpati sans tache, nommé Sutapas.
33. Brahmâ vous ayant ordonné de procréer des enfants, vous avez
dès lors maîtrisé la tourbe des sens et pratiqué les austérités les plus
grandes.
34. Endurant la pluie, le vent, le chaud, le froid, les ardeurs du
soleil^ toutes les vicissitudes du temps, effaçant les souillures de vos
âmes en retenant votre souffle,
35. Vivant de feuilles desséchées et d'air, le cœur apaisé et n'atten-
dant de jouissances que de moi, vous vous êtes eflForcés de gagner ma
bienveillance.
36. Vous avez passé ainsi à vous livrer aux plus rigoureuses, aux
IV. 3
18 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
plus pénibles austérités douze mille années divines, la pensée fixée
sur moi.
37. Alors, satisfait de vous et prenant la forme que tu vois, ô
femme sans péché, moi que toujours on fait naître dans son cœur à
force de pénitence , de foi et de dévotion ,
38. Je vous apparus en bienfaiteur souverain, prêt à combler vos
désirs : Demandez une grâce, vous dis-je; et vous m'avez demandé un
fils semblable à moi.
39. Parce que vous ne connaissiez pas les jouissances vulgaires des
sens et que vous n'aviez pas d'enfants, bien que mari et femme, vous
ne m'avez point demandé la délivrance, troublés que vous étiez parla
divine Mâyâ.
40. Moi parti, vous avez obtenu le fils semblable à moi que vous
souhaitiez, et vous avez joui à votre gré des plaisirs vulgaires.
41. C'est parce que je ne voyais personne autre au monde qui
vous égalât en vertu, en grandeur d'âme et en qualités, que je suis
devenu votre fils sous le nom de fils de Prïçni.
42. C'est de vous deux encore que je naquis, alors que je naquis
de Kaçyapa au sein d'Aditi, et qu'on m'appelait Upendfa et Vâmana
(le nain), à cause de ma petite taille.
43. Et, dans cette troisième naissance, c'est avec le même corps
que je suis né de vous deux encore une fois; ce que je dis est vrai, ô
femme vertueuse.
44. Je vous ai d'abord montré cette forme pour que vous vous
souveniez que c'est moi qui suis né : autrement, on ne me reconnaît
à aucun signe mortel.
45. Pensez souvent à moi, aimez-moi comme votre fils et comme
Brahme , et vous partagerez mon bonheur suprême.
46. ÇuKA dit : Après qu'il eut ainsi parlé, le bienheureux Hari se
tut, et, par un eflFet de son pouvoir magique, il devint aussitôt, sous
les yeux de ses parents, un petit enfant ordinaire.
47. Puis au moment où le fils de Çûra, inspiré par Bhagavat, se pré-
parait à quitter avec son fils la chambre de la jeune mère, la Mâyâ du
Yoga, Adjâ (l'Incréée), naquit au sein de l'épouse de Nanda.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE III. 19
48. Quand elle eut ôté aux gardiens des portes tout sentiment de la
perception et plongé dans le sommeil les habitants de la ville , toutes
les portes, qui étaient fermées et défendues par d'énormes verrous,
des barres de fer et des chaînes ,
49. S'ouvrirent d'elles-mêmes à l'approche de Vasudêva tenant
Krïchna dans ses bras : telles les ténèbres [se dissipent à l'arrivée] du
soleil. Le nuage épancha ses eaux avec un sourd grondement, pen-
dant que Çêcha , allant derrière eux , les abritait sous ses crêtes.
50. Tandis qu'Indra pleuvait sans relâche, la sœur cadette de
Yama, la rivière aux eaux profondes, dont la masse impétueuse
blanchissait sous l'écume des vagues et s'agitait en cent tourbillons
effrayants, leur livra passage, comme jadis l'océan à l'époux de Çrî.
51. A son arrivée dans le Parc de Nanda, le fils de Cura y trouva
les bergers assoupis sous l'influence de Nidrâ (la Déesse du sommeil
mystique) ; il déposa son fils sur la couche de Yaçôdâ, et, lui prenant
sa fille, il revint avec elle à sa demeure.
52 . Après avoir déposé la j eune fille sur la couche de Dêvakî , il se mi t
lui-même les fers aux pieds, et redevint prisonnier comme auparavant.
53. De son côté, Yaçôdâ, l'épouse de Nanda, savait seulement qu'il
lui était né un enfant; elle ignorait de quel sexe il était, ayant suc-
combé à la fatigue et perdu connaissance sous l'influence de Yôganidrâ.
FIN DU TROISIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DESCENTE DE KRICHNA,
DANS LÀ PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
3.
20 LE BHÂGAVATA PURANA.
CHAPITRE IV.
CONSEIL TENU PAR LES DEMONS.
1. ÇuKÀ dit : Toutes les portes du gynécée étaient gardées au
dehors comme auparavant. Au premier vagissement que les gardiens
entendirent, ils se levèrent,
2. Et, courant aussitôt chez le roi des Bhôdjas, ils lui annoncèrent
la naissance de cet enfant de Dêvaki, dont lattente le remplissait
d'effroi.
3. Le roi, se levant soudain : C'est ma mort, dit-il avec angoisse;
et il alla précipitamment à la demeure de la jeune mère, d*un pas
chancelant et les cheveux en désordre.
4. La vertueuse Dêvakî, éperdue de douleur, dit à son frère en
gémissant : Cette enfant, c'est une bru pour toi, c'est une femme, ô
prince fortuné, ne la tue pas.
5. Déjà sous tes coups, dirigés par la destinée, ô mon frère, ont
péri en venant au monde mes nombreux fils, pareils au Dieu du feu;
laisse-moi au moins ma fille unique.
6. Ne suis-je pas ta sœur cadette. Seigneur, une mère infortunée,
à qui ses fils ont été ravis? Oh! laisse à ma douleur cette dernière
enfant I
7. ÇvKÀ dit : Tout en parlant ainsi, elle tenait sa fille étroitement
serrée dans ses bras et elle éclatait en sanglots déchirants. Répondant
à ses prières par d'injurieux traitements, le méchant la lui arracha
des mains;
8. Il saisit par les pieds la fille de sa sœur, à peine sortie du sein
maternel, et la jeta violemment sur la saillie d'une pierre, sacrifiant
toute affection à son propre intérêt.
LIVilE DIXIEME, CHAPITRE IV. 21
9* L'enfant lui échappa des mains, et, transformée soudain
en Déesse, elle s'éleva dans les airs, montrant en sa personne la
jeune sœur de Vichnu, avec ses huit grands bras munis de leurs
armes,
10. Parée de guirlandes et de robes divines, couverte de poudres
onctueuses, de perles et de bijoux, et tenant dans ses mains Tare,
le javelot, la flèche, le bouclier, Tépée, la conque, le disque et là
massue.
11. Pendant que les Siddhas, les Tchâranas, les Gandharvas, les
Apsaras, les Kimnaras et les Serpents lui présentaient de riches
offrandes et qu'ils chantaient ses louanges, la Déesse fit entendre ces
paroles :
12. A quoi bon me frapper, ô insensé? Il est né, sache-le bien,
celui qui va mettre fin à ta vie; il est partout, ton antique adversaire ;
ne frappe pas inutilement de malheureuses créatures.
13. Elle dit, et elle redevint la divine, la bienheureuse Illusion,
qui a reçu ici-bas tant de noms divers en tant de lieux aux noms
divers.
14. Kamsa avait été frappé de stupeur en entendant les paroles de
la Déesse; il rendit la liberté à Dêvakî et à Vasudêva, et il leur dit
avec respect :
15. 0 ma sœur, ô mon frère, combien j'ai été coupable envers
vous! pareil au Râkchasa [qui tue] ses petits, j'ai mis à mort vos nom-
breux fils.
16. Oui, j'ai été sans pitié, j'ai méconnu parents et amis, je suis
un méchant. A quels mondes recourir? comme le meurtrier d'un
Brahmane, je suis un être mort dès cette vie.
17. Le Destin ment donc aussi, ce ne sont pas seulement les
hommes, puisque c'est pour m'être fié à lui que j'ai été criminel,
que j'ai frappé dans leur berceau les enfants de ma sœur.
18. Ne pleurez pas vos fils, ô êtres fortunés : ils jouissent du fruit
de leurs œuvres. Les êtres dépendent de la destinée, et ce n'est pas
[à la condition de rester] à jamais ensemble qu'ils sont réunis dans
un même lieu.
22 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
19. Il en est d'eux ici-bas comme des objets en terre, qui viennent
et qui passent. Autre est la condition de TÀme : elle ne change pas
plus chez les êtres que l'élément de la terre dans ces objets.
20. Celui qui ne comprend pas bien cela scinde l'âme en lui im-
putant le changement, s'unit par suite à des corps et s'en sépare, et
ainsi n'échappe jamais à la transmigration.
21. Ne pleure donc pas tes enfants, chère sœur, bien que je les
aie mis à mort; car chacun recueille fatalement le fruit de ses
œuvres.
22. Aussi longtemps que l'homme, faute de connaître l'âme, se
croit victime ou bourreau, cette persuasion, cette ignorance l'expose
à devenir victime ou bourreau.
23. Pardonnez ma cruauté. Les bons sont compatissants aux mal-
heureux. Il dit, et, la face baignée de larmes, il prit les pieds de sa
sœur et de son beau-frère ;
24. Il les dégagea de leurs entraves, persuadé par les paroles de
la jeune fille, et il témoigna les sentiments les plus affectueux à Dé-
vale î et à Vasudêva.
25. Dêvakî, fléchie par le repentir de son frère, laissa tomber sa
colère ; et Vasudêva lui dit en souriant :
26. Prince fortuné, cela est ainsi que tu le dis : le sentiment de la
personnalité chez les êtres est dû à l'ignorance, et fait qu'on scinde
l'Ame (qui est une).
27. Sous l'empire du chagrin, de la joie, de la crainte, de la haine,
de la cupidité, de l'aveuglement et de l'orgueil qui les possèdent, ceux
qui ne voient que des âmes particulières ne voient pas que c'est l'Etre
suprême qui se frappe lui-même par la main des êtres.
28. ÇuKA dit : Sur cette réponse bienveillante, qui le mettait hors
de cause, Kamsa prit congé de Dêvakî et de Vasudêva, et il retourna
chez lui.
29. Aussitôt que la nuit fut passée, Kamsa convoqua ses con-
seillers et leur raconta tout ce que lui avait dit la Déesse du sommeil
mystique.
30. Quand ils eurent entendu le récit de leur maître, les ennemis
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE IV. 23
des Dieux, les Démons, cédant à leur animosité contre les Dieux et
à leur aveuglement, lui dirent :
31. Puisqu'il en est ainsi (puisqu'on nous déclare la guerre), ô roi
des Bhôdjas, parcourant les villes, les villages, les parcs et autres
lieux, nous allons mettre à mort dès aujourd'hui les enfants de dix
jours et au-dessous.
32. Que gagneront les Dieux à nous attaquer? Lâches sur le champ
de bataille, ils ne savent que trembler au bruit seul de la corde de
ton arc.
33. Accablés de toutes parts sous les masses de flèches que tu
lançais, impatients de sauver leur vie et désertant le combat, ils ne
pensaient qu'à fuir et disparaissaient.
34. Plus d'un parmi ces habitants du ciel, joignant les mains et
s'humiliant, a mis bas les armes; d'autres, détachant de leur ceinture
la pointe de leur tunique , disaient : « Nous avons peur I
35. « On ne s'attaque pas à qui a oublié ses flèches ou son javelot,
à qui est démonté, pris de peur, aux prises avec un autre, ou distrait,
à celui dont l'arc est brisé ou qui ne combat point. »
36. Que nous font des Dieux qui n'ont de bravoure qu'en lieu
sûr et d'arrogance que loin de la mêlée ? Que nous fait un Hari qui
se complaît dans le mystère? Un Çambhu (Giva) qui hante les
bois? •
37. Un Indra aux minces exploits, ou un Brahmâ adonné aux
austérités? Gardons-nous toutefois, parce qu'ils sont nos rivaux, de
faire fi des Dieux : tel est notre avis. Emploie donc notre dévouement
à les détruire jusqu'à la racine.
38. Le mal, quand on le néglige, résiste à tous les soins, une fois
'qu'il a pris pied chez l'homme; la tourbe des sens, livrée à elle-même,
[devient indomptable] ; et un ennemi puissant est inébranlable, quand
il a réuni ses forces.
39. La racine des Dieux est Vichnu, en qui réside le devoir
éternel; et la racine du devoir, ce sont les Vêdas, les vaches, les
Brahmanes, les austérités et les sacrifices accompagnés de pré-
sents.
24 LE BHAGAVATA PURÀNA.
40. Donc, 6 roi , faisons tous nos eflForts pour écraser les Brahmanes
qui récitent le Vêda, les ascètes, ceux qui célèbrent des sacrifices, et
les vaches qui fournissent la libation.
41. Les Brahmanes, les vaches, les Vêdas, les austérités, la vérité,
le calme des sens et la quiétude de Tâme, la foi, la compassion, la
patience et les sacrifices sont autant de formes de Hari.
42. Il est le chef de tous les Dieux et l'ennemi des Démons; il
réside dans une mystérieuse profondeur; il est la racine de tous
les Dieux, y compris Çiva, y compris [Brahmâ] aux quatre faces. Le
moyen de l'atteindre , c'est de frapper les Rïchis.
43. ÇvKA dit : Après avoir ainsi délibéré avec ses aveugles con-
seillers, TAsura Kamsa, non moins aveugle et que déjà étreignaient
les liens de la destinée, se persuada qu'il avait intérêt à faire périr
Celui qui est Brahme.
44. Pour détruire la race des gens de bien, il envoya à tous les
points de l'horizon des Démons, avides de meurtre et changeant de
forme à volonté, et il rentra dans son palais.
45. Ceux-ci, sous l'influence de la passion qui domine dans leur
nature et des ténèbres qui troublent leurs pensées, poursuivant les
gens de bien de leur haine, ne tardèrent pas à trouver la mort [dans
cette lutte].
46. Vie, prospérité, gloire, mérites, mondes à venir et bénédic-
tions , il n'est pas de bien que ne détruise chez l'homme une offense
commise contre des êtres éminents.
FIIT DL QUATRIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
CONSEIL TENU PAR LES DEMONS,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRE PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYASA.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE V. 25
CHAPITRE V.
ENTREVUE DE NANDA ET DE VASUDEVA,
1. ÇuKA dit : Le magnanime Nanda, heureux qu'il lui fût né un
fils, appela des Brahmanes versés dans l'art de la divination, et, après
s'être haigné , purifié et paré ,
2. Il les invita à réciter la formule de la bénédiction, à célébrer les
cérémonies prescrites pour la naissance d'un fils, et à offrir selon les
rites un sacrifice aux Mânes et aux Dieux.
3. Il donna aux Brahmanes deux immenses troupeaux de vaches
richement parées , sept monceaux de grains de sésame et des amas de
perles, enveloppés d'étoffes d'or.
(l. Le temps, le bain et les purifications, les cérémonies saintes,
les austérités, le sacrifice, les libéralités, la satisfaction du cœur et la
science de l'âme sont pour les choses autant de moyens de purifi-
cation.
5. Les Brahmanes, les Sûtas, les Mâgadhas et les Bandins firent
entendre des paroles de bon augure , les chanteurs entonnèrent des
chants , les timbales et les tambours résonnèrent maintes et maintes
fois.
6. Dans le Parc, les portes, les cours et l'intérieur des maisons
étaient nettoyés et arrosés; ce n'était partout que brillants étendards,
que bannières, que guirlandes et arceaux formés d'étoffes et de ver-
dure.
7. Les vaches, les taureaux, les jeunes veaux, frottés de gin-
gembre et d'huile, étincelaient sous les pierreries aux reflets multi-
colores, sous les couronnes de plumes de paon, sous les étoffes et
les guirlandes d'or.
IV. A
26 LE BHÂGAVATA PURANA.
8. Les bergers, parés de vêtements et de bijoux d'un grand prix,
de cuirasses et de turbans, ô roi, se présentèrent avec des offrandes
de toute sorte dans les mains ;
9. Et les bergères, joyeuses d'apprendre qu'un fds était né à Ya-
çôdâ, se couvrirent de leurs robes les plus belles, de joyaux, de
collyres et autres ornements.
10. La face brillante sous le safran nouveau, comme le lotus sous
les étamines chargées de pollen, elles accouraient avec leurs pré-
sents, en balançant leurs fortes hanches et en faisant trembler leurs
seins.
11. Avec leurs pendants d'oreilles et leurs colliers en pierres bril-
lantes, avec leurs robes aux nuances variées, les anneaux de leurs
membres et les guirlandes de leurs cheveux, d'où réchappait une
pluie de fleurs sur le chemin, les bergères brillaient, en se rendant
chez Nanda, de l'éclat que leurs boucles d'oreilles, leurs seins et leurs
colliers de perles projetaient en s'agitant.
12. Protège-nous longtemps, cher petit, disaient-elles en lui adres-
sant leurs vœux; et, versant sur lui un mélange de poudre de gin-
gembre, d'huile et d'eau, elles célébraient Adjana.
13. Les instruments de musique les plus beaux retentirent en ce
jour solennel pour fêter l'arrivée de Krïchna, du maître de l'univers,
de l'être infini, dans le Parc de Nanda;
14. Et les joyeux bergers se divertirent à s'arroser et oindre les uns
les autres avec du caillé, du lait, du beurre ckrifié, de l'eau et du
beurre frais.
15. Le magnanime Nanda leur distribua des vêtements, des pa-
rures et des troupeaux d-e bœufs, à eux et aux Sûtas, aux Mâgadhas,
aux Bandins, et à tous ceux qui vivent de la science ,
16. Comblant tous leurs désirs avec générosité et les honorant
comme il convenait, afin de gagner la faveur de Vichnu et d'assurer
le bonheur de son fils.
17. La fortunée Rôhinî recevait aussi les félicitations de Nanda et
des bergers, et elle allait de l'un à l'autre, parée de robes , de couronnes
et de colliers d'une beauté divine.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE V. 27
18. Depuis lors le Parc de Nanda réunit toutes les prospérités, et,
grâce aux charmes qu il devait à la présence de Hari , 6 roi , il devint
la scène des jeux de Rama.
19. Nanda, ayant préposé quelques bergers à la garde du Parc, se
rendit à Mathurâ pour payer le tribut annuel à Kamsa, ô descendant
de Kuru.
20. Vasudêva avait été informé de l'arrivée de son frère Nanda. Dès
qu'il sut qu il avait payé le tribut au roi, il alla le trouver à son cam-
pement.
21. Nanda n eut pas plus tôt aperçu Vasudêva qu'il se leva, comme
fait le corps à l'arrivée du souffle de vie, et, dans l'épanchement
d'une joie qui était partagée, il le serra dans ses bras avec la plus
tendre émotion.
22. Dès que Vasudêva eut reçu le présent d'usage et qu'il fut assis
commodément, après avoir demandé respectueusement à Nanda
des nouvelles de sa santé, ô roi, il lui dit, absorbé par la pensée de
ses deux fils :
23. 0 bonheur! arrivé à un âge avancé sans avoir eu d'enfants et
n'en espérant plus désormais, ô mon frère, voilà qu'enfin il t'est venu
des enfants.
24. 0 bonheur! tu renais au milieu même des épreuves de la vie
présente, et tu as aujourd'hui la joie si rare de voir ceux qui te sont
chers.
25. La diversité des œuvres, ô ami, ne permet pas à ceux qui
s'aiment de rester ensemble dans un même lieu : telles les eaux du
torrent, dans leur cours impétueux, dispersent au loin les objets qui
y surnagent.
26. La grande forêt où tu es établi maintenant au milieu des tiens
est«-elle propice au bétail, saine, abondante en eaux, en herbages,
en lianes ?
27. Frère, mon fils, qui se croit auprès de sa mère dans ton
parc et qui te croit son père, est-il traité affectueusement par vous
deux?
28. Le triple objet (l'intérêt, le plaisir et le devoir) assigné à la
4.
28 LE BHÂGAVATA PUR AN A.
vie n'est atteint qu autant que Thomme en fait jouir ceux, qu'il
aime; jamais, tant que ceux-ci sont dans la peine, le triple objet n'est
réalisé.
29. Nanda dit : Hélas î les nombreux fils que Dêvakî t'avait donnés
ont été mis à mort par Kainsa; et ta fille, née la dernière, la seule qui
leur survive, est allée au ciel.
30. Assurément le destin est à la base, le destin est au faîte de la
vie de l'homme; et celui-là ne se trouble pas qui sait que c'est le destin
qui le gouverne.
31. Vasndêva dit : Vous avez payé au roi le tribut annuel et vous
nous avez vu : il ne faut pas rester longtemps ici , et puis il y a dans
le Parc d'étranges apparitions.
32. ÇuKA dit : Ainsi parla le fils de Cura à Nanda et aux autres
bergers; et ceux-ci, prenant congé de lui, retournèrent au Parc sur
leurs chars attelés de buffles.
FIN DU CINQUIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
ENTREVUE DE VASUDEVA ET DE NANDA ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURAÇA ,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHmX ET COMPOSE PAR VYASA.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE VI. 29
CHAPITRE VI.
DÉLIVRANCE DE PUTANA.
1. ÇvKA dit : Chemin faisant, Nanda se disait en lui-même : Le
fils de Çûra na pas parlé en vain; et, dans l'appréhension de quelque
funeste apparition, il eut recours à la protection de Hari.
2. Par ordre de Kaiîisa, la terrible Pûtanâ, la meurtrière des petits
enfants, allait par les villes, les villages, les parcs et autres lieux,
mettant à mort les nouveau-nés.
3. Car, là où le maître des Sâtvats ne fait point entendre sa voix,
qui tue les Râkchasas au milieu de leurs œuvres, ces Démons fe-
melles se déchaînent contre lui.
4. Celle-ci, s'abattant un jour du haut du ciel auprès du Parc de
Nanda, grâce à la faculté qu'elle avait d'aller partout à sa guise, y
pénétra sous l'apparence trompeuse d'une femme.
5. La fleur du jasmin s'entrelaçait dans les tresses de ses cheveux;
le développement de ses hanches et de sa gorge faisait ressortir la
finesse de sa taille; elle portait de magnifiques vêtements; ses pen-
dants d'oreilles étincelaient, en s'agitant, entre les boucles mobiles
de cheveux qui encadraient sa figure ;
6. Le sourire gracieux de cette femme, les regards qu'elle adressait
du coin de l'œil aux bergers, ravirent leur cœur; et, à sa main pareille
au lotus, les bergères crurent reconnaître la belle Lakchmî, venant
pour voir son époux.
7. Le mauvais génie qui s'attaque aux petits enfants cherchait des
nouveau-nés parmi eux, quand le hasard ofirit à ses yeux, dans la
demeure de Nanda, Celui qui extermine les méchants, dissimulant
sa puissance infinie sous les traits d'un enfant au berceau, comme
un feu couvert de cendres.
30 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
8. Reconnaissant en elle un de ces mauvais génies qui s'attaquent
à la vie des petits enfants, Celui qui est l'âme des êtres mobiles et
immobiles ferma les yeux; et elle prit dans ses bras l'Etre infini, le
Dieu vengeur, comme le sot manie un serpent engourdi qu'il prend
pour une corde.
9. En voyant sous leur toit cette belle femme au cœur dur, aux
manières gracieuses, pareille au glaive recouvert de son fourreau, les
deux mères, éblouies par l'éclat de sa personne, restèrent immobiles
à la regarder.
10. Le monstre, prenant alors le petit dans ses bras, lui présenta
ses énormes seins, gonflés d'un suc empoisonné; et, comme le Bien-
heureux, saisi de colère, les pressait fortement des deux mains, et
qu'il en exprimait avec le lait les soufiles vitaux eux-mêmes :
11. Lâche-moi, lâche-moi, c'est assez, dit-elle sous l'étreinte qui
étouffait en elle toute vie ; et , roulant les yeux , agitant sans relâche les
pieds et les bras, le corps couvert de sueur, elle éclata en sanglots.
12. A ses cris sonores et violents, la terre fut ébranlée avec les
montagnes, et le ciel avec les planètes; l'enfer et les dix régions en
retentirent, et les hommes tombèrent à terre, comme s'ils eussent
entendu les éclats de la foudre.
13. Alors, le sein meurtri, hors d'haleine, la bouche béante et les
cheveux épars, la Râkchasî, étendant les pieds et les bras et repre-
nant sa forme naturelle, s'affaissa sur le sol du Parc, ô roi, comme
Vrïtra frappé par la foudre ;
14. Et, en tombant, son corps broya les arbres sur un espace de
trois gavyûtis, ô roi. Ce fut un grand et merveilleux spectacle :
15. Des crocs de la longueur d'un manche de charrue hérissaient
sa gueule; ses narines s'ouvraient comme deux cavernes au flanc de
la montagne; ses seins faisaient saillie comme deux blocs de pierre;
elle était horrible à voir avec ses cheveux roux flottant en désordre ;
16. Ses yeux avaient la profondeur d'un puits obscur; ses hanches
formidables se dressaient comme des bancs de sable; ses bras, ses
cuisses et ses pieds s'allongeaient comme des levées massives, et son
ventre était creux comme un étang à sec.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE VI. 31
17. Un frisson de terreur saisit, à la vue de ce cadavre, les bergers
et les bergères, dont le monstre avait déjà ébranlé, par ses cris, le
cœur, les oreilles et la tête.
18. Sur sa poitrine cependant, le petit jouait avec insouciance. Les
bergères, accourant joyeusement, se hâtèrent de l'en retirer.
19. De concert avec Yaçôdâ et Rôhinî, elles procédèrent toutes
ensemble à l'incantation du jeune nourrisson, en agitant des queues
de vaches tout autour de lui .
20. Après l'avoir baigné dans l'urine de vache, puis dans la pous-
sière recueillie sur les poils de la vache, elles achevèrent l'incantation
avec de la bouse de vache, en invoquant sur ses douze membres les
noms [du Seigneur].
21. Les bergères, après s'être rincé la bouche, tracèrent séparément
sur leurs membres et sur leurs mains, puis sur les membres et sur
les mains de l'enfant, le signe initial de l'incantation, en disant :
22. Puisse Adja protéger ton pied, Animan ton genou, Yadjna tes
deux cuisses, Atchyuta ta hanche, Hayâsya ton ventre, Kêçava ton
cœur, Iça ta poitrine, Ina ta gorge, Vichnu ton bras, Urukrama ta
face, Içvara ta tête!
23. Puisse Hari être devant toi avec son disque, et derrière avec sa
massue; à tes côtés, Madhuhan avec son arc, et Adjana avec son épée;
aux angles, Çankha et Urugâya; au-dessus de toi, Upendra et Târk-
chya ; au-dessous , Haladhara ; et le Purucha , tout autour !
24. Que Hrïchîkêça garde tes sens, et Nârâyana tes souffles vitaux;
le maître du Çvêtadvîpa ta pensée, et le Seigneur du Yoga ton cœur;
25. Le fils de Prïçni ton intelligence, et le Bienheureux, l'Etre
suprême, ton âme; que Gôvinda te garde, quand tu joues; Mâdhava,
quand tu dors;
26. Vâikuntha, quand tu marches; l'époux de Çrî, quand tu es
assis; et, quand tu manges, le Dieu qui dévore l'oflFrande et que
redoutent tous les mauvais génies!
27. Que les Dâkinîs, les Yâtudhânîs, les Kûchmândas et les esprits
qui s'attaquent aux petits enfants, que les Bhûtas, les Prêtas et les
Piçâtchas, les Yakchas, les Râkchasas et les Vinâyakas,
32 LE BHÂGAVATA PURANA.
28. Que Kôtarâ, Rêvatî, Djyêchthâ, Pûtanâ, les Mâtrïkâs et autres
Démons femelles, que les égarements de l'esprit, que les fureurs qui
s'attaquent au corps, au souffle vital et aux sens,
29. Que les prodiges qu'on voit en songe, et les Démons qui
s'acharnent sur les vieillards et sur les enfants, que périssent tous
ceux qui redoutent l'invocation des noms de Vichnu !
30. Quand les bergères eurent tracé les signes de l'incantation , avec
une affectueuse sollicitude, sur le fils de Yaçôdâ, sa mère lui donna
le sein et le coucha.
31. Cependant Nanda et les autres bergers, qui revenaient de Ma-
thurâ au Parc, éprouvèrent une surprise extrême en voyant le cadavre
de Pûtanâ :
32. 0 merveille! [disaient-ils] Anakadundubhi a été bien réelle-
ment un Voyant et un maître du Yoga ; la voilà cette apparition fu-
neste dont il parlait.
33. Les habitants du Parc brisèrent le cadavre à coups de hache,
en dispersèrent les membres au loin, les couvrirent de bois et les
brûlèrent;
34. Et pendant que la flamme les dévorait, une fumée odorante
comme celle du bois d'aloès s'en dégagea, parce que Krïchna avait
absorbé et anéanti soudain les péchés de Pûtanâ.
35. Or ce bonheur, la meurtrière des enfants au berceau, la Râk-
chasî qui s'abreuvait de leur sang, l'a obtenu pour avoir donné le sein
à Hari, même avec la pensée de le faire périr.
36. Que sera-ce donc pour qui voue avec foi et avec piété ce qu'il
a de plus cher à Krïchna, à l'âme suprême. ^ pour ceux qui l'aiment
comme faisaient ses mères?
37. Parce que Bhagavat avait pressé le corps de Pûtanâ avec ses
deux pieds, que ses adorateurs portent dans leur cœur et que célè-
brent ceux que le monde célèbre , parce qu'il avait sucé le lait de ses
mamelles,
38. Cette Yâtudhânî elle-même a eu en partage le ciel et le sort
de sa mère; comment ne serait-il point assuré aux vaches qui ont
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE VI. 33
nourri Krïchna du lait de leurs mamelles, qui ont été pour lui de
secondes mères?
39. Non, celles dont le Bienheureux, le fils de Dêvakî, le dispen-
sateur du salut et de tous les biens , a bu le lait coulant à profusion
sous l'influence de la tendresse maternelle,
40. Celles qui ont toujours eu pour Krïchna des yeux de mère,
non, jamais plus, ô roi, celles-là ne retombent dans le monde de la
transmigration , qui naît de l'ignorance.
41 . Les compagnons de Nanda , sentant à leur retour dans le Parc le
parfum qu'exhalait la fumée du cadavre , disaient entre eux : Qu est-ce
que cela ? D où cela vient-il ?
42. Puis, apprenant alors de la bouche des bergers la venue de
Pûtanâ et les faits qui suivirent, sa mort et l'heureuse préservation
du petit enfant, ils en furent tout émerveillés.
43. Nanda aux nobles pensées prit dans ses bras son fils revenu
d'entre les morts, et, le baisant sur le front, il en éprouva une joie
très grande, ô descendant de Kuru.
44. Le mortel qui écoute avec foi la délivrance de Pûtanâ, cet
exploit merveilleux de Krïchna enfant, trouve le bonheur en Gô-
vinda.
FIN DU SIXIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
LA DÉLIVRANCE DE PUTANA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LlVRE DIXIEME DU GRAND PURAl^A,
LE BIENHEURBtJX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYASA.
IV.
3'i
LE BHÀGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE VIL
LE CHARIOT RENVERSÉ. MORT DE TRÏNAVARTA.
1. Le roi dit : Les hauts faits que le bienheureux Hari, que le Sei-
gneur accomplit à chacune de ses incarnations charment nos oreilles
et ravissent notre cœur, ô éminent Brahmane ;
2. Il suffit à Thomme d*en entendre le récit pour échapper à la
douleur et à la soif dévorante , pour être soudain purifié dans tout son
être, devenir dévot à Hari et ami de qui l'aime; raconte-moi, si tu
le veux bien , cette histoire ravissante
3. Et les autres hauts faits merveilleux accomplis par Krïchna dans
son enfance, alors qu'il vient dans le monde des hommes et qu'il se
conforme à leur nature.
4. ÇuKA dit : Un jour, sous la même constellation qui avait pré-
sidé à la naissance de Krïchna, en présence des femmes réunies pour
le bain solennel qu'on donne aux enfants quand ils commencent à
se soulever, la vertueuse Yaçôdâ célébrait la consécration de son fils,
au son des instruments de musique et par des chants, avec l'assistance
des Brahmanes et de ceux qui récitent les mantras.
5» Les cérémonies du bain et les prières terminées, quand les
Brahmanes eurent reçu en présent du riz et d'autres aliments, des
robes, des guirlandes et des vaches de prix, l'épouse de Nanda, voyant
que le sommeil fermait les yeux de l'enfant, le mit doucement dans
son lit-
6. Absorbée par la cérémonie qu'elle célébrait et par les honneurs
à rendre aux habitants du Parc qui y étaient venus, la sage mère
n'entendit pas les cris de son fils qui pleurait et demandait le sein
en agitant les pieds en l'air.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE VIL 35
7. De son petit pied, aussi doux qu'une jeune pousse, l'enfant
heurta le char sous lequel il était couché et le renversa, jetant pêle-
mêle les vases de métal remplis de liquides divers, séparant les roues
de l'essieu et brisant le timon.
8. Yaçôdâ et les bergères qui étaient venues à la cérémonie du
bain, troublées ainsi que Nanda et ses compagnons à la vue de ce
fait merveilleux, disaient : Gomment le char s'est-il renversé tout
seul ? ^
9. Les bergers et les bergères ne savaient qu'en penser. Les enfants
ayant dit : C'est lui, bien sûr, qui l'a poussé avec le pied en pleurant,
10. Les bergers ne les crurent pas : Propos d'enfants, dirent-ils, ne
connaissant pas la force infinie de ce petit enfant.
11. Yaçôdâ prit son fils éploré, et, soupçonnant la présence de
quelque génie malfaisant, elle fit réciter des hymnes par les Brah-
manes, afin de l'en préserver; puis elle lui donna le sein.
12. Des bergers vigoureux remirent le char en place avec tout
ce qui le garnissait; et les Brahmanes firent une libation et une
offrande de caillé, de grains d'orge, d'herbe kuça et d'eau.
13. Ceux-là qui s'interdisent la médisance, le mensonge, l'hypo-
crisie, l'envie, la violence et l'orgueil, et qui règlent leur conduite
sur la vérité ne prononcent pas de bénédictions en vain.
14. Dans cette pensée, le berger Nanda prit le petit enfant, et, as-
sisté de vertueux Brahmanes, il le baigna dans des eaux consacrées
avec des stances du Sâman, du Rïk et du Yadjus, et contenant des .
plantes d'une vertu salutaire;
15. Il leur fit réciter la formule de la bénédiction, qu^if écouta re-
ligieusement, et verser la libation sur le feu; puis il donna aux Deux-
fois-nés (aux Brahmanes) du riz de grande valeur,
16. Des vaches réunissant toutes les qualités et parées d'étoffes,
de couronnes de fleurs et de guirlandes d'or, en vue d'assurer Iç
bonheur de son fils. Ceux-ci le remercièrent.
1 7. C'étaient des Brahmanes compétents et connaissant les formules
efficaces ; et sûrement les bénédictions prononcées par de tels hommes
ne seront jamais vaines.
5.
36 LE BHÀGAVATA PURANA.
18. Un jour que la vertueuse Yaçôdà tenait son fils sur sa hanche
et qu elle le couvrait de caresses, il devint si lourd, malgré son âge,
qu elle ne put le porter : il lui pesait comme eût fait une haute mon-
tagne.
19. La bergère, surprise de fléchir sous le poids, déposa Tenfant
à terre, et, dirigeant sa pensée vers le grand Purucha, elle vaqua
aux travaux de ce monde.
20. Un démon, nommé Trïnâvarta, qui était au service de Kamsa,
prenant par son ordre la forme d'un tourbillon, enleva le petit enfant
de la place où il était assis ,
21. Et couvrit tout le Parc de nuages de poussière, aveuglant les
habitants, et ébranlant les dix points de l'horizon et les régions in-
termédiaires de sa voix puissante et formidable.
22. Le Parc fut enveloppé un instant dans la poussière et lobscu-
rité; Yaçôdâ ne voyait pas son fils à la place où elle Favait mis.
23. Dans le trouble où les gens étaient plongés par le gravier dont
Trïnâvarta les accablait, ils ne voyaient pas leur voisin, ils ne se
voyaient pas eux-mêmes.
24. Au milieu de ce violent tourbillon, de cette pluie de poussière,
la mère, à bout de forces, ne sachant ce que son fils était devenu, se
lamentait et pleurait en pensant à lui, afîaissée sur le sol comme la
vache qui a perdu son veau.
25. Alors les bergères , le cœur déchiré et le visage couvert de larmes
à entendre ses gémissements, se prirent elles-mêmes à gémir, lorsque,
le vent étant tombé et la pluie de poussière s'étant apaisée, elles ne
virent point le fils de Nanda.
26. Trïnâvarta, ralenti dans son essor après s'être élevé dans les
airs, sous la forme d'un tourbillon, en emportant Krïchna, ne pouvait
plus se mouvoir sous son pesant fardeau.
27. Il se demandait si ce n'était pas un bloc de pierre, tant lui
pesait Celui qui est l'âme suprême, quand, saisi à la gorge, il n'eut
pas la force de se débarrasser du merveilleux enfant.
28. Réduit à l'immobilité sous la main qui l'étreignait à la gorge,
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE VIL 37
les yeux hors de tête, et poussant des cris inarticulés, le Démon
tomba sans vie avec Tenfant sur le sol du Parc.
29. Précipité du ciel sur un rocher, le corps en lambeaux, et la
gueule béante, on eût dit Pura percé par la ûèche de Rudra. Les
femmes, étant accourues, éclatèrent en sanglots à ce spectacle.
30. Krïchna, sain et sauf, était suspendu à sa poitrine; elles le
prirent et, le donnant à sa mère, elles s'étonnaient qu'emporté à
travers les airs par le Râkchasa il eût échappé aux étreintes de' la
mort.
31. Les bergères, les bergers et Nanda leur chef tout le premier,
voyant que leurs vœux étaient exaucés, en éprouvèrent une joie
extrême :
A
32. 0 merveille! [disaient-ils,] le petit que le Râkchasa nous avait
ravi est revenu. L'être malfaisant et pervers a péri victime de sa ma-
lice, et l'être vertueux échappe au danger grâce à sa droiture.
33. A quelles pénitences par nous accomplies, à quels honneurs
rendus à Adhôkchadja, à quelles bonnes œuvres, à quels sacrifices,
à quelles libéralités, à quelle affectiorfpar nous témoignée aux êtres,
à quoi devons-nous que l'enfant qui avait disparu soit revenu, ô bon-
heur! combler de joie ses parents?
34. Devant les faits merveilleux qui se renouvelaient si souvent
dans la grande forêt, le berger Nanda se rappela de nouveau avec
admiration la parole de Vasudêva.
35. Un jour la belle [Yaçôdâ] , dont le cœur débordait d'amour,
prenant son petit enfant et le mettant sur ses genoux, lui faisait boire
le suc abondant de ses seins;
36. Et lorsqu'il fut rassasié, elle couvrait de caresses maternelles
son visage gracieux et riant, ô roi, quand, le petit ayant ouvert la
bouche, elle y vit l'univers,
37. L'atmosphère, le ciel et la terre, l'armée des étoiles, les régions
célestes, le soleil, la lune, le feu, le vent et l'océan, les continents, les
montagnes, leurs filles [les rivières], les forêts, tous les êtres mobiles
et immobiles.
38. A la vue de l'univers, la belle aux yeux de faon, saisie d'un
38 LE BHAGAVATA PUUÀNA.
tremblement soudain , ô roi, ferma les yeux et resta plongée dans
l'admiration.
FIN DU SEPTIÈME CHAPITRE, AYANT POLR TITRE :
y_ *
LE CHARIOT RENVERSE, MORT DE TRI^AVARTA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE W LIVRE DIXIÈME DV GRAND PURÀNA,
LE BIENHEI REL \ BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAU VYÂSA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE VIII. 39
CHAPITRE VIII.
JEUX ENFANTINS DE KRÏCHNA,
1 • ÇvKA dit : Le Purôhita des Yadus, Garga , célèbre par ses grandes
austérités» ô roi, se rendit au Parc de Nanda, sur la demande de Va-
sudêva,
2. Nanda, pénétré à sa vue de la joie la plus vive, alla au-devant
de lui, et, joignant les mains en signe de respect, il Thonora comme
si c'eût été Adhôkchadja en personne et s inclina profondéoietit de-
vant lui.
3. Il donna un siège commode au saint solitaire, il lui rendit
les devoirs de l'hospitalité, et, portant la joie dans son cœur par
d'agréables paroles, il lui dit : Brahmane, que puis- je faire pour toi
dont les vcbux sont comblés ?
4. Quand les êtres éminents se déplacent, c'est pour le bien des
hommes, des maîtres de maison plongés dans la tristesse, ô bien-
heureux, jamais autrement.
5. C'est toi qui as révélé la marche des astres, la science sur-
naturelle, à laquelle l'homme doit la connaissance du passé et de
l'avenir.
6. Tu es éibinent entre ceux qui sont versés dans la connaissance
du Vêda : c'est à toi de célébrer les cérémonies saintes pour ces
deux enfants. Le Brahmane est de naissance un gourou pour les
hommes.
7. Garga dit : Je suis le précepteur spirituel des Yadus, et connu
pour tel en tous lieux sur la terre ; si je célèbre la cérémonie sainte
pour ton fils , on pensera que c'est un fils de Dêvakî.
8. Kamsa a la pensée tournée au mal. Si, réfléchissant à ton amitié
40 LE BHÀGAVATA PURANA.
avec Anakadundubhî , et à ces paroles : Le huitième enfant de Dêvakî
ne sera point une fille,
9. Qu'il a entendues de la bouche de la fille de Dêvakî, il venait
à concevoir des soupçons et à commettre un meurtre, la faute en
serait à nous.
10. Nanda dit : Nous sommes seuls ici; nul, même des miens, ne
t'a vu dans le Parc. Célèbre la cérémonie prescrite pour les Deux-
fois^nés (pour les membres des trois premières castes), et récite
d'abord la formule de la bénédiction.
11. ÇuKA dit : A cette invitation pressante, le Brahmane, cédant à
son propre désir, imposa secrètement un nom aux deux enfants dans
le plus grand mystère.
12. Garga dit : Parce que celui-ci, qui est le fils de Rôhinî, fait le
bonheur des siens par ses qualités, son nom sera Rama; on l'appelle
Bala, à cause de sa force supérieure, et Samkarchana, parce que grâce
à lui les Yadus ne sont plus divisés entre eux.
13. Cet autre, qui revêt des formes corporelles à chaque yuga, a
déjà paru sous trois couleurs : la blanche, la rouge et la jaune; au-
jourd'hui c'est la noire qu'il a adoptée.
14. Parce que, avant d'être ton fils, il est né à Vasudêva dans un
autre sein, les sages l'appellent le vénérable Vasudêva (fils de Vasu-
dêva).
15. Innombrables sont les noms et les formes que prend ton fils,
suivant les qualités qu'il manifeste et les exploits qu'il accomplit;
nous ne les connaissons, ni moi ni personne ici-bas.
16. Il fera votre bonheur et il sera la joie des bergers et de
leurs troupeaux; grâce à lui, vous franchirez sans peine tous les pas
difficiles.
1 7. Alors que les gens de bien étaient opprimés jadis par les Dasyus ,
ô chef du Parc , c'est lui qui les protégea dans un pays sans roi et
qui, rallumant leur courage, leur donna la victoire sur les Dasyus.
18. Contre les hommes qui mettent leur affection en cet être for-
tuné, jamais les ennemis ne prévalent, non plus que les Démons
contre les partisans de Vichnu.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE VIII. 41
19. Ainsi, ô Nanda, cet enfant, ton fils, est l'égal de Nârâyana en
qualités, en beauté, en gloire et en puissance; veille sur lui avec une
attention pieuse.
20. Garga étant retourné chez lui après avoir donné ces conseils
à Nanda, celui-ci, transporté de joie, comprit qu'il était comblé de
bénédictions.
21. A quelque temps de là, Râma et Kêçava prenaient leurs ébats
dans le Parc, en se traînant sur les genoux et sur les mains.
22. Ils ramenaient les deux pieds à la fois, rampant à l'envi l'un
de l'autre , au milieu de la boue , dans le Parc qu'ils égayaient par le
tintement de leurs clochettes; et, charmés du tapage qu'ils faisaient,
ils suivaient les gens , et revenaient auprès de leurs mères d'un air
innocent et craintif.
23. Les deux mères, avec une tendresse qui faisait couler leur
lait, ouvrant les bras à leurs fils, tout luisants de boue en guise de
collyres, leur présentaient le sein, et, contemplant sur leur visage,
pendant qu'ils buvaient, leur sourire gracieux et leurs petites dents,
elles étaient transportées de joie.
24. Lorsque leurs jeux enfantins attiraient l'attention des femmes,
celles-ci, quittant leurs maisons, tressaillaient de joie et riaient en les
voyant au milieu du Parc suspendus à la queue des veaux et entraînés
par eux de côté et d'autre.
25. Occupées à défendre leurs fils, toujours en mouvement et
absorbés par leurs jeux, contre les bêtes à cornes ou à dents, contre
le feu, les serpents, l'eau, les oiseaux ou les épines, les deux mères,
ne pouvant pas même vaquer aux travaux domestiques, n'avaient pas
un instant l'esprit en repos.
26. Un peu plus tard, ô Rïchi royal, Râma et Krïchna aUaient et
venaient dans le Parc, en se tenant fermes sur les pieds, sans plus
s'écorcher les genoux.
27. Et depuis lors le bienheureux Krïchna, en jouant avec ses
jeunes camarades du voisinage et avec Râma, faisait le bonheur des
femmes du Parc.
28. Témoins des espiègleries et de la turbulence du petit Krïchna ,
IV.
42 LE BHAGAVATA PURANA.
les bergères les racontaient dans leurs réunions, en présence de sa
mère :
29. Il lâche les veaux à contretemps et rit des cris qu ils poussent-
Il dérobe avec des raffinements de supercherie et dévore le caiUé et le
lait le meilleur. Avant de manger, il partage avec les singes; et si l'un
d'eux ne mange pas, il brise le vase. Quand il ne trouve rien, il s'en
prend à la maison, et ne s'en va qu'après avoir fait pleurer les petits
enfants.
30. Si un objet n'est point à sa portée, il s'ingénie, il s'aide d'un
banc, d'un mortier, d'un meuble quelconque; et, dans les vases sus-
pendus à des cordes et dont il sait bien le contenu , il perce adroi-
tement un trou. Dans les maisons où il fait sombre, il se couvre le
corps de pierreries, il en fait une lampe qui éclaire les objets, à l'heure
où les bergères sont absorbées par leur besogne.
31. Voilà à quoi il met effrontément son plaisir, faisant ses urines
et le reste dans la maison , et venant faire le gentil quand il a atteint
son but par quelque bon tour. Lorsque les femmes, le regard fixé
sur son visage qu'embellissaient deux yeux craintifs, dénonçaient
ainsi ses méfaits à sa mère, celle-ci, se prenant à rire, n'avait pas le
courage de le gronder.
32. Un jour que Râma et les autres enfants des bergers étaient à
jouer avec lui, ils dirent à sa mère : Krïchna a mangé de la terre.
33. Yaçôdâ, prenant Krïchna par la main, lui fit des remontrances
dans son intérêt; et, pendant qu'il roulait les yeux avec crainte, elle
lui dit :
34. Pourquoi as-tu mangé de la terre en cachette, petit indompté?
Tes jeunes camarades, ton frère aîné lui-même que voilà, en sont té-
moins.
35. Bhagavat dit : Non, mère, je n'en ai pas mangé. Ce sont tous
des menteurs; vois plutôt toi-même dans ma bouche s'ils disent
vrai.
36. Eh bien, alors, ouvre la bouche. A ces paroles, le bienheureux
Hari, dont la puissance est irrésistible et qui ne se fait petit enfant
que par manière de jeu, ouvrit la bouche.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE VIII. 43
37. Sa mère y vit l'univers, les êtres mobiles et immobiles, Tatmo-
sphère, les régions, le globe terrestre avec ses montagnes, ses conti-
nents et ses mers , ainsi que Tair, le feu , la lune et les étoiles ,
38. Le zodiaque, l'eau, la lumière, le vent et Téther, les prin-
cipes modifiés, les sens, Torgane interne, les éléments, les trois qua-
lités;
39. Et, en embrassant d'un seul regard dans le corps de son fils,
par sa bouche toute grande ouverte, ce monde varié, où tout corps a
en propre son principe de vie, [les éléments de sa destinée, qui sont]
le temps, le naturel, les œuvres et les pensées, en l'y voyant lui-même
ainsi que le Parc , elle flottait dans le doute :
40. Est-ce un songe? [se disait-elle,] est-ce la Mâyâ divine? ou
bien, hélas! un égarement de mon esprit? ou bien encore est-ce chez
ce petit enfant, chez mon fils, quelque pouvoir mystérieux à lui
propre et inhérent à sa nature ?
41. Ou plutôt, oui, c'est le monde que la raison n'atteint ni par
la pensée, ni par le sens intime, ni par les œuvres ou la parole; je
me prosterne devant Celui en qui il repose, par qui il est et de qui
il vient, ainsi que je le vois ici, devant Celui qui en est l'essence in-
compréhensible.
42. [Lorsque je dis :] « Moi; cet homme est mon mari; cet enfant
est mon fils; je suis 1 épouse du maître du Parc, la gardienne de
tous ses biens; ces bergères, ces bergers avec leurs troupeaux sont à
moi, » c'est erreur de ma part et l'effet d'une puissance magique;
celui-là est mon refuge qui lui commande en maître.
43. Quand la bergère eut ainsi connju l'essence des choses, le Sei-
gneur tout-puissant, Vichnu, étendit sur elle l'illusion de la tendresse
maternelle.
44. La bergère, perdant aussitôt la mémoire, prit son fils sur ses
genoux; et son cœur était pénétré pour lui d'une vive tendresse
comme auparavant.
45. Elle avait reconnu dans son fils celui qui est Hari, et dont la
grandeur est célébrée dans les trois Vêdas, dans les Upanichads, dans
6.
4/i LE BHAGAVATA PUR AN A.
les livres des adhérents du Sâmkhya et du Yoga, et dans ceux des
Sâtvats.
46. Le roi dit : Brahmane, qu est-ce qui avait valu à Nanda un
tel bonheur, une si haute destinée ? Qu'avait fait la fortunée Yaçôdâ ,
pour que Hari s abreuvât à son sein ?
47. Ceux qui avaient donné le jour à Krïchna n'ont pas joui des
nobles jeux de son enfance, dont les sages inspirés font aujour-
d'hui encore l'objet de leurs chants et qui eflFacent les souillures du
monde*
48. ÇuKA dit : Le plus grand des Vasus, Drôna, se préparant à
accomplir les ordres de Brahmâ avec Dharâ , son épouse, dit au Dieu :
49. Puissions-nous, quand nous renaîtrons sur la terre, avoir pour
Mahâdêva, pour le maître de l'univers, pour Hari, la dévotion su-
prême qui fait franchir soudain la voie mauvaise !
50. Soit, lui dit Brahmâ; et le bienheureux, l'illustre Drôna naquit
dans le Parc et fut appelé Nanda; Dharâ devint Yaçôdâ.
51. De là, chez les deux époux, cet amour, plus vif encore que chez
les bergères et chez les bergers, pour le bienheureux Djanârdana, de-
venu leur fils, ô descendant de Bharata.
52. Afin de justifier la parole de Brahmâ, Krïchna, qui est le Tout-
Puissant, résida dans le Parc en compagnie de Râma, et fit la joie des
habitants par ses jeux.
FIN DU HUITIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
JEUX ENFANTINS DE KRÏCHNA ,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂVIA,
LE RIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRE PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE IX. 45
CHAPITRE IX.
KRÏCHNA ATTACHÉ AU MORTIER.
1. ÇuKA dit: Un jour, pendant que les sei*vantes étaient occupées
à d'autres travaux domestiques, Yaçôdâ, l'épouse de Nanda, battait
elle-même le beurre;
2. Et tout en barattant, elle répétait, à mesure qu'ils lui revenaient
à l'esprit, les chants qui avaient cours dans le Parc sur les hauts faits
du jeune Krïchna.
3. Elle barattait, et cependant sa robe de lin, fixée par une ceinture,
flottait sur ses larges hanches; des seins tremblants de la gracieuse
ménagère le lait s'échappait de tendresse; à ramener péniblement à
elle la corde de la baratte, ses bracelets allaient et venaient sur ses
bras, et ses pendants d'oreilles sur son visage en sueur; et de ses
cheveux se détachaient des fleurs de jasmin.
4. Hari, impatient de prendre le sein, se jeta sur sa mère pendant
qu'elle barattait, et, saisissant le manche de la baratte, il en arrêta le
mouvement, à la joie grande de la bergère.
5. Elle le prit sur ses genoux, et, lui livrant ses seins d'où le lait
s'échappait sous l'influence de la tendresse matemeUe , elle regardait
son visage souriant, lorsqu'elle se débarrassa soudain de lui avant
qu'il fût rassasié , et courut à son lait qui était sur le feu et qui montait.
6. L'enfant mordit de colère ses lèvres rouges et frémissantes, brisa
la baratte avec un pilon de pierre en faisant semblant de pleurer, et
alla manger le beurre frais en cachette dans la maison.
7. Une fois le lait bouiUi et retiré du feu, la bergère rentra, et
devinant, à la vue de la baratte brisée, que c'était l'œuvre de son fils,
comme eUe ne le voyait pas là, eUe se mit à rire.
46 LE BHAGAVATA PURÂNA.
8. Perché sur le pied du mortier, il gorgeait un singe avec le
beurre frais suspendu dans un filet, tout en trahissant par ses regards
la crainte d'être surpris. Dès qu elle eut aperçu son fils, elle s'ap-
procha tout doucement de lui par derrière,
9. Krïchna, la voyant venir avec une baguette à la main, descendit
à la hâte et s'enfuit comme s'il eût été pris de peur; et la bergère se
mit à poursuivre Celui que n'atteignent point les Yôgins, alors même
que leur cœur est devenu, par la pénitence, capable de s'unir à lui.
10. Sa mère le poursuivait; et, quoique retardée dans sa marche
par le poids de ses hanches mobiles, dont l'ampleur faisait valoir la
finesse de sa taille, et [par son ardeur] à ramasser tout en courant
les fleurs qui tombaient de ses cheveux dénoués, elle mit enfin la
main sur lui.
11. Le coupable, pleurant et se frottant les yeux, en étalait le noir
collyre avec la main et jetait sur sa mère des regards craintifs, pendant
que celle-ci, le tenant par le bras, le gourmandait d'un ton menaçant.
12. Laissant là sa baguette, quand elle vit que son fils avait peur,
la tendre mère voulut du moins l'attacher à une corde, ne se doutant
pas de ce qu'était sa puissance.
13. Prenant pour son fils Celui pour qui il n'y a ni dedans ni
dehors, que rien ne précède ni ne suit, qui lui-même précède et suit,
qui est au dehors et au dedans du monde, qui est le monde,
U. Le principe indistinct, Adhôkchadja lui-même, revêtu d'un
corps mortel, la bergère l'attacha au mortier avec une corde comme
un enfant vulgaire.
15. La corde avec laquelle la bergère attachait le petit coupable,
son fils, étant trop courte de deux doigts, elle en ajouta une seconde.
16. La nouvelle corde étant aussi trop courte, elle en ajouta encore
une autre ; et à chaque corde qu'elle prenait pour l'attacher, il man-
quait toujours deux doigts.
17. En voyant Yaçôdâ mettre ainsi bout à bout tout ce qu'il y avait
de cordes chez elle, les bergères riaient aux éclats; elle en riait elle-
même et n'en revenait pas.
18. La sueur ruisselait sur ses membres; les tresses de ses cheveux
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE IX. 47
et sa guiriande flottaient éparses. Krïchna, voyant sa mère à bout de
force, eut pitié d'elle et's*attacha lui-même.
19. C'est ainsi, ô roi, que Hari^ que Krïchna a montré quil est
aux ordres de ses dévots serviteurs, bien qu'il ne prenne d'ordre que
de lui-même, bien que le monde et les maîtres du monde soient
sous ses ordres.
20. Ni Virantchya (Brahmâ), ni Bhava (Çiva), ni Çrî (Lakchmî),
quoiqu'elle repose sur son sein, nont été l'objet d'une faveur pa-
reille à celle que la bergère a obtenue de Celui qui dispense le salut.
21. C'est que le bienheureux fils de la bergère n'est accessible à
personne ici-bas, y compris les plus éclairés, comme aux dévots qui
lui sont attachés de cœur.
22. Pendant que sa mère était absorbée par les soins du ménage,
le puissant Krïchna vit deux arbres ardjunas, deux anciens Guhyakas,
fils du Dieu des richesses,
23. Que Nârada avait jadis maudits et changés en arbres, en pu-
nition de leur ivresse; on les appelait Nalakûbara et Manigrîva; et
ils étaient éblouissants de beauté.
FIN DU NEUVIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
KRÏCHNA ATTACHÉ AU MORTIER,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYASA.
s
48 LE BHAGAVATA PURANA.
CHAPITRE X.
KRICHNA BRISE LES DEUX ARBRES ARDJUNAS.
1 . Le roi dit : Vénérable sage » raconte-nous pourquoi ces deux êtres
avaient été maudits , quelle faute ils avaient commise , ou ce qui avait
causé la colère du Rïchi divin.
2. ÇuKA dit : Dans un charmant bocage du Kâilâsa, au bord de la
Mandakinî, les deux serviteurs de Rudra, fils orgueilleux du Dieu des
richesses, s'étaient livrés à des excès de boisson.
3. Les yeux troublés par les fumées des liqueurs enivrantes qu'ils
venaient de boire, ils se promenaient, sous les arbres en fleurs, avec
des femmes dont les voix se mariaient à leurs chants;
4. Et, entrant dans la Gangâ, ils y folâtraient avec leurs jeunes
compagnes au milieu des touffes de lotus, comme deux éléphants
avec un troupeau de femelles,
5. Quand le Rïchi divin, le bienheureux Nârada, ô descendant
de Kuru, aperçut par hasard les deux Dêvas et vit qu'ils rendaient
ce qu'ils avaient pris.
6. Les Déesses rougirent de leur nudité en le voyant; et, crai-
gnant d'être maudites, elles s'enveloppèrent de leurs voiles; les deux
Guhyakas restèrent nus.
7. A la vue des deux fils du Sura, gorgés de liqueurs et aveuglés
par l'ivresse de la prospérité, le Rïchi, désireux, tout en les maudis-
sant, de leur accorder une faveur, prononça ces paroles :
8. Nârada dit : Chez qui se livre aux plaisirs des sens, rien, orgueil
de la naissance ou autre sentiment né de la qualité de passion, n'abaisse
l'intelligence autant que l'ivresse de la prospérité : sous son influence
on s'adonne aux femmes, au jeu, à la boisson,
LIVRE DIXIEME. CHAPITRE X. 49
9. On tue les animaux domestiques, on dépouille toute pitié, on
s'abandonne à ses passions, on se persuade que ce corps, voué à la
destruction, échappe à la vieillesse et à la mort,
10. [Quand au contraire] il finit, alors même qu'il porte le titre
de Roi, par s'appeler vermisseau, immondices ou cendres. Est-ce
comprendre son bien que de se livrer envers les êtres, dans l'in-
térêt de ce même corps, à des violences au bout desqueUes est
l'enfer ?
11. Et puis à qui le corps appartient-il? Est-ce à qui le nourrit?
à qui l'engendre ou le met au monde ? Est-ce au père de la mère ?
Est-ce à qui l'acquiert de force ou par achat? est-ce au feu? est-ce
au chien ?
12. Ainsi le corps a plus d'un maître; il vient de l'indistinct et il
y retourne. Quand on sait cela , peut-on bien se confondre avec lui
et mettre pour lui des êtres à mort, à moins d'être fou?
13. Pour le fou, pour celui qu'aveugle l'ivresse de la prospérité, la
pauvreté est le collyre par excellence : c'est seulement alors qu'il est
pauvre qu'il regarde les êtres comme ses pareils.
14. Ainsi celui qui s'est piqué à une épine ne souhaite à personne
la même douleur, ayant reconnu à certains symptômes que tous les
vivants sont semblables; tandis que ce sentiment est étranger à qui
n'a pas été piqué.
15. Le pauvre ne s'empêtre pas dans le moi, il est exempt de toutes
les ivresses ici-bas : les épreuves qui lui viennent naturellement sont
ses mortifications les plus grandes.
16. Chez le pauvre, amaigri par la faim et soupirant après le pain
de chaque jour, les organes se dessèchent, la pensée de nuire n'existe
même pas.
17. Le pauvre est recherché de préférence par les gens de bien qui
regardent tous les êtres du même œil; grâce à eux, il étouflFe en lui-
même le désir, et il est soudain purifié.
18. Aux gens de bien, qui ont les mêmes sentiments pour tous les
êtres et qui soupirent après les pieds de Mukunda , qu'importent les
rv. 7
50 LE BHÀGAVATA PURANA.
hommes méprisables , fiers de leurs richesses, vains et s^appuyant sur
des. choses aussi vaines qu'eux-mêmes?
19. Prenant donc en pitié ces deux êtres, qui sont gorgés de li-
queurs enivrantes, aveuglés par Tivresse de la prospérité, adonnés aux
femmes et esclaves de leurs sens^ je vais les arracher aux ténèbres de
l'ivresse.
20. Parce que les deux fils du gardien des mondes sont plongés
dans les ténèbres et ne s'aperçoivent pas, dans leur ivresse cou-
pable , qu'ils sont tout nus ,
21. Ils méritent de descendre à la condition des êtres immobiles :
qu'ils ne soient plus ce qu'ils ont été; [mais] qu'ils gardent la mémoire
par un effet de ma bonté, et qu'en cet état, favorisés, grâce à moi,
22. Du contact du fils de Vasudêva après cent automnes divins
écoulés, ils recouvrent leur nature divine et deviennent ses dévots
serviteurs.
23. ÇuKÀ dit : Ainsi parla le Rïchi divin, et il se rendit à l'ermitage
de Nârâyana ; Nalakûbara et Manigrîva furent changés en un couple
d'arbres ardjunas.
24. Afin de justifier la parole du Rïchi, éminent entre les adora-
teurs de Bhagavat, Hari, marchant à pas lents vers l'endroit où était
le couple des deux arbres ardjunas :
25. Parce que le Rïchi divin [dit-il] m'est très cher et que ces deux
êtres sont fils du Dieu des richesses, je veux accomplir la prédiction
de ce sage magnanime.
26. Ainsi disant, Krïchna s'avança entre les deux ardjunas ju-
meaux ; et Celui qui est l'âme universelle y avait à peine pénétré que
le mortier prit une direction oblique.
%1. Sous l'effort de l'enfant qui le tirait, le mortier suivit, et les
deux arbres, délivrés subitement par Dâmôdara (Krïchna) deis entraves
où leurs pieds étaient attachés, s'abattirent en secouant violemnient,
au contact de la puissance du Très-Haut, leur tronc, leurs branches
et leurs ramilles avec un bruit formidable.
28. Alors, éclairant tout l'horizon de la plus vive splendeur, les
deux Siddhas, pareils au feu des deux arbres [qui aurait pris un corps],
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE X. 51
s approchant en baissant la tête devant Krïchna» le maître de tous les
mondes , joignant les mains en signe de respect et dès lors affranchis
de la qualité de passion , lui dirent ces paroles :
29- Krïchna, Kiichna, ô puissant Yôgin, tu es le primitif, le
suprême Purucha, et l'univers visible et invisible est ta forme,, disent
les sages versés dans le Vêda.
30. Seul tu dispenses à tous les êtres le corps, la vie, le sentiment
de la personnalité et les sens; tu es le Temps, tu es Bhagavat, Vichnu,
TEternel, le Seigneur.
31. Tu es le grand principe, tu es la Nature elle-même, qui se
compose de bonté , de passion et de ténèbres ; tu es le Purucha sous
une forme visible; tu sais les changements auxquels tous les corps
sont soumis.
32. Tu es imperceptible à ce que tu perçois, à ce qui change, aux
qualités de la nature. Qui donc peut ici-bas, sous l'enveloppe des
qualités, connaître celui qui est avant elles?
33. Salut à toi, Bhagavat, Vâsudêva, Créateur, à toi, Brahme,
dont la majesté se dérobe sous les qualités qui t'empruntent leur
éclat;
34. A toi, qui n'as point de corps et dont les manifestations sous
des formes corporelles nous sont connues ici-bas par tant et tant
de hauts faits incomparables, surnaturels, impossibles à des êtres
unis à un corps.
35. C'est ainsi que, pour assurer le bonheur et la délivrance de
tous les êtres, tu as incarné aujourd'hui une portion de ton essence,
et que tu prodigues les bénédictions.
36. Salut, ô bonté suprême; salut, ô suprême félicité; salut à Vâ-
sudêva, à l'être impassible, au chef des Yadus.
37. Congédie-nous, ô Etre immense, [congédie] les esclaves de
ton serviteur, puisque nous avons joui de ta vue, grâce à la bienveii
lance du Rïchi.
38. Puisse notre voix être consacrée à répéter le récit de tes vertus,
nos oreilles à l'entendre, nos mains à célébrer ton culte, notre esprit
à penser à tes pieds, notre tête à s'incliner devant ceux en qui lu
7-
52 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
résides, et nos yeux à contempler les gens de bien, en qui tu te per-
sonnifies !
39. ÇuKA dit : Quand les deux Guhyakas eurent ainsi célébré sa
gloire, Bhagavat, le Seigneur du Parc, qui était retenu au mortier
par une corde, leur dit en souriant :
40. Bhagavat dit : Je sais que le Rïchi compatissant, en pronon-
çant jadis votre déchéance en punition de Taveuglement où vous jetait
l'ivresse de la prospérité , vous a accordé une faveur.
41. La vue des gens de bien, pour qui tous les êtres sont égaux,
et de ceux-là surtout qui ont mis en moi leur affection, ne peut pas
plus enchaîner une âme que la vue du soleil n'enchaîne les yeux.
42. Maintenant donc que vous m'êtes dévoués, ô Nalakûbara,
allez à votre demeure; vous le possédez enfin cet amour suprême pour
ma personne, qui faisait l'objet de vos désirs et qui affranchit à jamais
des renaissances.
43. ÇuKÀ dit : Il dit, et les deux Guhyakas, tournant en cercle au-
tour de lui et s'inclinant maintes et maintes fois, prirent congé du
[Seigneur] qui était attaché au mortier, et se dirigèrent vers la ré-
gion du Nord.
FIN DU DIXIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
LES DEUX ARDJUNAS JUMEAUX SONT BRISES,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURAIIfA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSE PAR VYASA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XI. 53
CHAPITRE XI
MEURTRE DE BAKA.
1. ÇuKÀ dit: Au bruit que les deux arbres avaient fait en tombant,
Nanda et les autres bergers étaient accourus sur les lieux , ô le meil-
leur des Kurus , craignant que quelque trombe formidable ne s'y fût
abattue ;
2. Et là, en voyant les deux ardjunas jumeaux, qui étaient couchés
par terre, ils se perdaient en conjectures sur la cause de leur chute,
sans s'apercevoir qu'ils l'avaient sous les yeux ;
3. Que c'était le petit enfant, attaché par une corde au mortier et
l'entraînant avec lui; et, dans leur efiferement, ils disaient : Qui a fait
cela? D'où vient ce prodige? C'est un coup du ciel.
fi. Les enfants leur dirent : C'est lui; le mortier est allé de travers
pendant qu'il le tirait en passant entre les deux ; nous avons vu aussi
deux hommes.
5. Les bergers ne les en crurent point : Ce n'est pas un enfant
comme lui, disaient-ils, qui pourrait déraciner ainsi deux arbres.
Quelques-uns (cependant) avaient des doutes.
6. Nanda, ayant aperçu son fils attaché à une corde et tirant le
mortier, se mit à rire et le détacha.
7. Tantôt le Bienheureux dansait, comme un petit enfant vul-
gaire, aux applaudissements des bergères; tantôt il chantait avec
gentillesse, leur obéissant comme une poupée de bois;
8. Tantôt enlevant, sur leur demande, un banc, un poids ou une
pantoufle, il l'apportait à tour de bras, et provoquait la gaieté des
siens.
9. Montrant ainsi à ceux qui le connaissent qu'il est en ce monde
54 LE BHÂGAVATA PURANA.
à ia discrétion de ses serviteurs, le Bienheureux, par ses jeux enfan-
tins, faisait la joie du Parc.
10. Après les apparitions effrayantes dont ils avaient été témoins
dans la grande forêt, Nanda et les autres bergers mûris par Tâge se
réunirent pour aviser aux intérêts du Parc.
!!• L'un d'eux, nommé Upananda, prit la parole; c'était un berger
plein d'expérience et d'années, sachant ce que le lieu, le temps
et l'intérêt commandent, et soucieux d'être agréable à Rama et à
Krïchna :
12. Il faut quitter ces lieux [dit-il], si nous avons à cœur le salut
du Parc. Nous y sommes assaillis par de funestes apparitions qui
menacent la vie des enfants.
13. C'est à grand'peine que le petit a échappé à la Râkchasî qui
met à mort les enfants, et la faveur de Hari a seule empêché que le
cjbariot ne tombât sur lui.
U. Un mauvais génie sous forme de tourbillon l'a emporté dans
les airs pour le faire périr; et il n'a dû son salut, en tombant là-bas
sur la pierre, qu'à l'intervention des Dieux suprêmes.
15. Si le petit n'est pas mort, lui ou tout autre enfant, alors qu'il
passait entre les deux arbres, c'est encore un effet de la protection
d'Atchyuta.
16. Avant que ne fonde sur le Parc quelque fléau fatal, emmenons
les enfants loin d'ici, allons-nous-en ailleurs avec tous les nôtres.
17. Il est une forêt, nommée Vrïndâvana, riche en pâturages et en
jeunes taillis; les bergers, les bergères et les vaches en aimeront les
collines, les herbages et les lianes salutaires.
18. Allons-y dès aujourd'hui. Attelez les chariots sans retard et que
les troupeaux aillent en tête, si vous partagez mon avis.
19. A ces paroles, les bergers, unis dans un même sentiment,
s'écrièrent : Très bien! Très bien ! et, chacun attelant les chariots de
son parc , ils y chargèrent leurs ustensiles et ils partirent.
20. Quand les vieillards, les enfants, les femmes et tous les meu-
bles furent placés sur les chariots, non sans peine pour les bergers, ô
roi, ceux-ci, s'armant de leurs arcs.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XL 55
21. Firent prendre la tête aux troupeaux, et, soufflant de toutes
leurs forces dans leurs cors, ils se mirent en marche, au son bruyant
des instruments de musique, avec leurs Purôhitas.
22. Du haut des chariots, les bergères, dont les seins brillaient de
l'éclat du safran nouveau, .chantaient gaiement les jeux de Krïchna,
le cou chargé de colliers et le corps paré de leurs robes les plus
belles.
23. Puis venaient Yaçôdâ et Rôhinî , montées sur le même char avec
Krîchna et Râma *et empruntant à leur présence une beauté nou-
velle; elles écoutaient avec un vif intérêt les récits dont ils faisaient
le sujet.
24. Quand ils furent entrés dans la forêt Vrïndâvana, source de
délices en toute saison, ils y tracèrent remplacement de leurs parcs
en disposant leurs chariots en forme de demi-lune.
25. A la vue de Vrïndâvana, du mont Gôvardhana et des îles de la
Yamunâ, grande fut la joie de Râma et de Mâdhava, ô roi.
26. Tout en faisant ainsi, grâce à leurs exploits enfantins et à leur
doux langage, la joie des habitants du Parc, ils eurent, dès que leur
âge le permit, la garde des veaux.
27. Munis de divers instruments de jeu, ils menaient paître les
veaux ensemble, dans le voisinage du Parc, avec les jeunes enfants
des bergers.
28. Ils s'amusaient tantôt à jouer de la flûte, tantôt à faire tourner
des frondes, tantôt à agiter les clochettes de leurs pieds, tantôt à lutter
contre de feints taureaux.
29. Contrefaisant eux-mêmes les taureaux, ils luttaient en beuglant
l'un contre l'autre; ou bien, tout en cheminant, ils imitaient le cri
des animaux, comme des enfants vulgaires.
30. Un jour que Krîchna et Râma faisaient paître les veaux au
bord de la Yamunâ avec leurs camarades, un Démon vint pour les
tuer.
31. Il avait pris la forme d'un veau. Hari le reconnut au milieu du
troupeau, et le montrant à Bakdêva, il se rapprocha de lui à petits
pas, d'un air innocent
56 LE BHÂGAVATA PURANA.
32. Atchyuta le saisit par les deux pieds de derrière et par la
queue, il le fit tournoyer en Fair, et le jeta sans vie à la cime d'un
arbre kapittha. Son énorme cadavre abattit en tombant les fruits du
kapittha.
33. Les enfants, étonnés de ce qu'ils voyaient, s'écrièrent : Très
bien! Très bien! et du haut du ciel les Dieux, transportés de joie,
répandirent sur lui une pluie de fleurs.
34. Devenus gardeurs de veaux, bien qu'à eux seuls appartienne
la garde de tous les mondes, les deux frères, portant eux-mêmes les
provisions de leur déjeuner, menaient paître les veaux de côté et
d'autre.
35. Tous les [jeunes bergers], voulant un jour désaltérer leurs
troupeaux, se rendirent au bord d'un étang; ils y firent, boire leurs
veaux et burent eux-mêmes ensuite.
36. Apercevant alors, immobile devant eux, un animal gigan-
tesque, pareil à un pic de montagne détaché par la foudre, les enfants
furent pris de peur.
37. C'était le grand Asura, nommé Baka (grue), paraissant sous
la forme de l'oiseau de son nom. Il fondit soudain sur Krïchna et
l'engloutit violemment dans son bec affilé.
38. En voyant Krïchna dévoré par cette grue monstrueuse, Râma
et les autres enfants furent frappés de stupeur, comme les sens quand
la vie les quitte.
39. Baka, sentant que le fils du berger, le père du gourou des
mondes (Brahmâ), lui brûlait le palais jusqu'à la racine comme un
feu dévorant, le rejeta soudain avec fureur sans l'avoir blessé; et il
marcha de nouveau sur lui pour le frapper avec son bec.
40. Au moment où Baka, l'ami de Kamsa, se jetait sur lui. Celui
qui fait le bonheur des bons le saisit de ses deux mains par les deux
mandibules, le déchira en se jouant, comme une plante à tige sans
nœuds, sous les yeux de ses jeunes compagnons, et remplit de joie
les habitants du ciel.
41. Alors, du haut de leurs célestes demeures, les Suras cou-
vrirent l'ennemi de Baka de fleurs de jasmin et d'autres fleurs du
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XI. 57
Paradis, et célébrèrent ses louanges avec accompagnement de tam-
bours et de conques. La vue de ce prodige remplit d'admiration les
fils des bergers.
42. Echappé à la gueide de Baka, Krîchna fut accueilli par Râm a
et les autres enfants, comme le souffle de vie par les sens, quand il
revient à sa place; ils Fembrassèrent avec des transports d'allégresse,
et, réunissant leurs veaux, ils rentrèrent au Parc et y racontèrent
ces choses.
43. Les bergers et les bergères, étonnés de ce qu ils entendaient,
et pénétrés des sentiments les plus vifs de joie et de respect, regar-
daient Krîchna avec un tendre intérêt, comme s'il fût revenu d'entre
les morts, sans pouvoir rassasier leurs yeux de sa vue.
44. Que de fois [disaient-ils] la mort a menacé cet enfant! mais il
en a coûté à qui a mis ses jours en danger.
45. Au lieu de la victoire que ces monstres se promettaient, c'est
la mort qu'ils trouvent en fondant sur lui pour le tuer, comme l'in-
secte qui se jette sur la flamme.
46. Oh non ! les paroles des sages habiles dans le Véda ne trom-
pent jamais ; ce que le bienheureux Garga avait prédit s'est réalisé de
tous points.
47. Et, continuant sur ce ton, Nanda et les autres bergers rappe-
laient avec bonheur les aventures de Râma et de Krîchna, et le
plaisir qu'ils y prenaient leur faisait oublier les douleurs de la vie de
ce monde.
48. C'est ainsi que les deux [frères] passèrent leur premier âge
à se livrer, dans le Parc, à des jeux enfantins, à se cacher, à élever des
digues, à gambader comme les singes et à d'autres amusements sem-
blables.
FIN DU ONZIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE :
MEURTRE DE BAKA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA.
IV. 8
58 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
CHAPITRE XII.
MEURTRE DU DEMON AGHA
1. ÇvKA dit : Un jour Hari, voulant aller déjeuner dans la forêt,
se leva dès le matin , réveilla les jeunes bergers, ses camarades,
aux sons agréables du cor et sortit du Parc en poussant ses veaux
devant lui.
2. Avec lui partirent gaiement des milliers d'enfants vigoureux,
ses amis, tous munis de cordes, de baguettes, de cors et de flûtes, et
poussant chacun devant soi un troupeau de plus de mille veaux.
3. Ils réunirent leurs veaux aux veaux innombrables de Krichna,
et, tout en les menant paître de côté et d'autre, ils se livraient à des
jeux de leur âge.
4. A leurs parures de verroteries, de baies de gundjâ, de perles
et d'or, ils ajoutaient des grappes de fruits et de jeunes pousses, des
fleurs, des plumes de paon et de la terre docre.
5. Ils se dérobaient les uns aux autres des cordes et d'autres objets;
aussitôt ceux-ci reconnus, ils les jetaient à quelques pas; ceux qui
étaient là les jetaient plus loin à leur tour; et ils se les rendaient en
riant.
6. Si Krïchna s'éloignait pour admirer un lotus : C'est moi , c'est
moi qui suis le premier arrivé, disait avec joie chacun d'eux en le
touchant.
7. Les uns jouaient déjà flûte, d'autres sonnaient du cor; ceux-ci
imitaient le bourdonnement des abeilles^ ceux-là le chant du coucou.
8. Ils luttaient de vitesse avec les ombres d'une volée d'oiseaux, ou
de grâce dans la démarche avec les flamants; ils imitaient l'attitude
des grues et la danse des paons.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XIL 59
9. Us empoignaient les jeunes singes par la queue et se hissaient
à leur suite sur les arbres, grimaçant et sautant avec eux de branches
en branches.
10. Us bondissaient avec les grenouilles et plongeaient avec elles
dans les torrents; ils riaient à leur propre image et injuriaient l'écho.
1 1 . Ainsi , grâce aux mérites accumulés par eux (dans des existences
antérieures) , ils prenaient leurs ébats avec Celui qui est pour les sages
perception de Tinfinie félicité, Dieu suprême pour ses serviteurs, et
enfant des hommes pour qui est le jouet de l'illusion.
IS. Alors que la poussière de ses pieds est inaccessible même aux
Yôgins, devenus maîtres de leur cœur après de nombreuses existences
passées dans la contrainte, ils lavaient là en personne sous les yeux;
cela étant, à quoi bon décrire le sort des habitants du Parc?
13. Ensuite ils furent en butte aux attaques d'un puissant Démon,
nommé Agha, qu'offusquait la vue de leur bonheur et de leurs jeux,
et dont les Immortels, bien que nourris d'ambroisie, épient incessam-
ment les desseins par souci de leur propre vie.
14. A la vue des enfants qui suivaient Krîchna, l'émissaire de
Kamsa, le Démon Agha, frère cadet de Bakî et de Baka : Oui, c'est
bien le meurtrier des miens [dit-il] ; je veux les venger tous les deux
sur lui et sur sa bande.
15. Une fois ceux--ci immolés à la vengeance de mes amis, c'en est
fait, ou peu s'en faut, des habitants du Parc. La vie disparue, qu'im-
portent les corps ? Vivre, c'est respirer par ses enfants.
16. Sa résolution prise, le méchant revêtit la forme d'un boa gi-
gantesque, long d'un yôjana, massif comme une haute montagne, mer-
veilleux et ouvrant une gueule pareille à une caverne; et il s'étendit
sur le chemin pour les dévorer.
17. Sa lèvre inférieure se confondait avec le sol, et sa lèvre supé-
rieure avec les nuages ; les deux coins de sa gueule ressemblaient à
des abîmes, ses dents à des pics de montagne, le fond de sa bouche à
un gouffre obscur, sa langue à une longue chaussée, son souffle à un
vent âpre, et le feu de ses regards à un incendie.
18. Tous, persuadés que c'était la gloire de Vrïndâvana qu'ils
8.
60 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
avaient sous les yeux, comparaient cet objet, en plaisantant, à une
gueule de boa toute grande ouverte :
19. Dites, ô amis, est-ce bien une apparence trompeuse qui est là
devant nous? Ne dirait-on pas une gueule de serpent toute grande
ouverte pour nous dévorer ?
20. Oui, vraiment: le nuage rougi par les rayons du soleil en est
comme la mâchoire supérieure, et le sol, qui se colore des reflets du
nuage, la mâchoire inférieure-
21. Ces deux crevasses à droite et à gauche font Feffet des deux
coins de la gueule, et ces rangées de pics aigus, celui des dents,
voyez.
22. Cette longue et large chaussée, c'est la langue; et l'obscurité
qui règne au fond , c'est l'intérieur de la bouche.
23. Voyez: ce vent brûlant et âpre de la forêt en feu, il semble
que ce soit la respiration d'un animal; et l'odeur infecte des animaux
qui y brûlent, celle des chairs dans son estomac.
24. Entrons-y, voyons s'il nous dévorera. S'il est ce qu'il semble
être , celui-ci va le faire périr sur-le-champ comme Baka , disaient-ils
en regardant le visage aimable de l'ennemi de Baka ; et ils entrèrent
en riant et en battant des mains.
25. Le Bienheureux les entendait échanger, dans leur ignorance,
ces propos erronés; il réfléchit, et, reconnaissant, lui qui réside dans
le cœur de tous les êtres, que sous un vrai corps de serpent c'était
un Démon qui leur donnait le change, il résolut de le dompter pour
sauver les siens.
26. Cependant les enfants étaient entrés avec leurs veaux dans le
ventre de l'Asura; mais le Râkchasa ne les dévora pas : il attendait
l'arrivée de l'ennemi de Baka, du meurtrier des siens, dont la triste
fin remplissait sa pensée.
27. Krichna, à qui tous les êtres doivent le salut, voyant ceux
dont il était le seul défenseur soustraits à la protection de son bras,
malheureux et livrés en pâture, dans- le ventre du monstre, au feu
dévorant de son soufile, fut pris de pitié; et, interdit devant l'œuvre
du destin :
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XII. 61
28. Que faire? Comment empêcher et que ce méchant ne vive et
que ces innocents ne périssent? se disait à lui-même Hari, qui voit
tout, et, prenant son parti, il entra dans la gueule du serpent.
29. Alors les Dieux, cachés derrière un nuage, poussèrent des cris
d'effroi , tandis que Kamsa et les autres Râkchasas , amis d' Agha , tres-
saillaient d'allégresse.
30. Mais Krïchna, qui est Bhagavat et rÉternel, veillait, et, au
moment où le monstre s'apprêtait à les broyer, lui, les enfants et les
veaux, il se gonfla soudain dans son cou.
31. Aussitôt lanimal gigantesque perdit la respiration; les yeux lui
sortaient de la tête^ il se retournait en tout sens, et le souffle accumulé
dans son corps, ne trouvant point d'issue, s'en ouvrit une dans le
crâne et s'échappa au dehors.
32. Tous les souffles vitaux ayant pris cette voie, le bienheureux
Mukunda rappela à la vie, par la puissance de son regard, les veaux
et ses amis qui avaient perdu connaissance, et il sortit avec eux de
la gueule du monstre.
33. Cependant des anneaux de l'énorme serpent s'était élevée une
grande flamme merveilleuse, éclairant les dix régions de sa splendeur;
elle attendait, immobile dans les airs, que le Seigneur fût sorti, et elle
entra en lui sous le regard des habitants du ciel.
3&. Alors, transportés de joie et glorifiant le libérateur, les Suras
répandirent sur lui une pluie de fleurs; les Apsaras dansèrent; les
chantres divins chantèrent; les musiciens célestes jouèrent de leurs
instruments; les Brahmanes firent entendre des hymnes, et les Gana^
des cris de victoire.
35. En entendant ces hymnes merveilleux, ces mélodieux instru-
ments, ces chants, ces cris de victoire, tous ces bruits de joie et de
fête qui s'élevaient jusqu'à sa demeure, Brahmâ vint aussitôt et resta
stupéfait devant la puissance du Seigneur.
36. La dépouille merveilleuse du boa, ô roi, après s'être desséchée
sur le sol de Vrïndâvana , servit longtemps de cachette aux gens du
Parc dans leurs jeux.
37. Hari était dans la première période de l'enfance, quand il ac-
62 LE BHÂGAVATA PURANA.
complit cet exploit; et c est seulement dans la suivante que les enfants,
délivrés par lui de la mort ainsi que le serpent, racontèrent avec admi*
ration aux habitants du Parc ce dont ils avaient été témoins.
38. Quand sous les traits d'un petit enfant se cache le Créateur,
rÉtre supérieur à tous les êtres, aux plus élevés comme aux plus
humbles, rien d'étonnant qu'à son contact Agha ait été purifié de ses
péchés et se soit confondu avec l'âme suprême par une faveur bien
rarement accordée à des méchants.
39. Celui dont l'image corporelle, pour avoir résidé une seule fois
comme modification de l'esprit chez un être, a pu lui assurer l'union
avec Bhagavat , doit l'assurer à plus forte raison à ceux en qui il entre
en personne et dont il dissipe l'illusion par la conscience permanente
du bonheur de l'âme suprême.
SUTA dit :
40. Brahmanes, le roi qui devait la vie au Dieu des Yâdavas,
après avoir entendu cette histoire merveilleuse de son sauveur, adressa
au fils de Vyâsa une nouvelle question sur cette sainte histoire, dont
son cœur était ravi.
41. Le roi dit : Brahmane, ce qui s'est passé à une époque déter-
minée fait partie de cette époque; comment un acte de Hari appar-
tenant à la première période de son enfance n'a-t-il été célébré par
ses camarades que dans la seconde?
42. Explique*moi cela, ô grand Yôgin, ô mon maître: j'ai un vif
désir de le comprendre. Sans doute c'est un efiet du pouvoir magique
de Hàri; cela ne peut être autrement.
43. Nous sommes heureux entre tous ici-bas, ô maître, tout misé-
rable Kchatriya que nous sommes, puisque, grâce à toi, nous nous
abreuvons sans cesse de la sainte ambroisie de l'histoire de Krîchna.
SUTA dit :
44. A cette question du roi, le fils de Bâdarâyana, qu'elle rappe-
«t
\
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XII. 63
s
lait à la pensée d'Ananta (Krïchna), perdit Tusage de tous ses sens;
puis recouvrant avec peine et lentement la vue des objets extérieurs,
ô toi qui es grand entre les plus grands adorateurs de Bhagavat,
il lui fit cette réponse :
FIN DU DOUZIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MEURTRE DU DEMON AGHA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂl|IA ,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
64 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
CHAPITRE XIII.
RRÏCHNA DISSIPE LE TROUBLE DE BRAHMÂ
1. ÇuKA dit : C'est bien à toi, prince fortuné, éminent entre les
adorateurs de Bhagavat , de provoquer par tes questions un nouveau
récit de l'histoire du Seigneur, quoique tu Taies souvent entendue.
2. C'est chose naturelle aux êtres vertueux qui s'attachent à ce qu'il
y a de meilleur : encore bien qu'ils n'aient de voix , d'oreilles et de
pensées que pour s'entretenir d'Atchyuta , c'est pour eux un plaisir en
quelque sorte toujours nouveau, de même que pour les hommes
sensuels de s'occuper de la femme aimée.
3. Ecoute attentivement, ô roi, c'est un mystère que je vais te
dire; les maîtres peuvent confier un mystère à un disciple chéri.
d. Après avoir ainsi arraché les bergers et les veaux à la gueule
d'Agha et à la mort, le Bienheureux les conduisit dans une île de la
rivière et leur dit :
5. 0 la charmante île, camarades, et propice à nos jeux! la grève
en est douce et luisante , l'étang en fleurs y attire par son parfum les
abeilles et les oiseaux, et de sa surface leur murmure va se répéter
joyeusement dans les arbres dont l'île est couverte.
6. Mangeons ici : le soleil est haut et nous sommes affamés. Les
veaux, après avoir bu dans le voisinage, iront brouter l'herbe à pas
lents.
7. C'est cela, dirent les enfants. Ils firent boire leurs veaux et les
établirent sur un pré. Puis, dénouant leurs filets , ils prirent gaie-
ment leur repas en compagnie de Bhagavat.
8. Rangés en cercle sur plusieurs lignes autour de Krïchna, la
face tournée vers lui, les yeux tout grands ouverts, les enfants du
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XIII. 65
Parc, assis les uns contre les autres dans le bois, brillaient comme
les feuilles autour du cœur du lotus.
9. Prenant, les uns des fleurs ou des feuilles, d'a4itres de jeunes
pousses, des rejetons nouveaux ou des fruits, d'autres leur filet, un
brin d'écorce ou une pierre, ils s'en faisaient une écuelle et mangeaient
dedans.
10. Et tous, en mangeant avec le Seigneur, ils faisaient valoir aux
yeux les uns des autres leurs provisions particulières, riaient et pro-
voquaient le rire chez leurs voisins.
11. Tenant sa flûte sur sa poitrine, entre ses deux vêtements, son
cor et sa baguette sous l'aisselle, dans sa main gauche une bouchée
onctueuse et dans les doigts des fruits à l'avenant, Krïchna, debout
au milieu de ses amis rangés autour de lui, les égayait par ses plai-
santeries, tandis que les Dieux regardaient manger en badinant
comme un petit enfant Celui qui se nourrit du sacrifice.
12. Pendant que les jeunes bergers prenaient ainsi leur repas, la
pensée fixée sur Atchyuta, ô descendant de Bharata, les veaux, en
quête d'herbages, s'étaient enfoncés dans les profondeurs de la forêt.
13. Voyant les bergers inquiets au sujet de leurs veaux, Krïchna,
qui est la terreur de ceux qui sont la terreur de l'univers, leur dit :
Amis, n'interrompez point votre repas; je vais ramener les veaux ici.
14. Ainsi dit le bienheureux Krïchna, et il partit à la recherche
des veaux, qui sont lui-même, explorant les montagnes, les ravins,
les bosquets et les cavernes, sans quitter la bouchée qu'il avait à la main.
15. Le Dieu né du lotus (Brahmâ) saisit l'occasion d'être témoin
une seconde fois de la grâce et de la puissance déployées par le Sei-
gneur, lorsqu'il se cache sous les dehors d'un petit enfant : enlevant
les veaux et les jeunes bergers, il les emmena ailleurs et disparut, ô
descendant de Kuru, lui qui déjà l'avait vu, du haut du ciel, les
arracher de force à la gueule du Démon Agha et en avait été ravi
d'étonnement.
16. Ensuite Krïchna , étant revenu dans l'île sans avoir vu les veaux,
et n'y voyant pas non plus les bergers, se mit à les chercher les uns
et les autres de tous les côtés dans la forêt;
lY. Q
66 LE BHAGAVATA PURÂNA.
17. Et, ne voyant nulle part ni veaux ni bergers dans les profon-
deurs du bois, Krïchna, à qui rien n'échappe, comprit aussitôt que
tout cela était Tœuvre de Vidhi (Brahmâ).
18. Alors Krïchna, qui est le Seigneur et l'auteur de toutes choses,
pour être agréable à leurs mères et à Ka (Brahmâ) , se fit lui-même ce
qu'ils étaient les uns et les autres.
19. Tout ce qu'il y avait chez les bergers et les veaux, depuis leurs
petits corps, depuis leurs mains et leurs pieds, depuis leurs baguettes,
leurs cors, leurs petites flûtes et leurs cordes, depuis leurs parures et
leurs robes, jusqu'à leurs caractères, leurs qualités, leurs noms, leur
extérieur et leur âge, jusqu'à leurs jeux et leurs moindres mouve-
ments, Adja (Krïchna) , se faisant tout cela, donna un corps en quelque
sorte à cette parole que Tout est fait de la substance de Vïchnit.
20. Celui qui est l'Ame universelle entra dans le Parc, veillant
lui-même en personne sur les veaux qui étaient lui, à l'aide de
jeunes bergers qui étaient lui, tout en se livrant à des jeux qui
étaient lui.
21. C'était lui, ô roi, qui, sous les dehors de chaque petit pâtre,
conduisait séparément chaque troupeau de veaux, lui qui les par-
quait dans leurs enclos respectifs , lui qui rentrait dans la demeure de
chaque enfant.
22. Toutes les mères accouraient en entendant le son des flûtes,
et, prenant l'Être suprême pour leur propre fils, elles le soulevaient
dans leurs bras, l'étreignaient avec force et, prodigues du lait que
la tendresse faisait couler de leurs mamelles, elles l'en désaltéraient,
comme si c'eût été la liqueur d'ambroisie.
23. Entourant Mâdhava des plus tendres soins, elles le massaient,
le baignaient, le parfumaient et le paraient, elles lui mettaient ses
amulettes, traçaient le tilaka sur son front et lui donnaient à manger;
et il les égayait par ses gentillesses, quand, arrivé à la fin de la
journée, il en avait bien rempli toutes les heures.
24. Les vaches, de leur côté, hâtant le pas en rentrant au Parc,
appelaient leurs jeunes veaux par des beuglements, €t, à mesure que
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XIII. 67
chacun d'eux rejoignait sa mère, elles leur faisaient boire le suc abon-
dant de leurs mamdles et les couvraient de caresses sans fin.
25. Les vaches et les bergères avaient pour Hari, comme aupara-
vant [pour leurs petits et pour leurs enfants], tous les sentiments ma-
ternels, non sans un redoublement de tendresse, et, comme ceux-ci
auparavant, il était pour elles un petit et un fils, mais non sans
illusion.
26. La tendresse des habitants du Parc pour leurs enfants et leurs
petits alla grandissant, comme une liane, insensiblement et de jour
en jour pendant un ah, jusqu'à ne plus connaître de limite, jusqu'à
égaler l'afiection sans précédent qu'ils avaient eue pour Krîchna.
27. C'est ainsi que, sous l'apparence des veaux et de leurs bergers,
il se fit un jeu de s'employer en personne à se garder lui-même
pendant un an dans la forêt et dans le Parc, alors qu'il gardait les
veaux.
28. Un jour que Adja, accompagné de Rama, menait paître les
veaux et qu'il entrait dans la forêt, c'était cinq ou six jours avant
l'année révolue,
29. Les vaches , qui paissaient sur le sommet du mont Gôvardhana,
aperçurent de loin les veaux , qui paissaient aux abords du Parc.
30. Les vaches ne les eurent pas plus tôt vus que, cédant à leur
tendresse et s'oubliant elles-mêmes, elles échappèrent à leurs gardiens
par des chemins pour eux impraticables, courant presque à pieds
joints, le cou rejeté en arrière, la face relevée et la queue en l'air,
tout en beuglant et en perdant le lait de leurs mamelles dans la rapi-
dité de leur marche.
3L Dès qu'elles eurent rejoint les veaux au bas de la montagne,
celles-là mêmes qui avaient été mères depuis les abreuvèrent du lait
de leurs mamelles, les couvrant, les dévorant pour ainsi dire de leurs
caresses.
32. Honteux et furieux de n'avoir pas réussi, malgré tous leurs
efforts, à arrêter les vaches, les bergers, étant sortis à grand'peine de
ces chemins impraticables, virent, en les rejoignant, leurs propres
fils avec les veaux.
68 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
33. A cette vue, leurs cœurs débordèrent d amour, et, ia colère
faisant place à la tendresse, ils prirent leurs jeunes enfants, ils les
pressèrent dans leurs bras, et leur couvrirent le front de baisers avec
une joie infinie.
34. Ensuite les bergers dans la force de Tâge, heureux d'avoir
embrassé leurs petits enfants, s'éloignèrent à pas lents et à regret, les
yeux pleins de larmes en pensant à eux.
35. Râma, témoin de la tendresse extrême, de l'intérêt toujours
croissant de ceux du Parc pour leurs petits, même après le sevrage,
et n'en connaissant pas la cause, se dit à lui-même ;
36. Que signifie ceci? De même que l'affection merveilleuse que
nous portons, le Parc et moi, à Vâsudêva, à l'Ame du monde, celle
que nous portons à tous les enfants, à tous les petits du Parc, va crois-
sant d'une façon étrange.
37. Serait-ce l'effet d'une puissance magique? et d'où viendrait-
elle? des Dieux, des hommes ou des Démons? Ce ne peut être que
celle de mon Seigneur : pas une autre n'est capable de me troubler.
38. Tout en se parlant ainsi à lui-même, Dâçârha, jetant sur les
veaux et sur ses jeunes compagnons un regard auquel rien n'échappe,
reconnut Vichnu en chacun d'eux :
39. Non [dit-il], ce ne sont ni des Dieux tout-puissants, ni des
Rïchis : toi seul tu m'apparais , Seigneur, sous la diversité même que
tu revêts. Explique-moi toi-même en peu de mots comment tout cela
s'est fait. Et le Tout-Puissant apprit à Bala ce qui était arrivé, ainsi
qu'il le lui demandait.
40. Sur ces entrefaites, Atmabhû (Brahmâ), survenant au bout
d'une seconde, d'après le calcul qui lui est propre, vit Hari qui jouait
comme auparavant, depuis un an, avec les portions de lui-même :
41. Tous les enfants, tous les veaux du Parc [dit-il], sont endor-
mis sur la couche de mon pouvoir magique, et ne l'ont pas encore
quittée.
42. D'où viennent donc ceux-ci, ces autres que mon pouvoir ma-
gique n'a pas troublés et qui sont là, en pareil nombre, à jouer depuis
un an avec Vichnu ?
LIVRE. DIXIÈME, CHAPITRE XIII. 69
43. Longtemps Atmabhû fixa ainsi sa pensée sur ces êtres divers^
sans pouvoir jamais arriver, quoi qu il fît, à distinguer quels étaient
les vrais, quels étaient les faux,
44. C'est ainsi que, à vouloir troubler Vichnu, qui est le trouble
même et l'auteur du trouble de l'univers, Adja (Brahmâ) lui-même
fut troublé par son propre pouvoir magique.
45. Il en est de la misérable magie qu'on déploie contre le Très-
Haut comme de l'obscurité produite par le brouillard pendant une
nuit sombre, ou de la lueur de la mouche lumineuse pendant le jour :
sa vertu s'épuise sur elle-même.
46. Cependant tous les bergers et tous les veaux apparurent sou-
dain, aux yeux d'Adja (Brahmâ), aussi foncés que le nuage, vêtus de
robes de soie jaune;
47. Pourvus de quatre bras, et tenant dans leurs mains la conque,
le disque, la massue et le lotus; parés d'un diadème, de pendants
d'oreilles, de colliers de perles et de guirlandes de fleurs des bois;
48. Ayant aux bras des bracelets aussi brillants que le çrîvatsa, et
d'autres à trois rangs de pierreries aux poignets; étincelants sous les
anneaux des pieds et des bras, sous les ceintures et les bagues;
49. Couverts de la tête aux pieds de fraîches, de flexibles guir-
landes de tulasî , déposées sur tous leurs membres par des dévots aux
mérites longtemps accumulés ;
50. Trahissant en quelque sorte dans leurs personnes, par le feu
de leurs regards obliques et par leur sourire aussi pur que le clair de
lune. Celui qui, sous l'influence des Qualités de passion et de bonté,
crée et conserve pour ses adorateurs l'objet de leurs désirs;
51. Recevant, chacun séparément, les hommages des êtres mo-
biles et immobiles revêtus d'une forme corporelle, depuis lui-même
(Brahmâ) jusqu'aux êtres insensibles, avec accompagnement de
danses, de chants et de maintes salutations;
52. Entourés des Vertus divines, la Subtilité et les autres, des
Forces, Adjâ (l'Illusion) et les autres, et des vingt-quatre principes,
le Mahat et les autres;
53. Adorés par le Temps, par le Naturel, la Force d'impulsion, le
70 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
Désir, rOEuvre, les Qualités et autres puissances personnifiées, dont
chacune perdait sa propre majesté devant la leur;
5&. Ayant tous la forme identique et immuable de Celui qui
est science vraie, infinité et félicité, et rayonnant d'une majesté qui
échappe même à qui voit avec la science de TAme.
55. C'est ainsi que Adja (Brahmâ) vit une fois que toutes les âmes
sont le Brahme suprême , dont la splendeur éclaire Funivers entier, les
êtres mobiles et immobiles.
56. Bouleversé par cette apparition merveilleuse et perdant Tusage
des onze sens à sa lumière, Brahmâ demeura tout interdit, comme une
misérable idole devant la Déesse de la cité.
57. En présence de TEtre inaccessible à la raison, doué d'une
majesté à lui propre, mettant sa félicité dans la connaissance de soi-
même, supérieur à la Nature, et dont la bouche, ennemie du men-
songe, crée la science à l'aide des vérités capitales du Vêda, comme
l'époux d'Irâ (Sarasvatî), Brahmâ, incapable même de voir, s'écriait
dans son trouble : Qu'est-ce que cela? le suprême Adja (Krïchna),
voyant sa perplexité, étendit aussitôt devant lui le rideau de l'illusion.
58. Recouvrant alors la vue des objets extérieurs, Brahmâ se
redressa comme un mort qui reviendrait à la vie, ouvrit les yeux
avec peine et vit le monde et sa propre personne.
59. Portant aussitôt ses regards sur tous les points de l'horizon, il
aperçut devant lui la forêt Vrïndâvana remplie d'arbres , fournissant
aux besoins de ses habitants et leur prodiguant toutes les jouissances,
60. Où les hommes, les bêtes fauves et autres animaux, en dépit
de leur inimitié naturelle, vivaient ensemble comme des amis, et
d'où étaient bannies, grâce à la présence d'Adjita (Krïchna), la co-
lère, la cupidité et les autres passions.
61. Là Paramêchthin vit, sous le déguisement d'un petit enfant
né dans une famille de bergers. Celui qui est Brahme, l'Etre sans
second, suprême, infini, à l'intelligence insondable, qui cherchait- les
veaux et ses amis de tous les côtés comme auparavant, seul et tenant
sa bouchée à la main.
62. Descendant à la hâte de sa monture, dès qu'il le vit, il s'étendit
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XIII. 71
comme une hampe d'or sur le sol^ il lui toucha les pieds avec les
pointes de ses quatre diadèmes , et , prosterné devant lui , il les arrosa ,
en guise d'eaux pures, avec des larmes de joie;
63. Et chaque fois qu'il se redressait, retombant aux pieds de
Krïchna, il y restait longuement, obsédé par le souvenir de sa majesté
qu'il venait de contempler.
64. Puis, se relevant peu à peu, il essuya ses.yeux, les porta sur
Mukunda en baissant la tête, joignit les mains en signe de respect,
et, dans l'attitude recueillie et tremblante d'un suppliant, il célébra
ses louanges d'une voix entrecoupée par les sanglots.
FIN DL TREIZIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
LE TROUBLE DE BRAHMA EST DiSSIPé,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSE PAR VYASA.
72 LE BHAGAVATA PURANA.
CHAPITRE XIV
HYMNE DE BRAHMA.
1. Brahmâ dit: Louange à toi, Dieu digne 'de louange, dont le
corps est noir comme le nuage et la robe brillante comme l'éclair,
dont la face resplendit sous les baies de gundjâ de tes pendants
d'oreilles et sous ta couronne de plumes de paon; à toi qui portes
une guirlande de fleurs sauvages, et dont les signes distinctifs, la
bouchée, la baguette, le cor et la flûte, relèvent la beauté; à toi, fils
de berger aux pieds délicats.
2. 0 Dieu, ce corps même que tu revêts par bonté pour moi, et
qui est formé des désirs de tes adorateurs et non pas d'éléments
grossiers, moi, Ka (Brahmâ), je ne saurais, avec mon esprit borné,
en comprendre la grandeur, bien moins encore celle de ton essence ,
qui consiste dans la perception de ta propre félicité.
3. A qui renonce aux labeurs de la science, et passe sa vie, à la
place à lui assignée, à écouter ta divine histoire de la bouche des
gens de bien et à t'honorer en actions, en paroles et en pensées,
ô Dieu invincible, tu te laisses vaincre et conquérir dans les trois
mondes.
4. Le bonheur, c'est de la dévotion à ta personne qu'il découle,
ô maître, et ceux qui la dédaignent et se tourmentent pour acquérir
l'intelligence de l'absolu en sont pour leur peine, comme des gens
qui écosseraient de grosses gousses [où il n'y a rien].
5. Une foule de Yôgins par contre, 6 Être immense, pour avoir
dirigé vers toi leurs pensées et leurs actes, ont obtenu jadis ici-
bas la dévotion qu'inspire l'histoire de tes hauts faits, et, arrivés
par elle à la science, sont entrés aussitôt dans ta voie suprême,
ô Atchyuta!
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XIV. 73
6. Cependant, ô Etre immense, en tant que tu es étranger aux
Qualités (de la Prakrïti), ta grandeur peut être comprise de ceux qui
ont le cœur pur, s'ils font abstraction , dans la perception de leur âme
propre, de tout changement et de toute forme, s'ils la conçoivent
comme intelligible par elle-même et sans secours étranger.
7. Mais en tant que tu es l'âme des Qualités (de la Prakrïti) et que tu
descends ici-bas pour le salut du monde, qui peut mesurer tes qua-
lités ? Celui-là peut-être qui serait assez habile pour calculer, dans la
suite des temps, ce qu'il y a de grains de poussière sur la terre, de
flocons de neige dans l'air et de points lumineux dans le ciel.
8. Celui donc qui, confiant dans ta miséricorde et jouissant avec
simplicité du fruit de ses œuvres, passe sa vie à t'honorer en esprit,
en paroles et en actions , voilà l'homme qui a part à ton héritage dans
le séjour de la délivrance.
9. Seigneur, vois combien j'ai été indigne : tu es l'être infini et
primitif, tu es l'âme suprême, et ta magie se joue de celle des magi-
ciens; et j'ai voulu, étendant sur toi mon pouvoir magique, mettre à
l'épreuve ta propre puissance, quand je ne suis pas plus pour toi
que l'étincelle n'est pour le feu.
10. Pardonne-moi donc, 6 Atchyuta, si, né de la qualité de passion
et ignorant, je me suis attribué une souveraineté indépendante de
la tienne; l'orgueil du titre d'Adja m'enveloppait comme d'épaisses
ténèbres et offusquait ma vue. Dis-toi: Prenons-le en pitié; pour moi,
c'est un serviteur.
11. Quelle comparaison établir de toi à moi? Mon corps, long
de sept empans, est renfermé dans l'œuf du monde, comme dans
un vase qu'enveloppent le principe obscur, le Mahat, le moi, l'éther,
le vent, le feu, l'eau et la terre; et ta grandeur à toi, elle est telle
que les pores de tes poils sont comme autant de fenêtres où s'agitent,
pareils à des atomes, des mondes en nombre incalculable de la taille
du mien !
1 2 . Parce que l'enfant agite ses pieds dans le sein maternel , l'accuse-
t-on d'oflFenser sa mère, ô Adhôkchadja? et de tout ce qu'on décore du
nom d'être et de non-être est-il rien qui soit en dehors de toi ?
IV. 10
74 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
13. « Alors qu à la fin des trois mondes Nârâyana reposait sur les
eaux des océans confondus, Adja (Brahmâ) sortit de la tige du lotus
qui s éleva de son nombril, » et ce n est point là une parole menson-
gère; n'est-il pas vrai, Seigneur, que je suis sorti de toi?
U. Oui, tu es Nârâyana, Tâme de tous les êtres, le maître suprême,
le témoin de tous les mondes. Nârâyana est ton corps, puisqu'il a pour
support [ayanà) les eaux qui sont nées de Nara; et ce corps-là même
n'a point de réalité, c'est un pur eflPet de ton pouvoir magique.
15. Si ce tien corps qui repose sur les eaux et renferme les mondes
était réel, pourquoi ne l'ai-je point vu, ô Bienheureux, alors [que
j'étais suspendu sur le lotus de ton nombril] ? ou pourquoi, alors qu'il
m'était si facile [grâce à la méditation] de le voir dans mon cœur,
pourquoi ne m'est-il point apparu aussitôt?
16. 0 toi qui sou£Qes sur l'illusion, n'as-tu pas, même dans ton
incarnation présente, montré à ta mère, au fond de ta bouche, que
ce monde trompeur, que tout ce qui apparaît au dehors est illusion
pure?
17. Tel l'univers entier lui apparaît dans le creux de ta bouche
ainsi que toi-même, tel il lui apparaît en toi ici*bas; tout cela est-il
possible sans l'intervention d'un pouvoir magique ?
18. Ne m'as-tu pas montré aujourd'hui même que tout, sauf toi,
est illusion? Seul et unique d'abord, tu es devenu ensuite tous tes
camarades, tous les veaux du Parc, pareil nombre de Krîchnas à
quatre bras qu'adoraient avec moi tous les principes des choses, et
pareil nombre d'univers; puis il n'est resté que l'être insondable,
Brahme sans second.
19. Pour qui ne connaît pas ta nature, il semble que, résidant dans
ce qui n'est pas toi , tu y développes toi-même une puissance ma-
gique, comme je fais moi en créant le monde, toi en le conservant, et
Çiva en le détruisant.
20. C'est ainsi. Seigneur, que tu prends naissance, bien que tu
sois l'Eternel, parmi les Dieux, les Rïchis, les hommes, les animaux
et les poissons, pour châtier l'orgueil des méchants et pour sauver
les bons, ô tout-puissant régulateur.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XIV. 75
21. 0 Être immense, ô Bienheureux, 6 âme suprême, ô maître
du Yoga, est-il personne dans les trois mondes qui connaisse les
tissus que tu ourdis, qui sache où, comment, combien de fois ou
quand tu te joues à déployer ton mystérieux pouvoir magique?
22. Ainsi le monde entier, qui est par nature la négation de Fêtre ,
quelque chose comme un songe, qui est dénué d'intelligence et où
foisonnent douleurs sur douleurs, s'il semble naître, périr ou exister
en toi, dans l'être infini dont la substance est éternité, félicité et intel-
ligence, c'est un effet de ton pouvoir magique.
23. Toi seul, qui es l'Ame et l'antique Purucha, tu es réel, bril-
lant par toi-même, infini, primitif, étemel, impérissable, jouissant
d'une inaltérable félicité, sans passions ni désirs, sans second, exempt
de toute condition finie, immortel.
24. Ceux qui savent que telle est ta nature, et qui te regardent
comme l'âme propre de toutes les âmes dont tu formes l'essence , ceux
à qui un gourou donne la science comme le soleil donne la claire
vision, on dit qu'ils franchissent l'océan mensonger de l'existence.
25. Ceux qui ignorent que leur âme n'est autre que l'Ame elle-
même donnent naissance par cela seul au monde de la transmigra-
tion, lequel se dissout au contraire devant la science : c'est ainsi
que, à la vue d'une corde, on admet et l'on rejette successivement la
présence d'un serpent
26. L'enchaînement à l'existence et l'affranchissement de l'exis-
tence, qu'on désigne l'un et l'autre sous le nom d'ignorance, ne sont
qu une manière d'être d^e Celui qui est et qui sait, à examiner de près
la nature de l'Être absolu, de l'Être suprême, dont il faut se repré-
senter l'âme comme exempte de défaillance : tels le jour et la nuit
à regard du soleil.
27. Confondre avec toi, avec l'Âme ce qui n'est pas elle, et con-
fondre l'Ame avec ce qui n'est pas elle, c'est se condamner à cher-
cher encore l'âme en dehors d'elle-même : ô ignorance de la foule
ignorante !
28. C'est au fond de leur être que les sages, laissant là ce qui n'a
pas de réalité, cherchent l'Être infini. S'ils n'écartaient le serpent, que
10.
76 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
pourtant ils n ont pas devant eux , les sages arriveraient-ils à la corde
qui y est réellement ?
29. Cependant, ô Dieu, celui-là seul à qui tu accordes une par-
celle du calme qu'on trouve à tes pieds pareils au lotus connaît
l'essence de ta grandeur, ô Bhagavat, et non un autre, à quelques
longues recherches qu'il se livre.
30. Puissé-je donc être assez heureux, ô maître, pour devenir,
soit dans mon existence actuelle, soit dans quelque autre, même à
l'état de brute, le plus obscur de tes adorateurs, et honorer tes pieds
pareils au bourgeon frais éclos !
31. Bienheureuses mille fois les vaches et les bergères du Pafc,
dont tu suças le lait avec autant de joie que l'ambroisie, alors que tu
te fis leurs veaux et leurs enfants, Seigneur, toi qu'aujourd'hui les
sacrifices sont impuissants à rassasier !
32. 0 heureuse, heureuse destinée du berger Nanda et des habi-
tants du Parc ! Ils ont pour ami Celui qui est la suprême félicité et
dont tous les désirs sont comblés, Brahme lui-même, l'Eternel.
33. Mais laissons là le bonheur qui leur est échu, si grand qu'il
soit, ô Atchyuta; moi-même (Brahmâ), Çarva (Çiva) et les onze
autres [divinités qui président aux organes] , n'est-ce pas pour nous
un grand bonheur de nous abreuver sans relâche, à leurs (facultés et
à leurs) sens comme à autant de coupes, du nectar pareil à la liqueur
d'ambroisie que distille le lotus de tes pieds ?
34. Le bonheur le plus grand, c'est de renaître quand même ici-
bas, dans la forêt ou dans le Parc, et de se couvrir de la poussière
des pieds du plus humble de ses habitants; car le bienheureux Mu-
kunda est toute leur vie; et les autres, c'est dans le Vêda qu'ils doivent
chercher maintenant encore la poussière de ses pieds.
35. Quel fruit autre que toi-même, en qui sont renfermés tous les
fruits, donneras-tu donc aux habitants du Parc, ô Dieu? Notre pensée
se trouble à sonder ce mystère. Pour avoir pris seulement l'apparence
des gens de bien, Pûtanâ elle-même a été réunie à toi ainsi que les
siens. Seigneur; et ceux du Parc, c'est tout qu'ils t'ont voué, maison,
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XIV. 77
richesses, parents, amis, jusqu'à leur personne et à leurs enfants,
jusqu'à la vie et à la pensée.
36. L'amour et les autres sentiments sont autant de voleurs, la
maison est une prison, il n'y a qu'agitation dans l'esprit et entraves
aux pieds, aussi longtemps, ô Krïchna, que les créatures ne se sont
pas données à toi.
37. Bien que tu sois étranger au monde de la transmigration,
Seigneur, tu en prends l'apparence dans tes jeux ici-bas, afin de
répandre à profusion le bonheur sur la foule de ceux qui recourent à
toi en suppliants.
38. Que ceux-là qui n'ont que la science gardent leur science. A
quoi bon de longs discours. Seigneur? Je ne puis, moi, rien penser,
faire ou dire qui atteigne à ton essence.
39. Congédie-moi, ô Krïchna; tu sais tout, puisque tu es Cehii
qui voit tout; toi seul, tu es le maître des mondes; ce monde même
[qui forme mon corps] , c'est toi qui me l'as donné.
40. 0 vénéré Krïchna, ô source de joie pour la tribu des Vrïchnis,
[comme le soleil] pour le lotus de jour; ô toi grâce à qui prospèrent
la terre, les Dieux, les Brahmanes et les animaux domestiques, de
même que l'Océan [grâce à la lune] ; ô toi qui dissipes les ténèbres
de l'hérésie et terrasses les démons qui rôdent sur la terre, toi dont
la gloire s'étend jusqu'au soleil, honneur à toi, ô Bhagavat, jusqu'à
la fin des temps !
41. ÇvKA dit : Après que le Créateur du monde eut ainsi célébré les
louanges de l'Etre immense et tourné trois fois autour de lui, il se
prosterna à ses pieds et regagna sa demeure préférée.
42. Ensuite Bhagavat, ayant congédié Svayambhu (Brahmâ), ra-
mena dans son île les veaux qui s'en étaient naguère éloignés, et y
retrouva ses camarades comme il les avait laissés;
43. Et, bien qu'ils eussent passé une année loin de celui qui était
le maître de leur vie, loin de Krïchna, les jeunes bergers crurent, sous
l'influence de son pouvoir magique, qu'il ne s'était écoulé qu'une
seconde.
44. Est-il rien, est-il rien ici-bas que n'oublient les cœurs troublés
78 LE BHÂGAVATA PURÀl^IA.
par sa Mâyâ? Tel est le trouble où elle jette tous les êtres qu'ils en
oublient sans cesse Celui qui est leur âme.
45. Les amis de Krïchna lui dirent : Te voilà heureusement revenu
bien vite* Nous n'avons pas mangé une seule bouchée. Approche, et
maintenant mangeons.
46. Alors Hrïchîkêça prit gaiement son repas avec ses jeunes cama-
rades. Puis, en revenant de la forêt au Parc, il leur montra la dépouille
du boa.
47. Les membres ornés de plumes de paon, de fleurs, de minerai
ramassé dans le bois, Krïchna, ravi des sons bruyants qu il tirait de
sa flûte de bambou et de son cor, entra dans le Parc en appelant
les veaux, tandis que ses camarades célébraient sa gloire pure, et que
les yeux des bergères brillaient, en le voyant, de la joie la plus vive.
48. Le fils de Yaçôdâ et de Nanda a tué aujourd'hui un serpent
monstrueux et nous en a délivrés, dirent les enfants aux gens du Parc
en montrant Krïchna.
49. Le Roi dit : Brahmane, explique-moi comment les habitants du
Parc pouvaient aimer Krïchna, qui n'était pas né d'eux, plus qu'ils
n'avaient jamais aimé même les leurs, ceux à qui ils avaient donné le
jour.
50. ÇuKÀ dit : Tous les êtres sans exception, ô roi, ont pour leur
âme une afiection particulière; et ce qui n'est point elle, enfants,
richesses et le reste, ils ne l'aiment qu'en raison de cette affection
particulière.
51. C'est pour cela, ô grand roi, que les êtres n'ont pas pour ce
qui se rattache à eux, pour un fils, pour leurs biens ou leur femme,
la même affection que pour leur âme ou leur personne.
52. Chez ceux-là mêmes qui soutiennent que l'âme n'est autre que
le corps, ô le plus saint des Kchatriyas, le corps est un objet d'amour
bien plus vif que tout ce qui lui est subordonné.
53. Si au contraire on fait du corps un objet possédé, il s'en faut
bien qu'il soit aimé autant que l'âme; car, à mesure que le corps
s'affaiblit, le désir de vivre devient plus fort.
54. Ainsi l'objet le plus cher à tous les êtres sans exception, c'est
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XIV. 79
leur âme; cest à elle seule que le inonde entier, que les êtres mor
hiles et immobiles rapportent toutes choses.
55. Or sache que Krïchna estTâme de toutes les âmes; et, quand
il prend ici lapparence d*un être corporel, c'est pour le bien du
monde et en vertu de sa Mâyâ.
56. Pour celui qui connaît ici Krïchna dans son essence, Tunivers
mobile et immobile est la forme de Bhagavat : il n y a de réel que lui
seul au monde.
57. En toutes choses sans exception le mode n'a de réalité que dans
1 être, et Tétre n en a que dans le bienheureux Krïchna. Comment rien
imaginer qui ne soit lui?
58. Ceux qui ont recours, comme à un radeau, aux pieds de
Murâri à la gloire pure, aussi tendres que de jeunes bourgeons et
refuge des êtres éminents, franchissent Tocéan de l'existence aussi faci-
lement qu'une enjambée de veau; sa demeure suprême devient leur
demeure, et cette demeure de misères n'existe plus pour eux.
59. J'ai répondu à tout ce que tu m'as demandé au sujet du haut
fait accompli par Hari dans la première période de son enfance, et
qui ne fut publié que dans la suivante.
60. Celui-là obtient tous les biens qui écoute et répète les jeux de
Murâri avec ses compagnons, le supplice d'Àgha, le diner sur l'herbe,
la forme opposée à la forme développée, et le long discours où
Brahmâ la célèbre.
61. Tels sont les jeux enfantins au milieu desquels les deux frères
passèrent dans le Parc leur première enfance, prenant plaisir à se
cacher, à élever des digues, à gambader comme des singes, et à
d'autres jeux semblables.
PIN DU QUATORZIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE ;
HYMNE DE BRAHMÂ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÂÇA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR YTÂSA.
80 LE BHÂGAVATA PURANA.
CHAPITRE XV.
MEURTRE DE DHÊNUKA.
1. ÇvKA dit : Ensuite les deux frères, ayant atteint dans le Parc
la seconde période de Tenfance, furent jugés aptes à garder le gros
bétail, et conduisant les vaches avec leurs amis dans la forêt Vrïndâ-
vana, ils lui communiquaient une pureté très grande par Tempreinte
de leurs pas,
2. Suivi de Bala et entouré des bergers qui célébraient sa gloire,
pendant quil jouait de la flûte, Mâdhava, faisant passer le bétail
devant lui, entra, pour y prendre ses ébats, dans la forêt plantureuse
et fleurie.
3. Les abeilles, les gazelles et les oiseaux la remplissaient d*un
bruit harmonieux ; et des étangs aux eaux pures comme le cœur des
êtres magnanimes s'élevait une brise parfumée au contact des fleurs
du lotus de jour. A cette vue, ie Bienheureux résolut de se livrer au
plaisir.
k. En voyant çà et là les arbres abaisser leurs cimes sous la masse
pesante des fruits et des fleurs, et de leurs rouges et brillants bour-
geons caresser les pieds de son frère aîné , Celui qui est le Purucha
primitif lui dit avec joie en souriant :
5. Bhagavat dit : 0 Dieu le plus grand des Dieux, ce sont autant
d'Immortels ces êtres qui adorent le lotus de tes pieds, s'inclinent
devant toi et y déposent avec leurs cimes une offrande de fleurs et de
fruits, afin d'échapper au péché qui les a fait renaître dans la con-
dition des arbres,
6. Ces abeilles qui célèbrent ta gloire, source de pureté pour tous
les mondes, et qui s'attachent pieusement à tes pas, ô Purucha pri-
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XV. 81
mitif, sûrement ce sont des troupes de solitaires, éminents entre tes
adorateurs, qui poursuivent la divinité de leur âme, ô être sans
péché, jusqu*au sein de la forêt où tu te caches.
7. Vois les paons qui dansent d'allégresse, 6 héros digne de
louanges, les gazelles, les multitudes de coucous, dont les regards et
les chants, comme ceux des hergères, fêtent ton arrivée dans leur
demeure, parmi les heureux habitaïUs des bois; car ainsi le veut la
nature chez les êtres vertueux.
8. Heureuse aujourd'hui cette terre, heureux le gazon et les
plantes qui touchent tes pieds, les arbres et les lianes que tes ongles
déchirent, les rivières, les montagnes, les oiseaux, les gazelles, les
bergères que tu regardes avec amour et que Lakchmî envie, bien
qu'elle repose dans tes bras !
9. ÇvKA dit : Tout en faisant paître ainsi le bétail dans la splen-
dide forêt Vrïndâvana , sur les bords de la rivière qui bat le pied de
la montagne, Krïchna prenait plaisir à s'égayer en compagnie de ses
camarades.
10. Tantôt, paré de sa guirlande et suivi de Samkarchana, il bour-
donne à l'unisson avec les folles abeilles, tout en cheminant, tandis
que ses compagnons célèbrent ses hauts faits.
11. Pour provoquer le rire, tantôt c'est le cri monotone des canards
qu'il reproduit, et tantôt les mouvements du paon qui se balance.
12. Tantôt, de sa voix puissante comme celle du nuage, il appelle
par leurs noms les animaux dispersés au loin, avec un entrain qui
charme les troupeaux et les bergers.
13. Tantôt c'est le cri de la perdrix, du héron, de la bergeronnette
ou du paon qu'il imite, [et tantôt il fuit] avec les êtres, comme s'il
redoutait la présence du tigre ou du lion.
14. Parfois, lorsque son frère aîné (Râma) , fatigué déjouer, repose
sur les genoux des bergers , il le délasse , lui massant les pieds lui-
même et l'entourant de soins.
15. D'autres fois c'étaient les bergers qui dansaient, chantaient,
sautaient ou luttaient entre eux, et les deux frères, leur prenant les
mains, les félicitaient en riant.
IV. 11
82 LE BHAGAVATA PURANA.
16. Succombant parfois lui-même aux fatigues de la lutte ^ il se
couchait au pied d'un arbre, sur un lit de jeunes pousses, avec les
genoux des bergers pour coussin.
17. Quelques-uns massaient les pieds du Magnanime; d'autres,
à qui leurs péchés avaient été remis, improvisant des éventails, les
agitaient pour le rafraîchir.
18. D'autres, dont le cœur fondait de tendresse ^ ô grand roi, répé-
taient d'une voix lente au Magnanime des chants pleins d'à-propos
et de grâce.
19. C'est ainsi que le Dieu aux voies mystérieuses, prenant dans
ses actes, par un effet de son pouvoir magique, l'apparence trom-
peuse d'un fils de berger, se divertissait comme un être vulgaire
avec des êtres vulgaires, bien que Ramâ caresse ses pieds aussi doux
que de jeunes bourgeons, bien que (parfois) il déploie la puissance
du Seigneur.
20. Un berger nommé Çrîdâman, qui était ami de Râma et de
Kêçava, se rendant près d'eux avec Subala, Stôkakrïchna et d'autres
bergers , leur adressa ces paroles affectueuses :
21. 0 Râma, Râma aux grands bras, et toi, Kiïchna, destructeur
des méchants, il est non loin d'ici une très grande forêt toute cou-
verte de palmiers.
22. Le sol y est jonché de fruits sans nombre, et il en tombe
encore; mais un être à l'âme perverse, Dhênuka, en défend l'ap-
proche.
23. C'est un Démon d'une puissance extraordinaire, ô Râma,
ô Krîchna; il a pris l'apparence d'un âne, et il a pour escorte
une multitude d'autres (Démons), ses pareils, tous aussi forts que
lui-même.
24. La crainte qu'inspirent ces mangeurs de chair humaine (ces
Râkchasas), ô destructeur de tes ennemis, éloigne de cette forêt les
hommes, les troupeaux de bétail et les volées d'oiseaux: elle en fait
un désert.
25. Il y a là des fruits au goût exquis, comme jamais nous n'en
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XV. 83
avons mangé et dont larome délicieux, partout répandu, arrive jus-
qu'à nous,
26. Donne-nous ces fruits, ô Krîchna; leur parfum a séduit nos
cœurs et fait naître en nous une envie extrême; allons-y, ô Râma , si
tel est ton avis.
27. Ainsi parlèrent les amis des deux puissants héros. Ceux-ci ne
les eurent pas plus tôt entendus que , s'empressant d'être agréables à
leurs amis, ils partirent en riant, avec les bergers, pour le bois de
palmiers.
28. Dès que Bala (Râma) y fut entré, secouant les palmiers avec
les deux mains, il en abattit les fruits, comme fait un éléphant dans
la plénitude de ses forces.
29. Au bruit que les fruits faisaient en tombant, le Démon déguisé
en âne accourut, ébranlant sous ses pas la surface de la terre et les
arbres d'alentour.
30. Le vil animal eut bientôt joint Bala : de ses deux pieds de der-
rièrie, il lui envoya une ruade vigoureuse dans la poitrine, et se mit
à braire en courant autour de lui.
31. Puis, revenant à la charge avec acharnement, l'âne s'arrêta en
face de Bala, ô roi, et lança contre lui avec rage ses deux pieds de
derrière.
32. Râma lui prit les deux pieds, le fit tourner en l'air d'une seule
main, et, l'étourdissant par ce mouvement, il le jeta sans vie au faite
d'un arbre.
33. Le palmier au port et à la cime gigantesques oscilla sous le
coup et se brisa en ébranlant son voisin, qui en abattit un second,
et celui-ci un troisième.
34. Bien que ce n'eût été qu'un jeu pour Bala de lancer à la
cime du palmier le cadavre de l'âne , tous les palmiers furent
ébranlés par le contre-coup, comme si un ouragan se fût déchaîné
sur eux.
35. Rien d'étonnant à cela de la part du bienheureux Ananta , du
maître des mondes, sur qui l'univers entier est tissé en long et en
large, comme l'étoffe sur les fils.
11 •
84 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
36. Ensuite Krichna et Râma furent assaillis par tous les ânes,
par tous les pareils de Dhênuka, furieux du meurtre de leur
parent;
37. Et à mesure quiis arrivaient sur Krichna et Râma, ô roi,
ceux-ci les prenaient en se jouant par les pieds de derrière et les
jetaient sur les arbres.
38. Le sol, jonché d'une multitude de fruits, des corps inanimés
des Démons et de cimes de palmiers , avait les teintes d'un ciel chargé
de nuages.
39. Témoins de ce très haut fait des deux (frères) , les Dieux et
les autres habitants du ciel répandirent sur eux des pluies de fleurs,
firent résonner les instruments de musique, et les comblèrent de
louanges.
40. Alors, leur efiroi étant dissipé, les hommes mangèrent les
fruits des palmiers et les animaux broutèrent Therbe dans la forêt où
Dhênuka avait trouvé la mort.
41. Krichna, aux yeux pareils à la feuille du lotus et dont l'histoire
purifie ceux qui l'entendent ou la racontent, retourna au Parc avec
son frère aîné, suivi des pâtres, qui célébraient sa gloire.
42. Impatientes de le voir revenir les cheveux couverts de la pous-
sière soulevée par les vaches et ornés de plumes de paon et de fleurs
sauvages, les yeux brillants et le sourire gracieux, et jouant de la flûte
pendant que ses compagnons chantent ses louanges, les bergères vin-
rent à sa rencontre en rangs pressés.
43. De leurs yeux aussi mobiles que les abeilles, les femmes du
Parc, s'abreuvant du miel de la face de Mukunda, oublièrent les
cuisantes douleurs que leur causait le jour passé loin de lui; et
Krichna, de son côté, en rentrant dans le Parc, agréa comme don de
bienvenue les œillades, tempérées par un sourire pudique, qu elles
lui envoyaient.
44. Les deux tendres mères, Yaçôdâ et Rôhini, s'inspirant de leur
amour et des circonstances , prodiguèrent à leurs fils les bénédictions
les plus grandes.
45. Une fois remis, grâce au bain et au massage, des fatigues de la
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XV. 85
route, revêtus d'un corsage brillant et parés de guirlandes et de
parfums divins,
46. Ils mangèrent le riz savoureux que leurs mères leur sellaient
en les couvrant de caresses, et, prenant place sur une bonne couche,
ils s'endormirent heureusement dans le Parc.
47. Le bienheureux Krïchna, habitué à parcourir ainsi la forêt
Vrîndâvana, ô roi, s'était rendu un jour, sans Râma, sur les bords
de la Kâlindî (la Yamunâ), en compagnie de ses camarades.
48. Les vaches et les bergers, accablés par l'ardeur de la saison
chaude et tourmentés par la soif, s'abreuvèrent dans la rivière à des
eaux corrompues et empestées.
49. Ils avaient à peine, dans leur aveuglement fatal, goûté à ces
eaux empoisonnées, qu'ils s'affaissèrent tous sans vie sur le bord de
la rivière, ô descendant de Kuru.
50. Voyant ses serviteurs en cet état, Krïchna, le maître des maîtres
du Yoga, de son regard qui verse l'ambroisie les rappela tous à la vie.
51. Quand ils eurent repris connaissance, ils quittèrent le bord de
l'eau , en se regardant tous les uns les autres avec un profond éton-
nement.
52. Ils étaient persuadés que c'était grâce au regard bienveillant
de Gôvinda , ô roi , qu'ils s'étaient relevés après avoir perdu la vie en
buvant du poison.
FIN DU QUINZIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MEURTRE DE DHENUKA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURAÇA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMA ET COMPOSE PAR VYASA.
86 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
rx^ss^asan
CHAPITRE XVL
KRÏCHNA DOMPTE LE SERPENT K&LIYA.
1. ÇuKA dit : Le tout-puissant Krîchna, voyant que la Krichnâ (la
Yamunâ) était souillée par un noir [krickna) serpent, résolut de lui
rendre sa pureté et en chassa le serpent.
2. Le roi dit : Explique-moi, ô Brahmane, comment Bhagavat a
dompté le serpent dans Teau sans fond, comment celui-ci y séjournait
depuis de nombreux yugas.
3. Quel homme, ô Brahmane, se lasserait de savourer comme
Fambroisie la noble histoire de Bhagavat, de TÊtre immense et in-
dépendant, devenu berger?
ft. ÇuKA dit: Kâliya occupait dans la Kâlindi (la Yamunâ) un lac
dont le feu de son venin faisait bouillonner les eaux, et où tombaient
les oiseaux qui s'aventuraient au-dessus.
5. Au contact des gouttelettes apportées par la brise qui en effleu-
rait les vagues empestées, les êtres mobiles et immobiles périssaient
partout sur ses bords.
6. Krïchna, qui descend ici-bas pour châtier les méchants, voyant
l'énergie , les effets foudroyants , irrésbtibles du poison dont le ser-
pent souillait la rivière, monta sur un kadamba très élevé, et de
là, défiant le monstre et se ceignant les reins, il plongea dans Teau
empoisonnée.
7. Sous l'assaut impétueux de Celui qui est la moelle du Puru-
cha, le lac de Kâliya fut bouleversé, et la masse de ses eaux gonflées
par le souffle pestilentiel des serpents déborda tout autour en vagues
formidables, ternies par le poison, jusqu'à cent portées d'arc: et
qu'est-ce que cela pour Celui dont la force est infinie (pour Bala qui
est Ananta)?
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XVI. 87
8. Cependant, ô roi, le héros dont la vigueur égale celle des élé-
phants les plus forts allait et venait dans le lac, faisant hruire sous
ses hras puissants Teau qu il déplaçait : le monstre à qui les yeux tien-
nent lieu d'oreilles l'entendit, et, voyant que sa demeure était violée,
il accourut avec indignation.
9. Pendant que le beau et jeune héros, aussi gracieux que le
nuage, paré du Çrîvatsa, vêtu d'une robe jaune, et le visage épanoui
par le sourire , se jouait avec insouciance en agitant ses pieds pareils
au calice du lotus, le serpent le mordit de rage aux sources de la vie
et le couvrit de ses anneaux.
10. A la vue de Krïchna enveloppé dans les anneaux du serpent
et ne donnant plus signe de vie, ses chers amis les bergers, qui lui
avaient sacrifié parents, richesses, femmes et plaisirs, tout jusqu'à
leurs propres personnes, en eurent le cœur brisé, et sous l'oppression
de la douleur, du chagrin et de la crainte qui troublaient leurs âmes ,
ils s'affaissèrent sur le sol.
11. Les vaches, les taureaux, les génisses, poussant de lamen*
tables beuglements, éperdus de douleur, les yeux fixés sur Krïchna
et la peur dans l'âme, restaient là immobiles, pareils à des femmes
qui pleurent.
12. Alors éclatèrent dans le Parc, sur le sol, dans l'air et chez les
habitants, de grands, d'épouvantables prodiges de trois sortes, pré-
sages d'un péril imminent.
13. Lorsque Nanda et les autres bergers, tremblant de frayeur à
la vue de ces prodiges, apprirent que Krïchna avait mené les vaches
à la pâture sans Râma ,
14. Persuadés, à ces signes iunestes, que c'en était fait de celui
à qui ils avaient voué, sans savoir qui il était, et les souffles de leur
vie et les sentiments de leurs âmes, ils furent atterrés de douleur, de
regret et de crainte.
15. Depuis les enfants jusqu'aux vieillards et aux femmes, tous
ceux qui vivent du bétail, ô roi, quittèrent le Parc avec angoisse,
impatients de voir Krïchna.
16. Malgré l'abattement où il les voyait plongés, le descendant de*
.• •<
88 LE BHÂGAVATA PURANA.
Madhu, le bienheureux Bala (Râma), sourit sans mot dire, sachant
bien ce qu était la puissance de son frère cadet.
17. S'attacha nt aux traces de leur bien-aimé Krïchna et suivant la
voie marquée par l'empreinte divine de ses pas, ils arrivèrent au bord
de la Yamunâ.
18. A chaque fois qu'ils apercevaient de côté et d'autre le lotus, le
grain d'orge, l'aiguillon, le foudre et l'étendard, qui distinguent les
pas du Seigneur, sur le chemin des vaches, dans l'enchevêtrement
des autres empreintes, ô roi, ils poursuivaient leur marche avec une
ardeur nouvelle.
19. D'aussi loin qu'ils virent, enveloppé dans les replis du serpent,
Krïchna immobile au milieu du lac et, rangés tout autour sur la
rive, les bergers éperdus et les troupeaux poussant des cris de dé-
tresse, ils tombèrent de douleur dans l'abattement le plus profond.
20. Les bergères, attachées du fond du cœur au bienheureux
Ananta, se rappelant les tendres sourires dont il accompagnait ses
regards et sa voix, pénétrées de la plus vive affliction à la vue de leur
ami le plus cher que le serpent dévorait, ne voyaient que vide dans
les trois mondes en l'absence du bien-aimé.
21. Entourant de soins affectueux la mère de Krïchna, qui s'était
élancée vers son fils, partageant ses anxiétés, fondant en larmes
comme elle et lui faisant maints et maints récits chers aux gens du
Parc, elles étaient immobiles comme des cadavres, les yeux fixés sur
la face de Krïchna^
22. A la vue de Nanda et des autres bergers, dont Krïchna est la
vie, qui se précipitaient vers le lac, le bienheureux Râma les arrêta,
n'ignorant pas quelle était la puissance de Krïchna.
23. Lorsque Krïchna s'aperçut que tous ceux de son Parc, jus-
qu'aux femmes et aux enfants, le voyant livré à ses seules ressources,
étaient plongés à cause de lui dans la plus vive douleur, alors, après
être resté un moment immobile pour se conformer à sa condition
mortelle , il se dégagea de l'étreinte du serpent.
24. Comme le corps de Krïchna, en se gonflant, causait des souf-
frances atroces au serpent qui le tenait enveloppé dans ses replis,
LIVRE DIXIEME/ CHAPITRE XVI. 89
celui-ci, lâchant prise' et hérissant ses crêtes avec fureur, se mit à
siffler en dirigeant sur Hari le fluide empoisonné de ses narines, ses
yeux fixes, pareils aux trous d'une poêle à frire, et sa gueule où bril-
lait un tison ardent.
25. Il promenait sa langue fourchue sur les deux coins de sa gueule
et tenait tout grands ouverts ses yeux d'où jaillissait un feu empoi-
sonné, pendant que Krïchna le harcelait de tous côtés, en se jouant,
comme fait le roi des oiseaux. Le serpent, s agitant en tous sens,
cherchait à le surprendre.
26. Quand Kâljya eut épuisé ses forces à tourner ainsi, le (Puru-
cha) primitif, pesant sur les nuques renflées du monstre, se dressa
sur ses larges crêtes, et, colorant d'un rouge ardent le lotus de ses
pieds divins au contact des pierreries innombrables des têtes du ser-
pent, il se mit à danser en maître consommé dans tous les arts.
27. En le voyant danser avec entrain, ses adorateurs, les Gandhar-
vas, les Siddhas, les Tchâranas et les épouses des Dieux, transportés
de joie, célébrèrent aussitôt son triomphe au son des instruments de
musique, des tambours et des cymbales, par des chants, des offrandes
de fleurs et des hymnes.
28. Chaque fois qu'une tête du monstre aux cent têtes proémi-
nentes refusait de se courber, le héros armé du châtiment contre
les méchants l'écrasait sous ses bonds, ô roi, tandis que le serpent,
se roulant en tous sens, à demi mort, et rendant des flots de sang
par les gueules et par les narines, tombait dans le trouble le plus
profond.
29. Chaque tête qu'il redressait en vomissant le poison par les
yeux et en poussant avec rage un sifilement aigu, Krïchna la faisait
ployer, la maîtrisait sous les mouvements cadencés de ses pieds: tel
l'antique Purucha que les hommes honorent ici-bas par des pluies
de fleurs.
30. Lorsque, sous les bonds effrénés de sa danse merveilleuse, il
eut mis en pièces les crêtes du serpent, pareilles à une ombrelle, et
brisé ses membres, celui-ci, ô roi, rejetant des flots de sang par toutes
ses gueules , se souvint du précepteur des mondes mobiles et immo-
IV. 1 a
90 LE BHAGAVATA PURAISÎA. *
biles, de lantique Purucha, de Nârâyana» et il recourut à lui par la
pensée.
31. A la vue du serpent affaissé sous le poids surhumain de Krîchna ,
de Celui qui renferme les mondes dans son sein /à la vue des crêtes
(du monstre), formant ombrelle, déchirées à coups de talon par
le héros, les épouses de Kaliya, laissant, dans leur af&iction, tomber
leurs voiles , leurs parures et les bandeaux de leurs cheveux , vinrent
implorer l'Éternel .
32. Alors, tremblantes j usques au fond du cœur, elles firent passer
leurs petits devant elles, s'étendirent à terre tout de leur long et ado-
rèrent le Seigneur de tous les êtres; puis, joignant les paumes de
leurs mains en signe de respect, les vertueuses épouses recoururent
en suppliantes, pour le salut de leur coupable époux, à Celui qui
donne le salut :
33. Les épouses du serpent dirent : C'est justice à toi de punir ce cri-
minel: tu es descendu ici-bas pour châtier les méchants, bien que
tu regardes ton ennemi et ses fils avec la même indifférence que toutes
choses; au moment même où tu imposes un châtiment, tu en montres
le fruit.
34. Oui, c'est une faveur que tu nous as faite, car le châtiment
dont tu frappes les méchants efface leurs fautes ; et puisque cet être
avait le naturel pervers d'un serpent, ta colère elle-même est une
faveur à nos yeux.
35. A-t-il donc accompli jadis de rigoureuses austérités avec humi-
lité et déférence, ou bien a-t-il pratiqué la loi avec compassion pour
tous les êtres, que tu te montres satisfait de lui, ô toi qui es la vie de
tout ce qui respire ?
36. Le haut rang de Ka (Brahmâ), ô Dieu, ne lui donne pas le
droit, que nous sachions, de toucher à la poussière de tes pieds;
et, pour l'obtenir, Lakchmî, ton épouse, s'est livrée aux austérités, a
renoncé aux plaisirs des sens et pendant longtemps a poursuivi ses
observances pieuses.
37. Ni le ciel le plus haut, ni l'empire de toute la terre, ni la
grandeur suprême, ni la royauté des régions infernales, ni les dons
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XVI. 91
surnatureis du Yoga ou rexemptîoh à jamais des renaissances^ rien
n excite les désirs de ceux qui se prosternent dans la poussière de tes
pieds.
38. Et cette faveur que d'autres ont tant de peine à obtenir,
ô maître, cet enfant des ténèbres, le roi des serpents, la obtenue
alors même qu'il était sous l'empire de la colère : et ce bonheur,
l'être emporté dans le cercle de la transmigration, l'être qui anime
un corps n'a qu'à le désirer pour qu'il lui soit assuré.
39. Salut à toi qui es Bhagavat et le Purucha, la grande âme, l'asile
des êtres, l'Etre incomparable, l'âme suprême.
40. Salut à toi, trésor de science et d'intelligence, Brahme aux
énergies infinies, étranger aux Qualités et aux changements, à toi
qui commandes à la Nature.
41. Salut à toi qui es le Temps, le nombril du Temps et le témoin
des membres du Temps; le Tout, le témoin du Tout, l'auteur et la
cause du Tout;
42. A toi qui es l'âme des éléments subtils et des éléments gros-
siers, des sens, des souffles de vie, de l'organe central, de l'intelli-
gence et de la pensée ; à toi qui te perçois toi-même sous le sentiment
du moi, sous les trois Qualités où tu te caches.
43. Salut à toi. Etre infini et subtil, qui planes au-dessus de tout et
qui sais tout, en qui se concilient les assertions les plus diverses, qui
possèdes la vertu et de la chose que le mot désigne et du mot qui la
désigne.
44. Salut à Celui qui est la racine de la preuve, qui a la sagesse
en partage, qui est la matrice de la science; salut, salut à Celui qui
agit et qui n'agit point, à Celui qui est le Vêda.
45. Salut à Krichna et à Râma, fils de Vasudêva; salut à Pra-
dyumna, à Aniruddha, au chef des Sâtvats.
46.. Salut à Celui qui éclaire les Qualités, qui se dissimule sous
les Qualités , qu'on entrevoit sous les modifications des Qualités , qui
voit les Qualités, qui (seul) se connaît lui-même.
47. Salut à toi, dont les jeux sont un mystère et dont la puissance
12.
92 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
éclate en toutes choses; salut à toi, Hrïchîkêça, à toi, aini de la soli-
tude et du recueillement silencieux.
48. Salut à toi qui connais les voies les plus hautes et les plus
basses, qui présides à toutes choses, qui es hors du Tout et dans le
Tout, qui en es le témoin et la cause.
49. Oui, c'est toi qui, sans rien faire toi-même, fais que Tuni-
vers naît, se conserve et périt par l'intermédiaire des Qualités, ô Sei-
gneur, t'armant de l'énergie du Temps incréé, réveillant les divers
naturels qui existent (en puissance), et te livrant avec sagesse à tes
jeux infaillibles.
50. Ce sont autant de formes de loi toutes ces formes d'êtres
calmes, violents ou stupides, qui remplissent les trois mondes; et si
ceux qui sont calmes te sont chers aujourd'hui, c'est que tu te lèves
en faveur des gens de bien pour les protéger et que tu prends en
main la défense de la loi.
51. Sois-nous propice, ô Bhagavat: le serpent se meurt, rends-
nous, rends à ses épouses, dignes de la pitié des gens de bien, l'époux
qui est toute leur vie.
52. Un maître peut passer une offense à qui lui appartient; par-
donne-lui, ô toi dont l'âme est calme : il avait l'esprit égaré, il ne te
connaissait pas.
53. Prescris à tes servantes ce qu'il doit faire par ton ordre, afin
qu'il le fasse avec foi et qu'il échappe ainsi pour toujours à la crainte.
54. ÇvKA dit : Ainsi les épouses du serpent louèrent Bhagavat.
Alors celui-ci repoussa à coups de pied le monstre évanoui, dont il
avait broyé les têtes.
55. Kâliya, ayant recouvré peu à peu l'usage des sens et la vie,
soupira péniblement et dit avec humilité à Hari, à Krïchna, en joi-
gnant respectueusement les mains :
56. Nous sommes méchants de naissance, issus des ténèbres et
voués à une colère implacable. Il est bien difficile aux êtres de
dépouiller le naturel, ô maître : c'est comme un mauvais génie (qui
ne les quitte pas).
57. C'est toi qui as créé l'univers entier, et c'est Brahmâ qui y
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XVI. 93
â réparti, à l'aide des Qualités, la variété des naturels, des forces,
des énergies, des matrices, des germes, des prédispositions et des
formes ;
58. Et dans ce partage, ô Bhagavat, nous autres serpents nous
tenons de notre race la colère implacable. Comment nous dégager de
ton irrésistible puissance magique, quand c'est toi-même qui nous
y soumets?
59. Cela, il n'y a que toi qui le puisses, parce que tu es omni-
scient et le maître des mondes. Quels que soient tes desseins sur
nous, favorables ou contraires, ordonne.
60. ÇuKA dit : Lorsque Bhagavat, qui revêt la nature humaine en
vue d'une fin, eut entendu ces paroles : Serpent (dit-il), ne reste point
ici, va-t-en dans la mer, sans tarder, avec ceux de ton espèce, avec tes
enfants et tes femmes; laisse aux vaches et aux hommes la jouissance
de la rivière.
61. Le mortel qui, se rappelant l'ordre que je viens de te don-
ner, le répétera à l'heure des deux crépuscules, n'aura jamais rien à
craindre des tiens.
62. Quiconque, s'étanl baigné ici, sur la scène de mes jeux, ré-
jouira les Dieux par des libations d'eau et m'honorera en jeûnant et
en pensant à moi , sera affranchi de tous ses péchés.
63. Alors que tu quittas l'île de Ramanaka pour te réfugier dans
ce lac, c'était par crainte de Suparna (Garuda); maintenant que tu
portes l'empreinte de mes pieds, tu n'as pas à craindre qu'il te dévore.
64. ÇuKA dit : A ces paroles du bienheureux Krïchna, aux ex-
ploits merveilleux, le serpent et ses femmes lui offrirent avec joie et
avec respect
65. Des robes, des couronnes et des perles divines, des parures
du plus grand prix, des parfums et des collyres divins et une grande
guirlande de lotus bleus.
66. Après qu'il eut ainsi honoré le maître des mondes et qu'il se
fut concilié le Dieu qui a Garuda pour symbole , il tourna autour de
lui, le salua avec joie,
67. Et, suivi de ses femmes, de ses parents et de ses fils, il se ren-
94 LE BHAGAVATA PURANA.
dit, avec sa permission, dans Tîle [de Ramanaka]. Au même instant,
les eaux de la Yamunâ cessèrent d'être empoisonnées et prirent la
douceur de l'ambroisie.
FIN DU SEIZIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
KRÎGHl^A DOMPTE LE SERPENT KÂLIYA ,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÀ^A ,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVÂTA,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMA ET COMPOSB PAR YTÂSA*
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XVII. 95
CHAPITRE XVII.
KRÏGHNA PRÉSERVE LE PARC DE UINCENDIE.
1. Le roi dit : Pourquoi Kâliya avait-il quitté Ramanaka, demeure
des Nâgas? Est-ce qu il s'était rendu coupable en personne de quelque
offense envers Suparna (Garuda) ?
2. ÇuKA dît : En vertu de Tobligation qu'il avait imposée jadis
aux Nâgas, ô prince aux grands bras, ceux-ci devaient tous les mois
lui offrir ici-bas, au pied d'un arbre, quelques serpents destinés à sa
nourriture.
3. Pour Sauver leur propre vie, tous les Nâgas apportaient tous
les mois, chacun à son tour, le tribut qu'ils devaient au magnanime
Suparna.
4. Or le fils de Kadrû, Kâliya, fier de l'énergie de son poison,
prit pour lui-même et dévora, sans souci de Garuda, l'offrande (qui
revenait à celui-ci).
5. Furieux à cette nouvelle, ô roi, le bienheureux (Garuda), cher
au Bienheureux , fondit sur Kâliya avec une très grande impétuosité ,
pour le mettre à mort.
6. A cette attaque soudaine, (le Nâga) à qui son poison tient lieu
d'armes, hérissant ses têtes sans nombre, s'avança contre Suparna
et, dardant sur lui ses dents en guise de glaives, ses langues terribles,
son souffle et ses yeux formidables, il lui enfonça ses dents dans
les chairs.
7. Le fils de Târkchya, qui sert de monture à Madhusûdana, le
repoussant avec colère et déployant une fougue irrésistible, porta
au fils de Kadrû, avec son aile gauche aussi étincdante que l'or, un
coup d'une force épouvantable.
96 LE BHAGAVATA PURANA.
8- Kâliya, atterré sous le coup d'aile de Suparna, se réfugia dans
le lac de la Kâlindî, inaccessible aux assauts de son adversaire.
9. Un habitant des eaux y avait jadis excité l'appétit de Garuda,
et celui-ci, pressé par la faim, l'avait enlevé de vive force, malgré les'
remontrances de Sàubhari.
10. Témoin de la douleur extrême et de l'abattement des poissons
à la mort du plus beau d'entre eux, Sàubhari, pris de pitié, assura
en ces termes aux hôtes du lac la sécurité de leur retraite :
11. Si jamais Garuda entre ici et qu'il y dévore les habitants
des eaux, qu'il perde la vie à l'instant même; tenez pour certain ce
que je dis là.
12. Kâliya seul connaissait cette malédiction, pas un autre serpent
n'en avait connaissance. Il s'établit (donc en cet endroit) par crainte
de Garuda, et il en fut chassé par Krïchna.
13. Au sortir du lac, Krïchna était couvert de guirlandes, de
parfums et de robes d'une beauté divine , chargé d'une multitude de
perles de grand prix, et tout resplendissant d'or.
14. Les bergers se levèrent tous en le voyant, comme les sens
lorsque revient à eux le souffle de vie, et, l'âme remplie de joie, ils le
pressèrent avec bonheur dans leurs bras.
15. Yaçôdâ, Rôhini, Nanda, les bergères et les bergers, en retrou-
vant Krïchna, ô descendant de Kuru, avaient recouvré en lui l'objet
de toutes leurs pensées et de tous leurs désirs.
16. Ràma sourit en embrassant Atchyuta, dont il connaissait la
puissance. Les arbres, les vaches, les taureaux et les veaux en ressen-
tirent une joie très grande.
17. Les Brahmanes, précepteurs spirituels (de la tribu), se rendant
avec leurs épouses auprès de Nanda, lui dirent : O bonheur! ton fils
a échappé à Kâliya qui le dévorait.
18. Fais un don aux Deux-fois-nés pour la délivrance de Krïchna.
Alors Nanda leur donna d'un cœur joyeux, ô roi, des vaches et
de l'or.
19. De son côté, la fortunée, la vertueuse Yaçôdâ, qui retrouvait
son fils après l'avoir perdu, l'embrassait^ le prenait sur ses genoux,
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XVII. 97
pendant que de ses yeux s'échappaient incessamment des larmes de
bonheur.
20. Les hahitants du Parc, ô grand roi, en proie aux tourments de
la faim et de la soif et épuisés de fatigue , passèrent la nuit avec les
vaches sur les bords de la Kâlindî.
21. Alors, dans la forêt pure, s'éleva un incendie qui, enveloppant
de toutes parts, au milieu de la nuit, les gens du Parc pendant leur
sommeil, menaçait de les dévorer.
22. Se levant et s'éloignant en toute hâte, aussitôt qu'ils se senti-
rent atteints par le feu, les habitants du Parc implorèrent l'assistance
de Krichna, l'assistance du Seigneur, caché sous la décevante appa-
rence de la nature humaine :
23. Krichna, Krïchna, ô héros fortuné entre tous, et toi, Râma,
dont l'héroïsme ne connaît pas de limites, vois quel effroyable
incendie s'attaque à nous, tes serviteurs, et va infailliblement nous
dévorer.
24. Protège-nous, Seigneur, protège les tiens contre le feu irré-
sistible du Temps; nous ne pouvons nous arracher à tes pieds où
l'on trouve le salut.
25. Le maître des mondes, voyant l'abattement de ses amis, but
soudain ce feu violent, par un acte de la puissance infinie dont il
dispose, étant lui-même l'Être infini.
PIN DU DIX-SEPTIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
LE PARC EST PRÉSERVÉ DE LUMCENDIE,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÀÇA,
LE BIENHEUREUX BhIgAVATA,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYASA.
IV. l3
98 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE XVIII
MEURTRE D£ PRALAMBA.
1. ÇuKÀ dit : Ensuite Krîchna, entouré des siens, qui chantaient
ses louanges avec allégresse, entra dans le Parc, dont les vacheries
font Tomement.
2. Pendant que les deux frères, sous Tapparence trompeuse de
deux bergers, se livraient ainsi à leurs jeux dans le Parc, vint la
saison appelée Grîchma (la saison chaude), que redoutent tant les
êtres animés.
3. Mais on aurait dit le printemps, à cause des charmes qu em-
pruntait la forêt Vrïndâvana à la présence du bienheureux Kêçava et
de Râma.
4. En dépit de la saison, le cri des insectes était couvert par le
bruit des cascades, et les gouttelettes qui en jaillissaient incessam-
ment entretenaient la fraîcheur sur les arbres d'alentour, parure de
la forêt.
5. Grâce à la brise qui soulève les ondes de la rivière, des étangs
et des cascades, emportant avec elle la poussière des lis d*eau, des
lotus bleus et des nymphéas, les hôtes des bois n y connaissent point,
sur le sol d'une fraîcheur exquise, la chaleur étouffante de la saison
chaude et d'un soleil ardent.
6. Les vagues qui battent la rive des étangs aux eaux profondes
y mêlent de toutes parts le limon du sol avec les bancs de sable, et
l'astre aux rayons brûlants et empoisonnés ne lui enlève ni ses sucs
ni sa verdure.
7. C'est là, dans cette splendide forêt en fleurs, qu'animaient
la voix des gazelles et des oiseaux aux nuances variées, le cri des
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XVIII. 99
paons, le bourdonnement des abeilles, le murmure des coucous et
des sârasas,
8. Que, pour se divertir, le bienheureux Krïchna se rendit, accom-
pagné de Bala, tout en jouant de la flûte, au milieu des bergers et
des troupeaux.
9. Les bergers, conduits par Rama et par Krïchna, improvisant
des parures avec de jeunes pousses, des plumes de paon, des bou-
quets de fleurs, des guirlandes et des substances minérales, s'exer-
çaient à la danse , à la lutte ou au chant.
10. Pendant que Krïchna dansait, les uns chantaient, d'autres
jouaient de la flûte, battaient des mains ou sonnaient du cor, et
d'autres applaudissaient.
11. Les Dieux, dissimulant leur divinité sous la condition et
l'apparence des pâtres, ô roi, adressaient des compliments à Krïchna
et à Râma, comme des acteurs à un acteur.
12. Tantôt, les cheveux ramenés sur les tempes en ailes de cor-
beau, les deux frères jouaient entre eux à s'entraîner en tournant, à
sauter, à lancer des projectiles, à se défier, à se soulever mutuelle-
ment, à lutter à bras le corps.
13. Tantôt c'étaient d'autres bergers qui dansaient, tandis qu'eux-
mêmes chantaient, jouaient des instruments et applaudissaient, ô
grand roi , en disant : Très bien ! Très bien !
U. S'amusant tantôt à lancer les fruits du vilva et du kumbha,
ou des poignées d'âmalaka ; tantôt à qui ne se laisserait pas toucher,
à qui aurait les yeux bandés, et autres jeux semblables; tantôt à imiter
l'allure des gazelles ou le vol des oiseaux ;
15. Tantôt à bondir comme les grenouilles, à fieiire toutes sortes de
drôleries ; tantôt à se balancer, et tantôt à singer les rcôs ,
16. Les deux frères, tout en se livrant de la sorte aux jeux en usage
ici-bas, allaient et venaient dans la forêt à travers les cours d'eau,
dans les gorges des montagnes, dans les grottes, dans les taillis et les
étangs.
17. Pendant que Râma et Krïchna menaient paître les troupeaux
i3.
100 LE BHAGAVATA PUR AN A.
dans la forêt en compagnie des bergers, le Démon Pralamba vint à
eux, sous la forme d*un berger, pour les enlever.
18. Quoique le bienheureux Dâçârha (Krïchna), qui voit tout,
leût aussitôt reconnu, il Tagréa pour camarade, dans Tintention de
mettre la main sur lui.
19. Appelant à lui les bergers, Krïchna, qui connaît tous les jeux,
leur dit: Bergers, nous allons jouer en nous accouplant deux à deux,
à chances égales.
20. Alors les bergers, ayant pris pour chefs Râma et Djanârdana,
se rangèrent les uns avec Krïchna, les autres avec Râma;
21. Et ils se livrèrent à des jeux de toute sorte consistant à se faire
porter et à porter soi-même, où le vainqueur fait le cavalier et le
vaincu sert de monture.
22. Porteurs et portés, ainsi que ceux qui faisaient paître les trou-
peaux, allèrent, à la suite de Krïchna, vers le figuier nommé Bhân-
dîraka.
23. Çrîdâman , Vrïchabha et les autres partenaires de Râma, ayant
gagné la partie, ô roi, ce fut Krïchna et ses camarades qui les por-
tèrent.
24. Le bienheureux Kiichna portait Çrîdâman, contre qui il
avait perdu; Bhadrasêna portait Vrïchabha, et Pralamba, le fils de
Rôhinî.
25. Le puissant Démon, pensant bien qu il n aurait pas facilement
raison de Krïchna, dépassa le but à toutes jambes avec son far-
deau.
26. Le grand Asura perdant sa vitesse à emporter Râma, qui lui
pesait comme une haute montagne, reprit sa forme naturelle: sous
sa parure d'or, on aurait dit le nuage sillonné d*éclairs et supportant
l'astre des nuits (aux pâles rayons).
27. A le voir fendre les airs avec son corps aux yeux enflammés,
aux crocs horribles se dressant jusqu'à la courbure des sourcils, aux
cheveux chargés d'étincelles, à voir ses bracelets, son diadème et ses
pendants d'oreilles brillant d'un éclat merveilleux, Haladhara (Râma)
eut un léger frisson.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XVIII. 101
28. Puis, revenant à soi et reprenant confiance, Bala asséna avec
rage à son ennemi, qui l'emportait à travers les airs comme un butin,
un vigoureux coup de poing sur la tête : tel le maître des Dieux frappe
la montagne de son foudre impétueux.
29. Le crâne de TAsura éclata aussitôt sous le coup; le sang
lui jaillit de la bouche; il perdit connaissance, et, poussant un
grand cri, il tomba inanimé : telle la montagne frappée par le trait
d*Indra.
30. A la vue de Pralamba abattu sous les coups de Bala, les ber-
gers, frappés d'admiration, s'écrièrent : Très bien! Très bien!
31. Ils le comblèrent de bénédictions et de compliments mérités,
l'embrassant avec une affectueuse émotion, comme s'il fût revenu
d'entre les morts.
32. Les Dieux, transportés de joie à la mort du méchant Pralamba ,
jetèrent sur Bala des couronnes de fleurs, et applaudirent en disant :
Très bien ! Très bien !
PIN DU DIX-IIUITlkME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MEURTBE DE PRALAMBA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂÇA,
LE BIENHEUREUX BhAgAVATA ,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHmA ET COMPOSA PAR wiSA.
im LE BHÂGAVATA PURANA.
CHAPITRE XIX.
KRÏCHNA DÉVORE LE FEU DE L'INCENDIE.
1. ÇuKA dit : Pendant que les bergers étaient absorbés par le jeu,
leurs vaches, paissant en liberté, s'étaient éloignées et enfoncées dans
un épais fourré, à la recherche de Therbe.
2. Les chèvres, les vaches et les bufQes femelles, qui avaient
pénétré, en passant d'un bois à un autre, dans une forêt de roseaux,
et que la soif dévorait dans Tatmosphère embrasée, se mirent à crier.
3. Alors, ne voyant pas leurs bêtes, les bergers cherchèrent,
sous la conduite de Krîchna et de Rama, les traces de leurs vaches,
et se désolaient de ne les point trouver.
4. Tous, se guidant sur les herbes déchirées par le sabot ou la
dent du bétail, sur l'empreinte des pas des vaches sur le sol, ils
suivaient le chemin qu elles avaient pris , désespérés d'avoir perdu en
elles le soutien de leur vie.
5. Cependant le troupeau, égaré dans la forêt de joncs, jetait des
cris d'angoisse. Dès qu'ils l'eurent rejoint, les bergers, étouffant de
chaleur et épuisés de fatigue , donnèrent le signal du retour.
6. Le Bienheureux appela les vaches d'une voix forte comme celle
du nuage, et celles-ci, en s'entendant appeler par leurs noms, répon-
dirent avec des tressaillements de joie.
7. Alors s'éleva de toutes parts dans le bois, sans cause appa-
rente, un immense incendie, qui en consumait les hôtes, et qui,
animé par le vent, léchait de ses énormes brandons les êtres mobiles
et immobiles.
8. Les bergers et les vaches furent saisis d'effroi à la vue du feu
qui les gagnait de tous côtés, et, recourant à Krîchna et à Bala,
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XIX. 103
comme recourent à Hari les hommes tourmentés par la crainte de la
mort, ils dirent:
9. Krïchna, Krïchna, ô puissant héros, et toi, Râma, dont la force
est immense, le feu de Tincendie nous dévore; nous vous implorons,
sauvez-nous.
10. Non, tes amis, ô Krïchna, ne périront pas; car, ô Dieu qui
connais tous les devoirs , nous t'avons pris pour notre protecteur, pour
notre refuge suprême.
11. ÇuKÀ dit : Le bienheureux Hari avait entendu les paroles
lamentables de ses amisi Fermez les yeux, leur dit*il, et ne craignez
rien.
12. Ayant répondu : Oui , ils fermèrent les yeux ; et le Bienheureux ,
aspirant avec sa bouche cet immense incendie, mit fin à leurs
épreuves par un acte du pouvoir mystérieux dont il dispose.
13. Alors, ayant ouvert les yeux, ils se retrouvèrent sous le figuier
Bhândîra, et ils étaient émerveillés de se voir sauvés, eux et leurs
vaches.
14* Témoins de Ténergie surnaturelle de Krïchna et des effets de
sa mystérieuse Mâyâ , qui les avait sauvés des flammes de la forêt en
feu, ils ne doutaient point que ce ne fût un immortel.
15. Le soir étant venu, Djanârdana ramena les vaches en compa-
gnie de Râma, et rentra au Parc en jouant de la flûte, pendant que
les bergers célébraient ses louanges.
16. Grande fut la joie des bergères en voyant Gôvinda, car un seul
moment passé loin de lui était pour elles comme des milliers de
siècles.
PIN DU DIX-NEUVIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
KR!gH1|IA DEVORE LE FEU DE L*f NGBNDIE ,
DANS LA PREMlàllE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂÇA ,
LE BIENHEUREUX BHÂ6AVATA,
RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VTÂSA.
104 LE BHÀGAVATA PUR AN A.
CHAPITRE XX.
DESCRIPTION DE LA SAISON DES PLUIES ET DE L'AUTOMNE,
1. ÇvKA dit : Les pâtres racontèrent aux femmes du Parc le haut
fait merveilleux de chacun des deux frères, comment par eux ils
avaient échappé aux flammes de la forêt en feu, et comment Pra-
lamba avait été mis à mort.
2. Les bergères et les bergers dans la force de Tâge, étonnés de
ce quils entendaient, ne doutèrent point que Krïchna et Râma ne
fussent deux grandes divinités descendues dans le Parc.
3. Ensuite vint la saison des pluies , qui donne la vie à tous les êtres,
où les éclairs illuminent tous les points de Thorizon , où s'ébranle la
voûte céleste.
&. Sous les nuages épais et sombres, sous les éclairs et la foudre
qui en jaillissent, le ciel semblait avoir perdu sa splendeur et se
cacher, comme Brahme quand il s*unit aux Qualités.
5. Pardjanya (le Dieu de Forage), après avoir absorbé pendant
huit mois, à Taide de ses rayons, les humides trésors de la terre, se
mit à les lui rendre lorsque le moment fut venu.
6. Sillonnés par les éclairs et secoués par un souffle brûlant, de gros
nuages répandaient sur le monde la joie et la vie, comme font les
êtres compatissants.
7. Après avoir été desséchée par la chaleur [tapas) ^ la terre, fé-
condée par le Dieu de forage, se gonflait comme le corps chez
l'homme qui poursuit les jouissances sensibles au moyen des austé-
rités [tapas) y quand il en recueille le fruit.
8. Sur la face des nuits brillaient les mouches luisantes et s'étei-
gnaient les feux des planètes au sein de l'obscurité , de même qu'à la
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XX. 105
suite du péché les hérésies prennent la place des Vêdas pendant
rage Kali.
9. Au bruit du tonnerre, les grenouilles, silencieusement engour-
dies auparavant, faisaient entendre leur voix, comme les Brahmanes
quand prend fin Theure du recueillement.
10. Les plus humbles cours d*eau, naguère à sec, sortaient de la
droite voie , de même que Thomme qui ne sait pas se maîtriser, quand
lui viennent la santé et la richesse.
11. La terre verdoyait sous le vert gazon, rougissait sous les cocci-
nelles et s'abritait sous les champignons comme sous des ombrelles ,
de même que la majesté royale parmi les hommes.
12. Les champs, couverts d'herbes luxuriantes, faisaient la joie des
cultivateurs et le désespoir des usuriers, dans l'ignorance où ils étaient
les uns et les autres que c'est chose dépendant de la destinée.
13. Tous les êtres vivant dans l'eau et sur la terre prenaient une
forme gracieuse, à se retremper [nichévayâ) dans les eaux nouvelles,
comme les hommes en honorant [nichêvayâ) Hari.
14. L'Océan s'agitait en recevant les eaux des rivières et soulevait
ses vagues mugissantes, comme la pensée du Yôgin imparfait que
souille le désir, quand elle s'attache aux Qualités.
15. Les montagnes, assaillies par les pluies torrentielles, étaient
aussi inébranlables que l'âme des adorateurs d'Adhôkchadja devant
les assauts de l'adversité.
16. Les chemins étaient méconnaissables sous les herbes qui les
couvraient faute de soin, comme les Vêdas périssent avec le temps
quand les Brahmanes ne les lisent pas.
17. Incapables de fixer leur mobile afiection, les lueurs de l'éclair
ne s'attachaient pas plus aux nuages , bienfaiteurs du monde , que les
courtisanes aux hommes de mérite.
18. Au sein de l'éther, qui a son guna (sa qualité propre, le son) ,
brillait l'arc du grand Indra qui n'a pas de guna (de corde), comme
dans la Nature, qui résulte du mélange des gunas (ou Qualités), brille
le Purucha qui en est exempt.
19. Derrière les nuages qu'éclaire sa lumière, l'astre des nuits dis-
rv. i4
106 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
paraissait, comme le Purucha derrière le sentiment du moi qui lui
emprunte sa clarté.
20. Les paons, frémissant de plaisir à larrivée des nuages, les
saluaient de leurs cris du haut des maisons où ils sont consumés
par la chaleur [grihêchu taptâh) , comme font les hommes consumés de
chagrin [gnhêchu taptâh) dans leurs maisons et en proie au découra-
gement, à Tarrivée des serviteurs d'Atchyuta.
21. Aspirant Teau par leurs racines, les arbres que la chaleur
[tapasâ] desséchait naguère prenaient une tout autre forme, comme
les hommes épuisés par les austérités [tapasâ]^ quand ils goûtent les
plaisirs des sens.
22. Sur les étangs aux rives agitées, les Sârasas eux-mêmes séjour-
naient, ô roi, comme dans leurs demeures pleines de soucis les êtres
vulgaires aux pensées mauvaises.
23. Les levées se rompaient sous la masse des eaux que versait
Içvara (Indra) , comme dans Fâge Kali les propos pervers des héré-
tiques rompent les voies tracées par le Vêda.
24. Les nuages , poussés par le vent , répandaient alors leur ambroi-
sie sur les êtres, de même que, en mainte et mainte circonstance, les rois
répandent les bienfaits sur leurs sujets, à l'instigation des Dvidjas.
25. Telle était la splendide forêt, riche en dattiers et en djambus
couverts de fruits mûrs, où entra Hari en compagnie de Bala, avec
les vaches et les bergers, pour y prendre ses ébats.
26. Les vaches au pas pesant, aux mamelles surchargées d*où le lait
s'échappait sous Témotion de la joie, accouraient à la voix de Krîchna.
27. Il vit les hôtes femelles du bois transportés d'allégresse, les
arbres doù le miel suintait, les pluies torrentielles descendant de la
montagne avec fracas, et les cavernes du voisinage.
28. Tantôt Bhagavat, se réfugiant soit dans le creux d'un arbre,
soit dans une caverne pendant la pluie, prenait plaisir à manger des
oignons, des racines et des fruits;
29. [Tantôt] assis au bord de l'eau, sur un rocher, il se régalait
ainsi que Râma, en compagnie des bergers, ses convives, avec le caillé
et le riz bouilli qu'il avait apportés.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XX. 107
30. A la vue des taureaux et des veaux couchés sur l'herbe, rumi-
nant les yeux fermés, et repus, à la vue des vaches alourdies par le
poids de leurs mamelles ,
31. Et de la splendide saison des pluies qui apporte la joie à
tous les êtres et qui reflète sa propre puissance, Bhagavat fut saisi
d'un sentiment de respect.
32. Pendant le séjour de Rama et de Kêçava dans le Parc, vint la
saison d'automne, sans nuages, aux eaux limpides, aux molles brises.
33. Grâce à l'automne qui fait éclore les lotus, les eaux recou-
vrèrent leur pureté naturelle, comme le cœur des hommes déchus,
quand ils reviennent à la pratique du Yoga.
34. A l'arrivée de l'automne disparurent et les nuages du ciel, et le
mélange confus des êtres, et la boue du sol et la souillure des eaux,
de même que par la dévotion à Krïchna sont effacés les péchés des
hommes des quatre ordres.
35. Déchargés de leurs encombrantes richesses, les nuages bril-
laient d'un' pur éclat, comme les saints solitaires exempts de désirs,
de trouble et de souillure.
36. Les montagnes tantôt versaient, tantôt retenaient leurs eaux
salutaires, comme les sages tantôt donnent et tantôt refusent l'am-
broisie de la science.
37. Dans les ondes sans profondeur les poissons ne voyaient pas
que l'eau allait en diminuant, comme les hommes, les aveugles maîtres
de maison, ne voient pas que la vie leur échappe de jour en jour.
38. Dans les ondes sans profondeur les poissons étaient exposés aux
ardeurs [tâpam) du soleil d'automne, comme l'est à la douleur [tâpam)
le malheureux chef de, famille qui n'est pas maître de ses sens.
39. Le sol perdait peu à peu son limon, et les plantes leur âcreté,
de même que les sages perdent le sentiment du moi et du mien à
l'égard des corps, quand ils les distinguent de l'âme.
40. A l'arrivée [âgame) de l'automne, l'Océan, calmant ses flots,
faisait silence, comme le solitaire lorsque, rentrant dans l'inaction,
il cesse de réciter le Vêda [dgamah).
41. Les cultivateurs recueillaient les eaux pour leurs rizières à
i4.
108 ' LE BHÂGAVATA PURÂNA.
Taide de solides levées, comme les Yôgins, en maîtrisant lem*s sens,
retiennent la science qui s'échappe par leur canal.
A2. Les souffrances que causent aux êtres les rayons du soleil d'au-
tomne se dissipaient devant Tastre des nuits, comme devant Celui qui
est intelligence, devant Mukunda, se dissipe la souffrance que cause
aux femmes du Parc leur attachement pour le corps.
43. Grâce à la saison d'automne, le ciel sans nuages étincelait
d'étoiles à la clarté pure, comme l'esprit doué de la Qualité de bonté
fait briller les vérités du Vêda.
ktk. Le disque de la pleine lune rayonnait au ciel parmi la foule
des astres, comme sur la terre Krîchna, le chef des Yadus, au milieu
de la multitude des Vrïchnis.
45. A recevoir, dans la forêt en fleurs, les caresses tempérées dç la
brise, les hommes étaient soulagés, comme les bergères dont Krîchna
a ravi les cœurs.
46. Sur les pas des vaches, des gazelles, des femelles d'oiseaux et
des femmes excitées par la saison d'automne, accouraient leurs mâles ,
comme les fruits viennent après les sacrifices offerts au Seigneur.
47. Les lis d'eau s'épanouissaient au lever du soleil, à l'exclusion
des lotus de nuit, ô roi, de même que, grâce au prince, les êtres sont
en sûreté , à l'exclusion des Dasyus.
48. Grâce aux solennités célébrées dans les villes et dans les vil-
lages d'après les rites védiques et les rites mondains, grâce surtout à
l'influence des deux héros qui sont des portions de Hari, la terre se
couvrait de moissons jaunissantes.
49. Retenus naguère par la pluie, les marchands, les solitaires, les
rois et les chefs de maison quittaient leurs demeures pour aller à leurs
affaires, comme les Siddhas se jettent, quand le moment est venu,
sur les gâteaux qui leur sont destinés.
FIN DU VINGTIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DESCRIPTION DE LA SAISON DES PLUIES ET DE L'AUTOMNE ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURAÇA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSE PAR VyAsA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXI. 109
CHAPITRE XXI
CHANT DES BERGERES.
1. ÇuKA dit : Telle était en la saison d'automne la forêt aux eaux
limpides, aux étangs de lotus parfumant la brise de leurs émanations,
lorsque s'y rendit Atchyuta avec les vaches et leurs gardiens.
2. Tandis que, dans la forêt en fleurs, les agiles essaims d'a-
beilles et les volées d'oiseaux couvraient les étangs, les cours d'eau
et les hauteurs, le chef des Madhus, s'enfonçant dans les profondeurs
du bois, y faisait paître les vaches avec les bergers et Bala (Rama),
tout en jouant de la flûte.
3. Aux accords harmonieux de cette flûte qui respirent l'amour,
plus d'une parmi les femmes du Parc entretenait ses compagnes de
Krïchna, loin des regards du héros.
4. Elles commençaient leur récit et, au souvenir des exploits de
Krïchna, elles n'avaient pas la force de continuer, ô roi, tant la vio-
lence de l'amour agitait leurs cœurs.
5. Cependant, sous les dehors pompeux d'un acteur, une plume
de paon sur la tête et aux oreilles une fleur de karnikâra, vêtu d'une
robe jaune comme l'or et paré de la guirlande Vâidjayantî, il entrait
dans la forêt Vrindâvana, qui tressaillait d'allégresse sous ses pas,
et il remplissait les trous de sa flûte de l'ambroisie de ses lèvres, pen-
dant que des multitudes de bergers célébraient sa gloire.
6. En entendant les sons de cette flûte, qui ravissent l'âme de
tous les êtres, ô roi, toutes les femmes du Parc s'entretenaient de lui,
en l'embrassant (au fond de leur cœur).
7. Les bergères disaient : Pour qui a des yeux le fruit de l'existence
le plus grand que nous connaissions, ô amies, c'est, alors que les
deux fils du maître du Parc conduisent çà et là les troupeaux avec
110 LE BHAGAVATA PURANA.
leurs camarades, de jouir du contact de leurs lèvres, comme la flûte
qui s y promène , ou de s*abreuver des tendres regards qu'ils lancent
à la dérobée.
8. Sous leur beau costume, sous leurs robes où se croisaient les
guirlandes de fleurs de manguier, de plumes de paon, de bouquets
et de bleus lotus , ils brillaient d'un vif éclat au milieu de la foule des
troupeaux et de leurs gardiens, comme parfois sur la scène deux
beaux acteurs qui font entendre des chants.
9. Bergères, quel acte méritoire a donc accompli ce roseau pour
jouir ainsi, à sa guise, de l'ambroisie des lèvres de Dâmôdara, du
bien propre des bergères, et n'en laisser que le parfum ? Les rivières
(qui lui servirent de mères) en frissonnent de joie, et les arbres en
versent des larmes, comme des frères aînés.
10. Amie, Vrïndâvana vaut à la terre une gloire sans égale: le fils
de Dêvakî, en y imprimant le lotus de ses pieds, lui communique sa
splendeur, et, sur les plateaux de ses montagnes, à la vue des paons
qui dansent, ivres de joie, aux sons de la flûte de Gôvinda, tous les
autres êtres demeurent immobiles.
11. Bienheureuses ces gazelles! toute troublée qu'est leur intelli-
gence , dès que le fils de Nanda , revêtu de son brillant costume , fai-
sait entendre les sons de sa flûte, eUes lui présentaient, en compagnie
de leurs noirs époux, l'ofirande de leurs regards affectueux.
12. A la vue de Krïchna^ de sa beauté et de sa noblesse, qui font
la joie des femmes, et aux accords merveilleux qu'il tire de sa flûte,
du haut de leurs chars célestes, les Déesses, en qui l'amour ébranlait
la vertu, laissaient, dans leur eflParement, tomber les fleurs et les
nattes de leurs cheveux et glisser le voile de leurs seins.
13. Les vaches, dressant les oreilles pour y boire comme à une
coupe l'ambroisie qui coule des lèvres de Krichna avec les accords de
sa flûte, et leurs petits, gardant dans la bouche une gorgée du lait
qui coulait des mamelles maternelles, caressaient du regard, immo-
biles et la larme à l'œil, Gôvinda qui est en eux-mêmes.
14. Sûrement, ô mère, ce sont de pieux solitaires ces oiseaux de
la forêt, qui, perchés sur les branches des arbres aux jeunes pousses
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXI. 111
brillantes, pour jouir de la vue de Krïchna, écoutent en fermant les
yeux les accords mélodieux de sa flûte, sans souci d*aucun autre son.
15. Alors aux accents de Mukunda, les rivières, dont Tagitation
trahit les sentiments amoureux, suspendant leur cours impétueux, en-
veloppent de leurs vagues comme avec des bras les deux pieds de
Murâri, les couvrent de baisers et y déposent une offrande de lotus.
16. En le voyant, sous le ciel en feu, conduire à la pâture les
troupeaux du Parc, en compagnie de Rama et des bergers, tout en
jouant de la flûte, le nuage, redoublant d'affection pour son ami,
apparaissait, et, lui faisant une ombrelle de son propre corps, il le
couvrait d'une pluie de fleurs.
17. Heureuses les femmes des Pulindasl si elles ont connu le mal
d^amour à la vue du safran qui, sur le sein des belles où il était étalé,
s'est rou^ de l'éclat le plus vif au contact des pieds du héros au loin
célébré (Krïchna), il leur a suffi, pour oublier leur souffrance, d'ap-
pliquer leur face et leurs seins sur l'herbe qui en était teinte.
18. Sans doute, c'est un serviteur éminent de Hari, ô femmes, ce
mont dont Rama et Krïchna font la joie en le foulant du pied et qui
leur fournit à eux, à leur suite et aux vaches l'eau, les gras pâturages,
le gingembre et les racines tubéreuses.
10. Tandis que, aux sons mélodieux de leurs flûtes sonores, les
deux frères mènent paître les vaches de forêt en forêt avec les ber-
gers, ô amies, ceux d'entre les êtres qui sont doués du mouvement
deviennent immobiles, et les arbres frémissent de plaisir à les voir,
ô merveille, porter comme un ornement les liens et les cordages
auxquels ils attachent leurs troupeaux.
20. Au récit que les bergères se faisaient entre elles des jeux où
Bhagavat se complaisait en parcourant la forêt Vrïndâvana, leurs
âmes s'unissaient à la sienne.
PIN DU VINGT ET UNIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
CHANT DES BERGERES ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂNA ,
LE BIENHEUREUX BHÎGAVATA ,
RECUEIL INSPIRE PAR BRAHMÂ ET COMPOSj£ PAR VYÂSA.
112 LE BHAGAVATA PURANA.
CHAPITRE XXII.
KRÏCHNA AU BORD DE LA YAHUNA.
1. ÇuKA dit : Durant le premier mois de Thiver, les jeunes femmes
du Parc de Nanda célébrèrent en l'honneur de Kâtyâyanî (Durgâ) de
pieuses observances, .pendant lesquelles elles ne vécurent que de
graines sauvages.
2. Elles se baignaient dans les eaux de la KâlincU (la l^imunâ) ,
et, dès les premières lueurs du soleil, faisant au bord de Teau une
image de la Déesse avec le sable de la rive, elles Tadoraient, 6 roi;
3. Et, lui présentant des parfums, des guirlandes de fleurs odori-
férantes, des offrandes, de Tencens et des lampes, des dons de toute
nature, déjeunes pousses, des fruits et des grains :
4. 0 Kâtyâyanî (disaient-elles) , toi dont la puissance magique est
grande et grandes les mystérieuses ressources, ô Déesse souveraine,
fais que le fils du berger Nanda devienne mon époux! Salût à toi.
Telle était la prière que les jeunes femmes répétaient à voix basse en
présentant leur offrande à la Déesse.
5. Elles obseiTèrent ces pieuses pratiques pendant un mois, la
pensée fixée sur Krïchna, honorant Bhadrakâlî (Durgâ) et disant:
Puisse le fils de Nanda devenir mon époux !
6. Elles se levaient dès l'aurore, et, distribuées par familles, se
tenant entre elles par la main, elles chantaient à haute voix les
louanges de Krïchna, en allant chaque jour se baigner dans la
Kâlindî.
7. Etant entrées à certain jour dans la rivière, après avoir suivant
leur habitude déposé leurs vêtements sur le bord, elles prenaient
gaiement leurs ébats dans l'eau en chantant les louanges de Krïchna.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXII. 113
8- Le bienheureux Krïchna, le maître des maîtres du Yoga, ap-
prouvant leur pensée et voulant leur assurer le fruit de leur sacrifice ,
se rendit à cet endroit avec ses camarades.
9. Il enleva les vêtements des jeunes femmes, monta à la hâte sur
un arbre nîpa, et, tout en échangeant des sourires avec ses amis»
il dit en plaisantant :
10. Femmes, venez ici , et que chacune prenne, comme elle voudra ,
les vêtements qui sont à elle. C'est sérieusement que je parle, je ne
plaisante pas, car vous êtes exténuées par le jeûne.
11. Je nai jamais fait de mensonge; ceux-ci m'en sont témoins.
Venez prendre (vos vêtements) une à une ou bien toutes ensemble,
ô belles.
12. A ces espiègleries de Krïchna, les bergères, dont le cœur
débordait d'amour, honteuses et se regardant entre elles, souriaient
sans sortir de Teau.
13. Pendant que Gôvinda parlait ainsi, les jeunes femmes, dont
ses plaisanteries avaient ravi les cœurs, plongées dans Teau froide
jusqu'au cou, lui dirent en frissonnant :
li. Allons, pas d'inconvenances ! Nous savons qui tu es, ô enfant :
tu es le fils chéri du berger Nanda , et tous chantent tes louanges dans
le Parc. Donne-nous nos vêtements, nous grelottons.
15. O toi dont le teint foncé relève la beauté, nous sommes tes
esclaves, et ce que tu as dit, nous voulons le faire. Donne-nous nos
vêtements, toi qui connais le devoir; sinon, nous porterons plainte
au roi.
16. Bhagavat dit : Si vous êtes mes esclaves, si vous voulez faire
ce que j'ai dit, approchez, venez prendre vos vêtements, ô belles au
pur sourire.
17. Alors toutes les jeunes femmes, frissonnant de froid, sortirent
de l'eau en couvrant leur nudité des deux mains et en- se ramassant
sur elles-mêmes -SOUS l'impression du froid.
18. Le Bienheureux , voyant qu'elles avaient été légèrement blessées ,
fut gagné par la pureté de leurs sentiments; il mit leurs vêtements
sur une branche et il leur dit avec un sourire affectueux :
IV. i5
114 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
19. Vous avez offensé les Dieux en descendant toutes nues dans
l'eau pendant le temps de vos observances pieuses : pour effacer votre
péché, joignez les mains sur vos têtes ^ inclinez-vous profondément
et emportez vos robes,
20. Ainsi dit Atchyuta. Persuadées qu'en se baignant toutes nues
elles avaient perdu le fruit de leurs pieuses observances, et désirant
les mener à bien, ainsi que toutes les cérémonies qui s'y rapportaient,
les femmes du Parc se prosternèrent devant celui qui en était Tobjet
visible, et de qui elles attendaient la rémission de leur péché*
21. Alors, les voyant prosternées devant lui, le bienheureux fils
de Dêvakî , touché par cette marque de soumission , leur rendit leurs
vêtements avec bonté.
22. Il s'était grossièrement moqué d'elles, il leur avait fait dépouil-
ler toute pudeur, il s'était joué d'elles, les faisant mouvoir comme des
marionnettes et leur enlevant leurs vêtements; cependant elles ne
lui en surent pas mauvais gré ^ tant leur bonheur était grand d'être si
près du bien-aimé.
23. Elles revêtirent leurs robes et^ prêtes à s'unir à l'objet de leur
amour, le cœur occupé de lui seul, elles ne bougeaient pas et tenaient
leurs yeux fixés sur lui avec pudeur.
24. Le bienheureux Dâmôdara> sachant que c'était le désir de tou-
cher ses pieds qui leur avait inspiré la pensée de ces pieuses obser-
vances , dit aux femmes :
25. Je sais, ô femmes vertueuses,, que votre désir est de m'honorer,
et ce désir, je l'approuve : il est juste qu'il se réalise.
26. Chez qui a mis en moi son affection > Tamour n'a pas pour
objet les jouissances de l'amour- Une graine cuite ou grillée s'emploie-
t-elle jamais comme semence?
27. Allez-vous-en au Parc, ô femmes, vos vœux sont exaucés : vous
les passerez avec moi au sein du bonheur ces nuits pour lesquelles,
ô femmes vertueuses, vous avez observé ces pieuses pratiques en
Thonneur d'Aryâ (Durgâ).
28. ÇuKA dit : A cet ordre de Bhagavat, les jeunes femmes, ayant
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXII. 115
obtenu ce qu'elles désiraient, retournèrent à regret au Parc, en mé-
ditant sur le lotus de ses pieds.-
29. Ensuite le bienheureux fils de Dêvakî, quittant la forêt Vrïndâ-
vana avec les bergers, mena paître les vaches au loin en compagnie de
son frère aîné.
30. C'était pendant la saison chaude, et, par un soleil brûlant,
les arbres, grâce à l'ombre qu'ils projetaient, étaient comme trans-
formés en autant de parasols; ce que voyant, Bhagavat dit aux habi-
tants du bois :
31. 0 Stôkakrïchna , ô Amçu , et vous , Çrîdâman , Subala , Ardj una ,
Vîçâla, Rïchabha, Tedjasvin, Dêvaprastha, Varûthapa,
32- Voyez ces êtres fortunés : ils ne vivent que pour les autres , sup-
portant le vent, la pluie, le chaud et le froid, afin de nous en garantir.
33. 0 la noble destinée que la leur! tout ce qui respire trouve en
eux le soutien de sa vie; et d'eux, non plus que de l'homme généreux,
jamais les suppliants ne s'éloignent la tristesse sur le visage.
34. Feuilles, fleurs, fruits, ombre, racines, écorce, bois, parfum,
résine, cendres, graines et jeunes pousses, tout chez eux concourt
à combler nos désirs.
35. Voilà ce qu'est pour les êtres une existence fructueuse ici-bas :
souffle vital, richesses, pensées et paroles, toujours ils doivent tout
consacrer au bien des êtres.
36. Il dit, et, passant au milieu des arbres dont les branches se
courbaient sous les bouquets de jeunes pousses, sous les masses de
fruits, de fleurs et de feuilles, il se rendit au bord de la Yamunâ.
37. Après y avoir fait boire aux vaches des eaux très pures, fraîches
et salutaires, ô roi, les bergers s'abreuvèrent eux-mêmes à leur guise
à ces eaux délicieuses.
38. Tandis que, sous leur conduite, les troupeaux paissaient libre-
ment dans le bois de la Yamunâ, ô roi, les bergers, tourmentés par
la jEaim , vinrent trouver Krïchna et Râma et leur dirent :
FIN DU VINGT-DEUXlikBnS CHAPITRE , AYANT POUR TITRE :
KRÏCiq^A AU BORD DE LA YAMUNÂ.
l5.
116 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE XXIII.
DELIVRANCE DE L'EPOUSE DU BRAHMANE.
1. Les bergers dirent : Râma, Râma, ô grand héros, et toi, Krïchna,
destructeur des méchants, ia faim nous torture, apaisez nos souf-
frances.
2. ÇvKA dit : Ainsi parlèrent les bergers. Dans une pensée bien-
veillante pour la femme pieuse du Brahmane, le bienheureux fils
de Dêvakî leur répondit :
3. Rendez-vous à Tendroit où Ton sacrifie aux Dieux, auprès des
Brahmanes habiles dans le Vêda, qui célèbrent, en vue d obtenir le
ciel, le sacrifice nommé Angirasa.
4. Arrivés là, bergers, demandez-leur du riz bouilli; dites que
vous venez de notre part; nommez-nous, le Bienheureux, mon frère
aîné, et moi.
5. A ces mots, les bergers partirent, et adressèrent aux Brahmanes
la demande de Bhagavat, les mains jointes en signe de respect et le
corps étendu sur le sol comme un bâton :
6. 0 Dieux terrestres, écoutez : sachez, et le bonheur soit avec
vous, que devant vous sont des bergers serviteurs de Krïchna, en-
voyés par Râma.
7. Râma et Atchyuta, qui font paître les vaches non loin d*ici, ont
faim et vous demandent du riz bouilli. Brahmanes, si vous avez du
riz bouilli, si vous avez la foi, donnez-leur ce qu'ils demandent, ô
vous qui connaissez si bien la loi.
8. Car, excepté dans le cas de consécration en vue du sacrifice
d'un animal domestique ou pour la cérémonie Sâutrâmanî, ô ver-
tueux Brahmanes, il n'y a pas de péché à manger le riz même d*une
personne consacrée.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXIII. 117
9. Les Brahmanes entendirent, sans y faire attention, la prière
qui leur était faite au nom de Bhagavat, absorbés qu'ils étaient dans
leurs misérables pensées, dans leurs pratiques sans fin, en vrais en-
fants qui se croient des vieillards.
10. Celui de la substance de qui sont formés le lieu et le temps
du sacrifice, les divers objets de TofiTrande, la prière, son emploi, le
prêtre, les feux, la divinité à qui le sacrifice est ofiert et celui qui
Toffre, les cérémonies saintes et leur vertu,
11. Celui enfin qui est l'Etre suprême et le bienheureux Adhô-
kchadja en personne, ces faux sages, ces prétendus coryphées du
genre humain, ne le reconnurent pas et ne virent en lui qu'un
simple mortel.
12. Ils ne rendirent pas même aux bergers leur salut, ils ne leur
répondirent pas même par un refus, ô roi fléau de tes ennemis.
Alors ceux-ci, tout découragés, vinrent raconter la chose à Krïchna
et à Râma.
13. Le Bienheureux , le souverain maître des mondes , ayant entendu
le récit des bergers, sourit, et, leur enseignant un stratagème en
usage dans le monde, il leur adressa de nouveau ces paroles :
14. Annoncez à leurs épouses que je suis arrivé ici avec Samkar-
chana : elles vous donneront autant de riz que vous en voudrez ; car
elles m'aiment et elles me sont unies par la pensée.
15. Alors les bergers se rendirent au gynécée, ils y virent les ver-
tueuses épouses des Brahmanes, qui étaient assises et richement
parées, ils les saluèrent et leur dirent avec respect :
16. Salut à vous, salut aux épouses des Deux-fois-nés. Écoutez
nos paroles : Krïchna n'est pas loin d'ici, et c'est lui qui nous envoie
vers vous.
17. 11 est venu jusqu'en ces lieux lointains avec les bergers et
avec Râma , tout en faisant paître les vaches : il a faim , donnez-lui
à manger, à lui et à ceux de sa suite.
18. En apprenant qu'Atchyuta était dans le voisinage, ces femmes,
qui avaient toujours souhaité ardemment de le voir et dont les cœurs
118 LE BHAGAVATA PUTIÂNA.
avaient été ravis au seul récit de ses hauts faits, en furent transportées
de joie,
19. Et, se chargeant elles-mêmes de vases remplis de mets exquis
des quatre sortes, elles allèrent toutes vers le hien-aimé, comme les
rivières vont à l'Océan,
20. En dépit des obstacles que leur opposaient à l'envi maris,
frères, proches parents et fils; car, dès longtemps, sur les récits qu'on
leur faisait de lui, elles avaient voué leurs pensées au Bienheureux,
à Celui dont la gloire est excellente,
21. Arrivées dans le bois de la Yamunâ, où Taçôka étalait ses
jeunes bourgeons, les femmes virent Krïchna qui se promenait, au
milieu des bergers, en compagnie de son frère aîné.
22. Devant le héros au teint foncé, à la robe couleur d'or, paré de
guirlandes de fleurs sauvages, de plumes de paon, de terre d'ocre
et de jeunes pousses, comme un acteur, appuyant une main sur
l'épaule d'un ami et de l'autre agitant un lotus , ayant aux oreilles des
lotus bleus, des boucles de cheveux lui retombant sur les joues, et le
visage épanoui par le sourire,
23. Ces femmes, qui tant de fois, au seul récit des hauts faits du
bien-aimé pénétrant par leurs oreilles, avaient abîmé leurs pensées en
lui , le faisant maintenant entrer en elles-mêmes par les ouvertures de
leurs yeux et le pressant [en pensée] dans des embrassements sans
fin, ô grand roi, oubliaient leurs souffrances, comme les êtres doués
de la personnalité, quand ils s'unissent à l'Etre suprême (Prâjna)
dans le profond sommeil.
24. Alors, sachant qu'elles avaient renoncé à toutes leurs espé-
rances pour venir à lui, pour le voir. Celui qui voit tous les cœurs
leur dit en souriant :
25. Bhagavat dit : Salut à vous, ô femmes fortunées, asseyez-vous;
que dois-je faire pour vous? C'est bien à vous d'être venues pour
nous voir.
26. Oui, certes, les sages, ceux qui entendent leur intérêt, pro-
fessent justement une dévotion désintéressée, incessante pour moi,
qui suis l'Ame et le bien-aimé [par excellence].
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXIIL 119
27, Et quel autre leur serait plus cher? N'est-ce pas à leur union avec
moi que la vie, que l'intelligence, que l'organe interne, les proches, le
corps ^ une épouse, les enfants et les richesses doivent tout leur prix?
28- Allez donc à l'endroit où l'on sacrifie aux Dieux. Vos époux,
les Deux-fois-nés, achèveront le sacrifice avec votre assistance, ainsi
qu'il convient à des maîtres de maison.
29. Les épouses des Brahmanes dirent : Seigneur, ne parle pas ainsi,
ce serait cruauté à toi; accomplis ta promesse» Nous sommes venues
à tes pieds pour recevoir sur nos cheveux la guirlande de tulasî
que tu rejettes dédaigneusement du pied, et pour cela nous avons
passé sur le corps de tous les nôtres.
30. Tous nous repoussent, nos maris, nos père et mère, nos fils,
nos frères, nos parents, nos amis, ceux qui ne le sont pas à plus
forte raison. Nous voilà prosternées à tes pieds, désormais notre seul
refuge, ô héros victorieux : fais ce que nous demandons.
31. Bhagavat dit : Non^ vous ne risquez pas d'être blâmées par vos
maris , par vos père et mère , par vos frères , par vos fils ou par d'autres ;
et les mondes qui jouissent de ma bienveillance, les Dieux eux-
mêmes, vous approuvent.
32. L'union charnelle ne fait pas le bonheur, elle n'ajoute rien à
TafiFection entre les humains ici-bas : unissez-vous à moi de cœur, et
vous m'obtiendrez avant peu»
33. ÇuKÀ dit : A ces mots, les épouses des Brahmanes revinrent à
l'enceinte sacrée; et ceux-ci achevèrent le sacrifice avec leurs femmes,
sans leur adresser aucun blâme.
34. Retenue par son mari, l'une d'elles, caressant dans son cœur
Bhagavat tel qu'il lui était connu par ouï-dire, quitta le corps qu'elle
devait à Tenchaînement des œuvres.
35. Ensuite le bienheureux, le tout-puissant Gôvinda, après avoir
distribué aux bergers les aliments de quatre sortes, en mangea lui-
même à son tour.
36. C'est ainsi que, se conformant aux usages des hommes sous la
forme humaine qu'il revêt en se jouant, il prenait plaisir à faire la joie
• *•
120 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
des vaches, des bergers et des bergères par sa beauté, par ses discours
et par ses actes.
37. Alors les Brahmanes, rappelant leurs souvenirs, eurent regret
de la faute qulls avaient commise en repoussant la demande des deux
maîtres des mondes, déguisés sous une forme humaine.
38. Voyant que leurs épouses avaient pour le Bienheureux,
pour Krïchna, une dévotion surhumaine, tandis qu'ils y étaient
étrangers, ils furent pris de regret et s'adressèrent à eux-mêmes ces
reproches :
39. Fi de la triple naissance que nous avons reçue et de notre
science , fi de nos observances pieuses , fi de nos multiples connais-
sances, fi de notre noblesse, fi de notre habileté dans les sacrifices,
puisque nous avons détourné notre face d'Adhôkchadja !
40. Sans doute la puissance magique de Bhagavat trouble les
Yôgins eux-mêmes, quand, tout Brahmanes, tout précepteurs que
nous sommes du genre humain, elle nous trouble sur notre propre
intérêt.
41. Oh ! voyez : l'amour invincible pour Krïchna, pour le maître
des mondes, a brisé, même chez des femmes, les affections domes-
tiques, qui enchaînent à la mort.
42. Elles n'ont pas été régénérées par l'initiation, elles n'ont pas
demeuré chez un précepteur spirituel, elles ne se sont adonnées ni à
la pénitence, ni à l'étude de l'âme suprême, ni aux purifications, ni
aux œuvres saintes;
43. Et cependant elles ont pour celui qui est l'objet des louanges
les plus hautes, pour Krïchna, le maître des maîtres du Yoga, une
dévotion inébranlable, que nous n'avons pas, nous, malgré toutes
nos consécrations.
44. Oui, nous étions aveugles sur notre propre bien, le négligeant
par attachement à nos maisons; et voilà que Celui qui est la voie
des gens de bien, ô merveille I nous a rappelés à nous-mêmes par la
bouche des bergers.
45. Puisque ses désirs sont comblés autrement, puisqu'il dispose
de la félicité absolue et de toutes les bénédictions, qu'a-t-il besoin de
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXIIL 121
nous, qui sommes pour lui des sujets? Chez ie Seigneur, ce nest là
qu'une apparence trompeuse.
46. De la part de celui que Çrî (la Fortune) adore et pour qui
elle délaisse les autres, souhaitant d'embrasser incessamment ses
pieds et renonçant pour lui à son naturel volage, une pareille de-
mande est bien faite pour troubler des hommes.
(i7. Quand on nous a dit : « Celui de la substance de qui sont for-
més le lieu et le temps du sacrifice, les objets divers de l'offrande, la
prière, son emploi, le prêtre, les feux, la divinité à qui le sacrifice est
offert et celui qui l'offre, les cérémonies saintes et leur vertu,
48. « Le bienheureux Vichnu en personne, le maître des maîtres du
Yoga, a pris naissance chez les Yadus, » nous n'avons rien compris à
ces paroles, dans notre aveuglement.
49. Ah! combien nous sommes heureux d'avoir de telles épouses!
Grâce à leur dévotion, voilà que notre pensée s'est fixée inébranlable-
ment sur Hari.
50. Salut à toi, au bienheureux Krïchna, dont l'intelligence est
toujours éveillée, dont la puissance magique trouble nos esprits et
nous fait errer dans les voies des œuvres.
51. Puisse l'antique Purucha, dont la magie a troublé nos âmes
et nous a fait méconnaître sa grandeur, nous pardonner notre of-
fense !
52. Ainsi disaient ces pécheurs, au souvenir de la faute qu'ils
avaient commise envers Krïchna; et tout désireux qu'ils étaient de
voir le Parc, ils ne bougèrent pas de place, par crainte de Kadîsa.
FIN DU VINGT-TROISIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DIÉLIVRANGE DE LXPOUSE DU BRAHMANE ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÂl||IA ,
LE BIENHEUREUX BHÎGAVATA ,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÀ ET COMPOSA PAR VTÂSA.
IV. l6
122 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
CHAPITRE XXIV
LE SACRIFICE INTERROMPU.
1 . ÇuKÀ dit : Pendant que Bhagavat résidait dans le Parc en com-
pagnie de Baladêva, il vit un jour les bergers occupés aux préparatifs
d'un sacrifice en Thonneur d'Indra.
2. Bhagavat savait bien ce qu'ils faisaient, étant l'âme universelle
et Celui qui voit tout; cependant, s'inclinant avec respect devant
Nanda et les autres vieillards, il leur adressa cette question :
3. Dis-moi, père, pourquoi l'agitation qui règne parmi vous? Quel
en doit être le fruit? A quelles prescriptions obéissez-vous? Avec
quoi célébrez-vous ce sacrifice ?
4. Dis-le-moi, père; j'ai un grand désir de l'apprendre. Les gens
de bien n'ont rien à cacher de ce qu'ils font ici-bas, parce qu'ils voient
l'âme partout,
5. Parce qu'ils ne distinguent pas entre leur âme et celle des autres,
parce qu'il n'y a pour eux ni ami, ni indifférent, ni ennemi. [Si pour-
tant on admet ces distinctions] il faut éviter l'indifférent comme un
ennemi, dit-on, et traiter l'ami comme un autre soi-même.
6. Les hommes, en célébrant des sacrifices, le font avec ou sans
connaissance de cause; celui qui le sait peut en recueillir le fruit,
non celui qui l'ignore.
7. Ainsi, en cette circonstance, avez-vous mûrement pesé la con-
venance de votre sacrifice? ou bien n'est-ce là pour vous qu'une
affaire d'usage? Réponds à ma question, je te prie.
8. Nanda dit : Le bienheureux Indra est le Dieu de l'orage, et les
nuages sont ses formes sensibles; ce sont eux qui répandent sur les
êtres l'eau qui les fait vivre et respirer.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXIV. 123
9. Indra, cher enfant, étant le maître souverain des nuages, nous
lui offrons en sacrifice, nous et les autres humains, les biens dus à
ses sucs fécondants.
10. Nous employons ce qui en reste à nos besoins, en vue d'ob-
tenir les fruits du triple objet de la vie : l'homme peine et le nuage
orageux féconde.
11. Et ce devoir, qui résume tous les devoirs, celui qui s'y refuse
par caprice, par cupidité, par crainte ou par un sentiment de haine,
ne connaît point le bonheur.
12. ÇuKA dit : Ainsi parlèrent Nanda et les autres habitants du Parc.
Après les avoir entendus, Kêçava, qui voulait pousser Indra à bout,
dit, à son père :
13. Bhùgavat dit : C'est à l'œuvre que l'homme doit de naître, à
l'œuvre qu'il doit de mourir; plaisir et douleur, crainte et sécurité,
tout lui vient de l'œuvre.
14. S'il est un maître, quel qu'il soit, attribuant aux autres la
récompense de leurs œuvres, il lui jEaut un agent à récompenser; car
il ne peut rien envers qui n'agit point.
15. Qu'importe Indra aux êtres de ce monde, puisque chacun y
subit l'influence de ses œuvres, puisque Indra ne peut rien changer
au lot que le Naturel assigne aux hommes ?
16. Car le Naturel est la loi de la créature; c'est au Naturel qu'elle
obéit; tout l'univers, Dieux, Démons et humains, repose sur le
Naturel.
17. Si la créature s'unit à des corps d'un ordre inférieur ou d'un
ordre supérieur, si elle les quitte , c'est en vertu de l'œuvre. L'œuvre est
pour elle l'ennemi, l'ami et l'indifférent, c'est le gourou, c'est Içvara.
18. Ainsi, c'est l'œuvre que doit honorer la créature qui se fait à
elle-même sa destinée en obéissant au Naturel. La vraie divinité du
sacrifice, pour elle, c'est celle qui la fait vivre.
19. L'homme qui, vivant de tel ou tel état, va demander sa vie à
un autre, n'y trouve pas plus le bonheur que l'épouse infidèle auprès
d'un amant.
20. Le Brahmane doit vivre du Vêda; le Kchatriya, de la protec-
i6.
124 LE BHÀGAVATA PURANA,
tion dont il couvre la terre; le Vâiçya^ d'une profession, et le Çûdra
en servant les Deux-fois-nés.
21. Il y a quatre sortes de professions: l'agriculture , le com-
merce, la garde des troupeaux, et en quatrième lieu celle qu'on
appelle prêt à intérêt. Nous, c'est du soin des troupeaux que nous
avons toujours vécu.
22. Aux trois Qualités de bonté, de passion et d'obscurité sont
dues respectivement la conservation, la création et la destruction du
monde. De la passion naissent, par le rapprochement des sexes, tous
les êtres d'espèces diverses.
23. Les nuages ne font qu'obéir à la passion en répandant leurs
eaux; et c'est à eux seuls que les créatures doivent de prospérer. Que
fera à cela le grand Indra?
24. Nous n'avons nous autres ni villes, ni campagnes, ni villages,
ni maisons; nous sommes des sauvages, père, n'ayant pour demeure
que les bois et les montagnes.
25. C'est donc aux vaches, aux Brahmanes et à la montagne qu'il
faut sacrifier, et c'est à ce sacrifice-là qu'il faut faire servir les prépa-
ratifs destinés à celui d'Indra.
26. Mettez sur le feu des mets de toutes sortes, des sauces, des
crèmes, des gâteaux au beurre, des tourteaux, des tartes, et em-
ployez-y tout le lait.
27. Que des Brahmanes habiles dans le Vêda versent la libation sur
les feux suivant les rites; donnez-leur du riz en abondance et des
vaches pour honoraires ;
28. Donnez aussi aux autres, aux Açvas, aux Tchândâlas, aux dé-
gradés, à chacun ainsi qu'il convient; donnez de l'herbe aux vaches,
faites une offrande à la montagne,
29. Et, après avoir mangé, après vous être parés, parfumés et
vêtus de vos robes les plus belles, défilez autour des vaches, des
Brahmanes, des feux et de la montagne, la droite tournée vers eux.
30. Tel est mon avis, père; suivez-le si vous l'approuvez. Cette
offrande sera agréable aux vaches, aux Brahmanes, à la montagne et
à moi-même.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXIV. 125
3L ÇuKÀ dit: Ainsi parla Bhagavat, qui est le Temps, en vue
d'abattre l'orgueil de Çakra (Indra). Nanda et les autres bergers,
l'ayant entendu , accueillirent ses paroles en disant : Très bien !
32. Et ils accomplirent toutes choses comme l'avait dit Madhu-
sûdana: ils firent réciter la bénédiction; avec les objets destinés au
sacrifice d'Indra ils préparèrent pour la montagne et pour les Dvidjas
33. Des offrandes, qu'ils leur présentèrent avec respect à eux et à
tous les assistants, ainsi que l'herbe aux vaches; et, mettant les trou-
peaux en tête, ils défilèrent autour de la montagne, la droite tournée
vers elle ,
34. Revêtus de leurs plus belles parures et montés sur des chariots
attelés de buffles, avec les bergères qui chantaient les hauts faits de
Krïchna, tandis que les Brahmanes accompagnaient leurs chants de
bénédictions.
35. Cependant, pour inspirer confiance aux bergers, Krïchna
prenant une forme extraordinaire : C'est moi qui suis la montagne ,
dit-il; et, sous ce corps gigantesque, il dévora une part énorme de
l'offrande.
36. Puis à cette forme, qui était lui, il rendit hommage lui-même
avec les gens du Parc, en disant: Oh! voyez comme la belle mon-
tagne nous a été propice.
37. C'est elle qui, changeant de forme à volonté, tue les mortels
qui hantent les bois, quand ils la dédaignent. Honorons en elle la
puissance qui nous protège , nous et nos vaches.
38. Il dit, et les bergers, ayant achevé le sacrifice en l'honneur
de la montagne, des vaches et des Brahmanes, ainsi que le fils de
Vasudêva le leur avait conseillé, retournèrent au Parc en compagnie
de Krïchna.
PIN DU VINGT-QUATRIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
LE SACRIFICE INTERROMPU,
DANS LA PREBUERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÎlMA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRi PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
126 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
CHAPITRE XXV.
KRICHNA SOUTIENT EN L'AIR LE MONT GOVARDHANA.
1. ÇuKA dit: Alors Indra, voyant ses honneurs abolis, ô roi, tourna
sa colère contre Nanda et les autres bergers , qui avaient pris Krîchna
pour protecteur.
2. Les nuages destinés à mettre fin aux mondes forment un batail-
lon à lui soumis, qu'on appelle le Destructeur. Blessé dans son orgueil
de maître souverain, Indra furieux, stimulant leur ardeur, dit aux
nuages ces paroles :
3. 0 puissance de l'ivresse qu'inspire la prospérité! Des bergers,
des habitants des bois avoir recours à Krîchna, à un mortel, et faire
fi de ma divinité !
4. C'est comme si, négligeant la pensée de l'âme suprême, on
comptait sur d'impuissants sacrifices, composés de cérémonies et ne
pouvant être comparés à unvaisseau que de nom, pour traverser
l'océan de l'existence.
5. En mettant leur espoir dans un enfant bavard, sot, ignorant
et présomptueux, dans Krïchna, dans un mortel, les bergers m'ont
blessé au vif.
6. Puisque la prospérité les rend si fiers et l'appui de Krïchna si
confiants en eux-mêmes, abattez l'aveugle ivresse que leur inspire la
prospérité, détruisez leurs troupeaux.
7. Moi-même, montant mon éléphant Âirâvata, je marcherai
contre le Parc , j'irai avec les puissantes légions des vents détruire les
étables de Nanda.
8. ÇuKA dit: A cet ordre de Maghavan, les nuages déchaînés,
s'abattant en pluies torrentielles sur le Parc de Nanda, s'y appesanti*
rent violemment.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXV. 127
9. Ëtincelant du feu des éclairs, mugissant des éclats de la foudre
et poussés par les troupes acharnées des Maruts (les vents), ib y
fondirent en avalanches d'eau et de gravier.
10. D'épaisses colonnes liquides s'échappaient incessamment des
nuages, et, couvrant la terre de leur masse fluide, la submergeant
de tout côté, elles nen laissaient voir nulle part ni les dépressions ni
les hauteurs.
11. JLies animaux domestiques frissonnant sous la pluie battante
et sous les coups de vent, comme les bergers et les bergères gre-
lottant de froid, recoururent tous à la protection de Gôvinda.
12. [Les animaux,] se faisant de leur propre corps un abri pour
leur tête et pour leurs petits, pendant que l'orage sévissait sur eux-
mêmes et qu'ils tremblaient de tous leurs membres , se réfugièrent
aux pieds de Bhagavat.
13. Krïchna, fortuné Krïchna [disaient les bergers], ô puissant
héros, sauve le Parc dont tu es le protecteur, sauve-nous de la colère
d'Indra, toi si bon pour qui t'aime.
14. A la vue de la pluie de gravier qui s'abattait avec violence sur
les habitants du Parc et les affolait, le bienheureux Hari reconnut les
effets de la colère d'Indra :
15. Cet orage hors de saison et formidable {se dit-il) , ces coups de
vent, cette pluie de sable, c'est Indra qui les envoie pour nous perdre ,
parce que nous avons aboli son culte.
16. Je saurai bien y remédier, grâce à ma puissance mystérieuse,
et, confondant ceux qui, dans leur aveuglement, se prétendent les
maîtres des mondes, je dissiperai les ténèbres où les plonge l'ivresse
de la prospérité.
17. Les Suras ne tirent pas vanité du titre de Seigneur, quand
domine chez eux la Qualité de bonté; dans le cas contraire, je brise
leur orgueil et les rappelle au calme.
18. Puis donc que le Parc voit en moi son refuge, son prolecteur
et son soutien, je le sauverai par un acte de ma puissance mysté-
rieuse; ma résolution est arrêtée.
19. ÇuKÀ dit : Ainsi dit Krïchna, et, d'une seule main soulevant
128 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
le mont Gôvardhana de sa base, il le soutint en Tair aussi facilement
qu'.un petit enfant soutient un champignon.
20. Bhagavat dit alors aux bergers : Mère, père, et vous, habitants
du Parc,^ entrez comme vous voudrez sous la montagne, vous et vos
troupeaux.
21. Ne craignez pas que sa masse vienne à m'échapper de la main;
vous pouvez maintenant défier le vent et la pluie: je vous ai ménagé
un abri.
22. Rassurés alors par les paroles encourageantes de Krïchna,
ils entrèrent sous la montagne et s'y établirent le mieux qu'ils
purent, avec tout ce qu'ils avaient, avec leurs troupeaux et leurs ser-
viteurs.
23. Insensible aux sou£Prances de la faim et de la soif et indi£Pérent
à son propre bien-être, il soutint la montagne pendant sept jours,
sous les yeux des habitants du Parc, sans bouger de place.
2k. Indra, témoin de la puissance mystérieuse de Krïchna, en fut
émerveillé; à bout de ressources et renonçant à ses desseins, il rappela
les nuages, ses serviteurs.
25. Le ciel s'éclaircit, le soleil, reparut et l'efiFroyable tempête prit
fin; ce que voyant, le héros qui soutenait le mont Gôvardhana dit
aux bergers :
26. Sortez sans crainte, bergers, emmenez vos femmes, vos en-
fants , tout ce qui est à vous : l'orage est passé , et les nuages sont
allégés de leurs eaux.
27. ÇuKA dit : Alors les bergers sortirent, emmenant chacun son
troupeau, pendant que, sur les chariots chargés des ustensiles, les
femmes, les enfants et les vieillards s'avançaient lentement.
28. Cependant le tout-puissant Bhagavat remit en se jouant la
montagne sur sa base, sous les yeux de tous les êtres', comme elle était
auparavant.
29. Dans la vivacité de leur aflFection, les habitants du Parc,
transportés d'allégresse, se réunirent autour de lui et le pressèrent
tendrement dans leurs bras suivant l'usage; et les bergères, le cœur
débordant d'amour et de joie, lui présentèrent respectueusement une
•n .
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXV. 129
offrande de lait caillé , de grains rôtis et d'eau , en accompagnant leur
don des souhaits les meilleurs.
30. Yaçôdâ, Rôhinî, Nanda et Râma, le héros fort entre les forts,
embrassèrent Krïchna avec une affectueuse émotion, en faisant des
vœux pour lui.
31. Du haut du ciel, les troupes des Dieux, les Sâdhyas, les Sid-
dhas, les Gandharvas et les Tchâranas célébrèrent ses louanges, et,
dans la joie de leur âme, ils répandirent des pluies de fleurs sur le
héros.
32. Les conques et les tambours, animés par les Dieux, retentirent
dans le ciel, et les chefs des Gandharvas, ayant à leur tête Tumbaru,
entonnèrent des chants, ô roi.
33. Ensuite Hari, entouré des bergers dont il était tendrement
aimé, ô roi, se rendit à son Parc en compagnie de Bala, et les ber-
gères, ivres de joie, cheminaient en chantant ces hauts faits de
Krïchna et en le caressant au fond de leurs cœurs.
FIN DU VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
KRÏCHNA SOUTIENT EN L'AIR LE MONT GÔVARDHANA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVkE DIXIÈME DU GRAND PURÀ^A ,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRE PAR BRAHMÀ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
IV. 17
130 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE XXVI.
ENTRETIEN DE NANDA ET DES BERGERS.
1 . ÇuKÀ dit : Les bergers , qui avaient été témoins de ce haut
fait de Krîchna ainsi que d'autres semblables , et qui s*en étonnaient
parce qu'ils n'avaient pas le secret de sa force, allèrent trouver
[Nanda] et lui dirent :
2. Les bergers dirent: Gomment se résigne-t-il à mener une exis-
tence indigne de lui parmi des gens grossiers , lorsqu'il accomplit dès
l'enfance des actes aussi surprenants ?
3. Comment s'y résigne-t-il quand, à l'âge de sept ans, il soutient
en l'air, d'une seule main, une haute montagne en se jouant, comme
le roi des éléphants soutient un lotus?
4. Lorsqu'il était encore au berceau, clignant les yeux devant
Pûtanâ, il a épuisé la vie de la robuste ogresse en même temps que
le lait de ses mamelles, comme le temps épuise la vigueur du corps.
5. Agitant les pieds en l'air, à l'âge de (quelques) mois, il a ren-
versé sens dessus dessous le chariot sous lequel il était couché, rien
qu'à le frapper, en pleurant, avec la pointe du pied.
6. A l'âge d'un an, enlevé de la place où il était assis et emporté à
travers les airs par le Démon Trïnâvarta, il l'a étouflFé en lui serrant
la gorge.
7. Attaché un jour au mortier par sa mère pour avoir volé du
beurre, il a renversé les deux arbres ardjunas en rampant entre eux
sur les bras.
8. Un jour qu'il menait paître les veaux dans la forêt avec Râma
et ses jeunes camarades, et que Baka voulait le tuer, il a déchiré son
ennemi en le prenant des deux mains par le bec.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXVI. 131
0. Après avoir tué le Démon qui se glissait, pour le tuer, parmi
les veaux, sous la forme d'un veau, il a abattu en se jouant, avec soa
cadavre , les fruits des arbres kapitthas.
10. Assisté de Bala, il a tué le Démon fait âne, ainsi que les siens,
et rendu sûre la foret de palmiers, où il y avait abondance de fruits
mûrs.
1 1 . Après avoir mis à mort le monstrueux Pralamba par la main
puissante de Bala , il a sauvé les troupeaux du Parc et leurs gardiens
de Tincendie de la forêt.
12. Il a dompté le roi des serpents aux dents venimeuses, il a
dissipé son ivresse, et, le chassant violemment du lac quil occupait, il
a purifié les eaux de la rivière Yamunâ du poison dont elles étaient
infectées.
13. Tous tant que nous sommes dans le Parc, nous avons pour
lui, pour ton fils, une afiection irrésistible, ô Nanda, et il nous
aime en retour comme s il nous devait la vie.
Ift. Quy a-t-il de commun entre un enfant de sept ans et une
haute montagne à tenir en Tair? Tout cela, ô maître du Parc, fait
naître des doutes en nous au sujet de ton fiils.
15. Nanda dit : Ecoutez, bergers, et puissent vos doutes se dissiper
au sujet de cet enfant, écoutez les paroles que Garga ma dites sur loi
quand il était tout jeune :
16. Celui-ci, qui revêt des formes corporelles à chaque âge du
monde, a déjà paru sous trois couleurs : la blanche, la rouge et la
jaune; aujourd'hui, c'est la noire qu il a adoptée.
17. Parce que, avant d'être ton fils, il est né à Vasudéva dans
un autre sein, les sages l'appellent le bienheureux Vâsudêva (fils de
Vasudéva ) .
18. Innombrables sont les noms et les formes que prend ton fils
suivant les qualités qu'il manifeste et les hauts faits qu'il accompHt;
nous ne les connaissons, ni moi ni personne ici-bas.
19. Il assurera votre bonheur à tous et fera la joie des bergers et de
leurs troupeaux. Grâce à lui, vous franchirez en un instant tous les
pas difficiles.
'7-
132 LE BHÂGAVATA PURANA.
20. Alors que les gens de bien étaient opprimés jadis par les Da-
syus, c est lui qui les protégea dans un pays sans roi, lui qui leur
donna la victoire sur les Dasyus et qui les fit prospérer.
21. Contre les hommes qui mettent leur affection en cet être for-
tuné, jamais les ennemis ne prévalent, non plus que les Démons
contre les partisans de Vichnu.
22. Ainsi, ô Nanda, ce jeune enfant est l'égal de Nârâyana en
qualités, en beauté, en gloire et en puissance : ne t'étonne point de
ses hauts faits.
23. Après que Garga m'eut adressé ces paroles en personne, le
sage Brahmane retourna à sa demeure, et je crois fermement depuis
lors que Krïchna, le héros infatigable dans ses œuvres, est une por-
tion de Nârâyana.
24. ÇvKA dit : Lorsqu'ils eurent entendu de la bouche de Nanda la
prophétie de Gargâ, les habitants du Parc, qui connaissaient déjà par
eux-mêmes ou par la renommée la puissance de Krïchna à l'énergie
infinie, en furent remplis de joie et ils honorèrent Nanda et Krïchna
sans plus s'étonner de rien.
25. Quand le Dieu de l'orage, furieux de la suppression du sacrifice
(préparé en son honneur), déchaînait avec la foudre le gravier et les
vents tempétueux, et qu'il plongeait dans le désespoir les bergers, les
bergères et leurs troupeaux, le héros compatissant, les voyant recourir
à lui, leur sourit et, soulevant la montagne d'une seule main, cojmme
un faible enfant soulève un champignon en se jouant, il la maintiht en
l'air, sauva le Parc et du même coup abattit l'orgueil du grand Indra.
Puisse rindra des vaches (Krïchna) nous être propice!
FIN DU VINGT-SIXIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
ENTRETIEN DE NANDA ET DES RERGERS,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRi PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYASA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXVII. 133
CHAPITRE XXVII.
SACRE DE KRICHNA.
1 . ÇuKA dit : Après le haut fait accompli par Krichna en soulevant
le mont Grôvardhana et en sauvant le Parc de Tinondation, Surabhi (la
vache d'abondance), quittant le Gôlôka (le monde des vaches), se
rendit auprès de lui, ainsi que Çakra (Indra).
2. Celui-ci l'aborda isolément, et, honteux de la faute dont il s'était
rendu coupable, il lui toucha les pieds avec son diadème aussi bril-
lant que le soleil.
3. Il avait été témoin de la puissance si vantée de Krïchna à
l'énergie infinie, et, renonçant à l'orgueil de maître des trois mondes,
il dit, en joignant respectueusement les mains :
4. Indra dit: Ton essence est bonté pure, elle est calme et con-
templative par nature, exempte de passion et d'obscurité; ce monde
qui est illusion, cours incessant des Qualités et suite de l'ignorance,
n'a pas de réalité pour toi ,
5. Bien moins encore. Seigneur^ les sentiments qui en sont la
cause et l'effet, la cupidité et les autres passions qui caractérisent les
ignorants. Toutefois tu es armé du châtiment pour protéger la loi et
pour contenir les méchants.
6. Tu es le père, le gourou, le maître suprême des mondes, tu
es le temps irrésistible, tenant en main le châtiment; et, sous les
formes que tu revêts spontanément, tu te fais un jeu de dissiper l'or-
gueil des prétendus maîtres des mondes, dans leur propre intérêt.
7. Ceux qui sont comme moi-même ignorants et fiers de leur titre
de maître des mondes, en te voyant inaccessible à la crainte au mo-
ment du danger, dépouillent soudain leur fierté et entrent avec humi-
134 LE BHÂGAVATA PURANA.
lité dans la voie suivie par tes nobles serviteurs : c^est seulement à
châtier les méchants que tendent tes eflForts.
8. Plongé dans l'ivresse de la toute-puissance, j'ai péché contre
toi, j'ai méconnu ta suprématie; pardonne, Seigneur, à mon aveu-
glement; puissé-je n'avoir plus de pensée mauvaise!
9. En descendant ici-bas aujourd'hui, ô Adhôkchadja, ce que tu
poursuis, c'est l'anéantissement des chefs d'armées qui sont à charge
à eux-mêmes et pour les autres une source de maux infinis, c'est le
salut de ceux qui se prosternent à tes pieds, ô Dieu.
10. Salut à toi, salut au Bienheureux, au Purucha, à l'âme su-
prême; salut au fils de Vasudêva, à Krïchna, chef des Sâtvats.
11. Salut à toi qui prends un corps au gré des tiens, bien que ta
forme soit celle de la science pure; à toi qui est le Tout, le germ^
du Tout, l'âme de tous les êtres.
12. O Bhâgavat, j'ai déchaîné la pluie et les vents pour détruire
le Parc; j'ai cédé à la révolte de mon orgueil, à la col^ de voir
mon culte délaissé;
13. Et toi. Seigneur, tu n'as eu pour moi que bienveillance, tu as
dissipé ma folie, et rendu vains mes efforts. Vers toi, qui es le Sei-
gneur, le gourou, l'âme suprême, je viens en suppliant,
U. ÇvKA dit : Aux louanges que Maghavan lui adressait ainsi, le
bienheureux Krïchna répondit, en lui souriant, d'une voix puissante
comme celle du nuage :
15. Bhâgavat dit : Lorsque j'ai interrompu le sacrifice à toi des-
tiné , 6 Maghavan , c'était par bonté pour toi , afin que tu penses tou-
jours à moi désormais, après t'être enorgueilli à l'excès de ton rang
suprême d'Indra.
16. Celui qui, aveuglé par l'ivresse de la toute-puissance et de la
prospérité, ne voit pas mon bras armé du châtiment, je le raiverse
du faîte de sa gloire, quand je lui veux du bien.
17. Va, toi, Çakra [et vous tous, gardiens des mondes, allez], et
puisse le bonheur être avec vous, faites ce que je vous ordonne,
restez, avec vigilance et modestie, dans les domaines à vous assi-
gnés.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXVII. 135
18. Ensuite la sage Surabhi, suivie des siens, s'adressant respec-
tueusement à Krïchna, au souverain Seigneur, caché sous la forme
d'un berger, le salua et dit :
19. Surabhi dit: Krïchna, Krïchna, ô grand Yôgin, ô toi qui es
Tâme de tout, l'auteur de tout, grâce à toi nous avons un protecteur,
ô protecteur des mondes, ô Atchyuta !
20. Sois pour nous la divinité par excellence, sois pour nous Indra,
ô maître des mondes, assure le bonheur des vaches, des Brahmanes,
des Dieux et des gens de bien.
21. Nous allons te sacrer notre Indra, ainsi que Brahmâ nous Ta
ordonné : tu es descendu ici-bas , ô âme universelle , pour délivrer la
terre de son fardeau.
22. ÇuKA dit : Après avoir ainsi salué Krïchna, Surabhi le consa-
cra avec son propre lait; et, avec les eaux puisées par l'éléphant
Airâvata dans le Gange céleste,
23. Indra, assisté des Riichis divins, sacra Dâçârha, à la prière des
Mères des Dieux : il lui donna le nom de Gôvinda.
24. Là vinrent, à la suite de Tumbaru et de Nârada, les Gandhar-
vas, les Vidyâdharas, les Siddhas et les Tchâranas, et, tandis qu'ils
célébraient dans leurs chants la gloire de Hari qui efface les péchés
du monde, les épouses des Suras, transportées de joie, se mouvaient
en cadence.
25. Les chefs des troupes divines chantèrent ses louanges et ré-
pandirent sur lui des pluies de fleurs merveilleuses ; les trois mondes
jouirent de la suprême félicité et les vaches inondèrent la terre de
leur lait.
26. Les cours d'eau regorgeaient des liquides savoureux les plus
variés, le miel dégouttait des arbres, les moissons mûrissaient sans
culture et les montagnes étalaient leurs pierres fines à fleur de
terre.
27. Lorsque Krïchna fut sacré, ô descendant de Kuru, tous les
animaux, même ceux d'un naturel féroce, devinrent inofiensifs, ô
prince vénérable.
28. Après que Çakra eut ainsi sacré Gôvinda roi des vaches et des
136 LE BHÂGAVATA PURANA.
Parcs, et qu'il eut été congédié par Krïchna, il retourna au ciel, au
milieu d'une escorte de Dieux et autres êtres surnaturels.
FIN DU VINGT-SEPTIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
SACRE DE KRÏCHNA,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
/'
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXVIII. 137
CHAPITRE XXVIII
DÉLIVRANCE DE NANDA-
1. ÇuKA dit : Or Nanda, ayant jeûné le onzième jour en l'honneur
de Djanârdana, alla se baigner le jour suivant dans les eaux de la
Kâlindî (la Yamunâ).
2. S'emparant de lui, un Asura, serviteur de Varuna, le conduisit
devant son maître pour avoir méconnu l'heure réservée aux Asuras
en entrant dans Teau avant la fin de la nuit.
3. Les bergers, ne le voyant plus, s'écrièrent: 0 Râma! ô Krïchna!
Dès que le Bienheureux, dès que le Seigneur tout-puissant qui as-
sure le salut de ses fidèles serviteurs eut appris que son père avait
été emmené devant Varuna, ô roi, il se rendit auprès de lui.
4. En voyant venir à lui Hrîchîkêça, le gardien des mondes l'ac-
cueillit avec un grand respect, et, pénétré à sa vue de la joie la plus
vive, il dit:
5. Varuna dit: C'est d'aujourd'hui seulement. Seigneur, que je vis
réellement, c'est d'aujourd'hui seulement que j'ai atteint l'objet de
l'existence. Ceux-là seuls qui te touchent les pieds, ô Bienheureux,
sont arrivés au terme de la route.
6. Salut à toi, qui es Bhagavat, Brahme, l'âme suprême, à toi
sur qui n'a point de prise, d'après l'Ecriture, la puissance magique
qui accomplit la création des mondes.
7. Un de mes serviteurs, par ignorance, par aveuglement, et
méconnaissant son devoir, m'a amené ton père : pardonne-lui cette •
offense , ô Bhagavat.
8. Montre-toi bienveillant aussi pour moi, ô Krïchna, ô toi qui
IV. i8
138 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
vois tout. Emmène ton père, ô Gôvinda, ô fils plein de tendresse
pour ton père.
9. ÇvKA dit : Krïchna, qui est Bhagavat et le souverain maître de
toutes choses, se laissa fléchir, et, partant avec son père, il porta la
joie chez les siens.
10. Or Nanda, qui avait vu les gardiens des mondes, dans Tèclat de
leur magnificence surnaturelle, s'incliner respectueusement devant le
bienheureux Krïchna , raconta la chose avec admiration à ses parents;
11. Et, s'abandonnant aux impatients désirs de leurs âmes, les
bergers, persuadés que Krïchna était le Seigneur, ô roi (dirent entre
eux) : Et nous, le souverain Seigneur nous mènera-t-il jamais à sa
demeure subtile ?
12. Le Bienheureux, qui voit tout, ayant vu le désir que les siens
formaient et voulant dans sa miséricorde leur donner satisfaction, se
dit à lui-même :
13. L'homme, ballotté en ce monde, au gré de l'ignorance, des
désirs et des œuvres, dans les voies les plus hautes et les plus basses,
ne connaît point celle qui m'est propre.
14. Ainsi dit en lui-même le bienheureux Hari, dont la compas-
sion est sans bornes, et il montra aux bergers son monde, à lui, qui
s'élève au-dessus des ténèbres,
15. Qui est vérité et science infinie, Brahme et splendeur éter-
nelle, et que contemplent, écartant le voile des Qualités, les saints
solitaires absorbés dans le recueillement.
16. Krichna, les ayant conduits à l'étang de Brahme, les y plongea,
et, les ayant réveillés, il leur fit contempler le monde de Brahme là
même où Akrûra pénétra jadis.
17. Et là, à la vue de ce monde, à la vue de Krïchna, entouré des
Hymnes sacrés qui célébraient ses louanges, Nanda et les autres ber-
gers furent ravis de joie et ti^ansportés d'admiration.
FIN DU VINGT-HUITIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DÉLIVRANCE DE NANDA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXIX. 139
CHAPITRE XXIX.
COMMENCEMENT DU JEU DU RASA.
1. ÇuKÀ dit : A la vue des nuits où le jasmin s épanouit au souffle
de Tautomne, Bhagavat, voulant se livrer au plaisir, recourut à la
puissance magique du Yoga.
2. Alors se leva (au sein des ténèbres) le roi des astres, colorant de
ses bienfaisants rayons la face de la région de TEst et dissipant les
souifrances des mortels, comme après une longue absence le bien-
aimé essuie les larmes de sa bien-aimée.
3. En voyant Tastre ami des Kumudas (lotus de nuit), dont le
disque arrondi et rouge comme le safran nouveau rivalisait d'éclat
avec le visage de Ramâ (Lakchmi), et la forêt imprégnée de ses doux
rayons, Krïchna fit entendre d'harmonieux accords qui charment le
cœur des femmes aux beaux yeux.
4. A ces accents qui redoublent leur amour pour Krïchna, les
femmes du Parc dont il avait ravi les cœurs, se dissimulant leur
dessein les unes aux autres , se rendirent à l'endroit où était le bien-
aimé, en secouant, dans leur course rapide, les anneaux de leurs
oreilles.
5. Impatientes de le rejoindre, elles partaient, telles qui trayaient
les vaches, en laissant là leur seau, et telles, qui avaient mis le!}ftit
sur le feu, sans en retirer le gâteau.
6. Elles allaient vers Krïchna , quittant , celles-ci les préparatifs du
souper, celles-là les enfants qu'elles allaitaient, d'autres leur mari au
moment de se rendre à ses vœux , d'autres les aliments qu'elles avaient
à la main, sans y toucher;
i8.
140 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
7. D'autres encore, comme elles étaient à se parfumer, à s*essuyer,
à s'appliquer le collyre sur les yeux, ou affublées à contre-sens de
leurs vêtements et de leurs parures.
8. Quoi que fissent pour les retenir maris, pères, frères, parents,
elles poursuivaient leur chemin, n'ayant de pensées que pour Gôvinda
et cédant à leur aveugle passion.
9. Plusieurs bergères qui étaient dans le gynécée et n'avaient pu en
sortir, déjà unies de cœur à Krîchna, portèrent sur lui toutes leurs
pensées en fermant les yeux.
10. Cependant la douleur cuisante que les femmes du Parc res-
sentaient de la séparation, pour elles insupportable, d'avec le bien-
aimé, ayant effacé leurs péchés, et la félicité des embrassements
d'Atchyuta, qu'elles devaient à la méditation, ayant anéanti leurs
mérites ,
11. Elles furent réunies à l'âme suprême tout en croyant l'être à
un amant, et, quittant leur corps composé des Qualités, elles furent
soudain délivrées de leurs liens.
12. Le roi dit : Elles ne voyaient en Krïchna qu'un amant, et non
l'Etre suprême, ô saint solitaire. Comment se fait-il, alors que leurs
pensées étaient fixées sur les Qualités, que le courant des Qualités
ait pris fin pour elles?
13. ÇuKA dit : Je t'ai dit déjà comment le roi des Tchêdis avait
obtenu le bonheur suprême, bien qu'il eût au cœur la haine de
Hrïchîkêça; à plus forte raison, ceux-là doivent l'obtenir qui aiment
Adhôkchadja.
14. C'est le salut des hommes, ô roi, que poursuit en se manifes-
tant Bhagavat, l'Etre éternel, insondable, étranger aux Qualités,
i ame des Qualités.
15. Quiconque en effet éprouve pour Hari amour, colère, crainte
ou affection, quiconque lui est uni et dévoué, toujours celui-là
s'identifie avec lui.
16. Et cela ne doit pas t'étonner de la part de Krïchna, puisqu'il
est Bhagavat, l'Eternel, le maître des maîtres du Yoga, le libérateur
du monde.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXIX. 141
17. Quand il vit les femmes du Parc réunies auprès de lui, le
Bienheureux, éminent entre ceux qui parlent, paria ainsi, troublant
leurs cœurs par le charme de sa voix :
18. Bkagavat dit : Salut à vous, ô femmes fortunées. Que puis-je
faire pour vous être agréable? Comment se porte-t-on au Parc? Dites
ce qui vous amène.
19. Voyez, la nuit est pleine de visions effrayantes et hantée par
des êtres effrayants. Retournez au Parc. Il ne convient pas à des
femmes de rester ici, ô toutes belles.
20. Vos mères, vos pères, vos fils, vos frères, vos époux, ne vous
voyant plus, vous cherchent de tous côtés; ne causez pas d'inquié-
tude à vos parents.
21. Vous avez vu la forêt en fleurs, colorée par les rayons de la
pleine lune et embellie par les jeunes pousses des arbres où se joue
en les agitant, la brise de la Yamunâ.
22. Retournez donc au Parc sans tarder, obéissez à vos maris, ô
femmes vertueuses. Les veaux et les enfants poussent des cris : donnez-
leur à boire, trayez les vaches.
23. Ah ! sans doute, c'est par afiection pour moi que, maîtrisant
vos pensées, vous êtes venues ici. C'est bien à vous. Tout ce qui a vie
trouve en moi le bonheur.
24. Le devoir suprême des femmes est d'obéir avec droiture à leur
mari, de pourvoir aux besoins de ses parents et à ceux de leurs en-
fants, ô femmes bienveillantes.
25. Fût-il d'un mauvais caractère, d'un aspect repoussant, vieux,
borné, malade ou pauvre, jamais un mari, tant qu'il n'est pas dé-
gradé, ne doit être abandonné par des femmes qui désirent gagner
les mondes.
26. C'est chose qui répugne au ciel et à la gloire, vaine, pleine
d'ennuis et de périls, et blâmée partout chez une femme de noble
condition , que d'avoir un amant.
27. C'est en m'écoutant, en me contemplant, en pensant à moi,
c'est en célébrant mon nom qu'on fait preuve d'amour pour moi, et
142 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
non pas en recherchant ainsi ma personne. Retournez donc dans vos
maisons.
28. ÇuKA dit : A ces paroles peu amicales de Gôvinda, les ber-
gères, abattues et déçues dans leur espoir, s'abandonnèrent à une
insurmontable tristesse.
29. Inclinant vers la terre leurs visages aux lèvres rouges comme
le fruit du Bimba, maintenant desséchées au souffle brûlant de la
douleur, traçant avec le pied des lignes sur le sol , et , de leurs larmes
teintes du collyre de leurs yeux, enlevant le safran de leurs seins,
elles restaient immobiles et silencieuses, accablées sous le poids d'un
chagrin sans bornes.
30. Aux paroles un peu rudes que leur adressait Krïchna, leur
bien-aimé, à qui elles avaient fait le sacrifice de tous les plaisirs
de ce monde, les bergères, essuyant leurs yeux obscurcis par les
larmes, répondirent d'une voix saccadée, où perçait la colère en
dépit de la plus tendre affection :
31. Les bergères dirent: Loin, ô maître, loin de toi ce langage cruel.
Nous avons renoncé à tous les objets sensibles pour venir adorer la
plante de tes pieds; rends-nous amour pour amour, ne nous aban-
donne pas, ô Dieu insaisissable : ainsi le divin, l'antique Purucha
accueille ceux qui aspirent à la délivrance.
32. Ce que tu as dit, ô maître, avec l'autorité de la science du
devoir, que le devoir propre aux femmes est de se dévouer à leurs
maris, à leurs enfants et à leurs parents, qui le conteste, puisque
c'est envers toi, qui es le Seigneur et le véritable objet des préceptes,
qu'il faut le pratiquer? Oui, le bien-aimé, le proche, l'âme de tous
les êtres, c'est toi. •
33. Les sages, en effet, mettent uniquement leur bonheur en toi,
qui es l'essence de leur être et leur bien-aimé de tous les instants;
qu'importe tout le reste, maris, enfants et autres sources de dou-
leurs? Sois-nous donc propice, ô maître suprême, ne trompe pas
l'espérance que nous avons fondée sur toi dès longtemps. Dieu aux
yeux de lotus.
34. Par toi nous ont été ravies et les pensées qui se renferment
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXIX. 143
avec joie dans la maison, et les mains qui se plaisent aux travaux
domestiques; nos pieds ne peuvent faire un pas loin de la plante
de tes pieds; comment irions-nous au Parc, Seigneur, ou quy
ferions-nous?
35. Verse, ô maître, le lac d ambroisie de les lèvres sur le feu de
Tamour qu'ont allumé en nous ton sourire, tes regards et tes accords
mélodieux. Sinon, consumant nos corps dans le feu qu allume la
douleur de la séparation, nous irons, grâce à la méditation, sur la
trace de tes pas, ô ami.
36. Dieu aux yeux de lotus, depuis que, par un effet de ta bonté
pour les habitants de la forêt, nous avons touché parfois la plante de
tes pieds qui font la joie de Ramâ; depuis que nous avons connu
le bonheur avec toi, ô Dieu, nous n'avons plus la force, hélas! de
apporter la présence d'un autre.
37. De même que Çrî (Lakchmî), dont les autres Dieux s'efforcent
d'attirer sur eux les regards, a adoré la poussière de tes pieds, chère
à tes serviteurs, bien qu'elle ait sa place avec la (plante) Tulasî sur
ta poitrine; de même, nous aussi, nous nous réfugions dans la pous-
sière de tes pieds.
38. Sois-nous donc propice, ô toi qui détruis la douleur : nous
voici prosternées à la plante de tes pieds, loin de nos demeures,
ayant tout quitté dans l'espérance de te servir; la grâce de ton sou-
rire, la beauté de ton regard, ont allumé un ardent amour dans nos
cœurs; ô toi qui es l'ornement des hommes, permets-nous d'être tes
esclaves.
39. Depuis que nous avons vu ton visage, encadré dans les
boucles de tes cheveux et où brillent les pendants d'oreilles sur tes
joues, sur tes lèvres le nectar et le sourire dans tes yeux; depuis
que nous avons vu tes deux bras puissants qui donnent la sécurité,
et ta poitrine, seules délices de Lakchmî, nous n'aspirons qu'à de-
venir tes esclaves.
&0. Aux notes harmonieuses de tes chants, aux accords de ta
flûte qui troublent les cœurs, à la vue de ta personne en qui sont
réunies toutes les perfection'b des trois mondes, est-il une femme
144 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
dans les trois mondes, ô maître, dont la raison ne s'égare et qui
n'oublie ses devoirs les plus saints, quand les vaches, les oiseaux,
les bêtes fauves, les arbres eux-mêmes en ont tressailli d'allé*
gresse ?
4L Sûrement, ô héros, tu es né pour éloigner du Parc le péril
et la douleur, comme le divin, comme l'antique Purucha se fait le
protecteur du monde des Suras. Pose ta main pareille au lotus, ô
ami des af&igés, sur nos seins brûlants et sur nos têtes, à nous tes
servantes.
42. ÇvKÀ dit : Ainsi se lamentaient les femmes du Parc. Le maître
des maîtres du Yoga , les ayant entendues , sourit avec bonté aux ber-
gères et satisfit leurs ardents désirs, bien qu'il trouve son bonheur
en lui-même.
43. Tandis que, réunies autour de lui, leurs visages s'épanouis-
saient sous le regard du bien-aimé, le héros aux nobles exploits,
Atchyuta, dont le noble sourire et les dents ont l'éclat de la fleur
du jasmin, resplendissait comme l'astre des nuits au milieu de la
foule des étoiles.
44. Répondant par ses chants aux chants qu'elles entonnaiéht à
sa louange et guidant, paré de sa guirlande Vâidjayantî, la troupe
de ses cent femmes, il parcourait la forêt, qu'il embellissait de sa
présence ;
45. Et, entrant avec les bergères dans une île couverte d'un sable
frais, il jouit du souffle de la brise qui caressait les vagues du fleuve
et qu'embaumaient les lotus de nuit.
46. Il les prenait, il les étreignait dans ses bras, promenant sa
main sur leurs mains, dans les boucles de leurs cheveux, sur leurs
genoux, sur leur corsage et sur leurs seins, y imprimant tout en ba-
dinant la marque de ses ongles, jouant avec elles, les regardant et
leur souriant, allumant et satisfaisant à la fois l'amour des belles
du Parc.
47. Fières de posséder ainsi le bienheureux , le magnanime Krïchna ,
ello^ se crurent, dans leur orgueil, bien au-dessus des femmes de la
terre.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXIX. 145
48. Alors, voyant l'ivresse et l'orgueil que leur inspirait sa beauté
merveilleuse, Kêçava disparut soudain du milieu d'elles pour leur
rendre le calme et la sérénité.
PIN DU VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE 1
COMMENCEMENT DU JEU DU RASA,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURAÇA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSE PAR VYASA.
IV. 19
146 LE BHÂGAVATA PUR AN A.
CHAPITRE XXX.
LES BERGÈRES CHERCHENT KRÏCHNA.
1. ÇuKÀ dit : Le bienheureux Krïchna ayant ainsi disparu sou-
dain, les femmes du Parc se désolaient de ne plus le voir, comme
les femelles de l'éléphant, quand elles ne voient pas le chef du trou-
peau.
2. Le cœur occupé de lui seul, de sa démarche, de son sourire
où se trahissait la passion, de ses regards provoquants, de ses dis-
cours pleins de charme, de ses gracieux et coquets ébats, les jeunes
beautés prenaient les diverses attitudes de Fépoux de Rama , en slden-
tifiant avec lui.
3. Imitant le bien-aimé, les bien-aimées reproduisaient dans leurs
personnes sa démarche, son sourire, son regard, ses discours et ses
moindres mouvements. C'est moi qui suis Krïchna, disaient les jeunes
femmes en s'identifiant avec lui , en s'inspirant de la grâce de Krïchna
dans leurs jeux.
4. Elles le cherchaient, allant en troupe serrée de forêt en forêt
comme des insensées, chantant à haute voix et demandant aux
arbres des nouvelles du Purucha, qui, pareil à l'éther, réside au
dedans et au dehors des êtres.
5. 0 Açvattha, Plakcha, Nyagrôdha, avez-vous vu passer le fils du
berger Nanda, qui nous a pris nos cœurs par son sourire et ses re-
gards aflPectueux?
6. Est-il passé ici, ô Kuruvaka, Açôka, Nâga, Pumnâga, Tcham-
paka, le frère cadet de Râma, dont le sourire abat l'orgueil des
femmes superbes?
7. Et toi, propice Tulasî, qui chéris les pieds de Gôvinda, Tas-tu
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXX- 147
vu ton bien-aimé Atchyuta, dont vous faites la parure, toi et tes
essaims d'abeiBes?
8. Lavez-vous vu, ô Mâlatî, Mallikâ, Djâtî, Yuthikâ? Est-il passé
ici le héros, descendant de Madhu, qui vous remplit de joie au con-
tact de sa main ?
9. Dites, ô Tchûta, Priyâla, Panasa, Asana, Kôvidâra, Djambu,
Arka, Vilva, Bakula, Amra, Kadamba, Nîpa, et vous tous qui ne
vivez que pour le bien des autres, ô arbres voisins de la Yamunâ,
dites-nous le chemin qu'a suivi Krïchna, alors quil nous a soudain
délaissées.
10. Quelle pénitence as-tu donc accomplie, ô Terre, pour pa-
raître ainsi frémissante de plaisir, dans tous les poils de ton corps
(dans les végétaux), au joyeux contact des pieds de Kêçava? Est-ce
efiFet de l'impression (récente) de ses pieds, de (l'antique) pas vain-
queur du héros aux grands pas, ou de l'étreinte du (Dieu) au corps
de sanglier?
11. 0 gazelle amie, est-il passé par ici avec sa bien-aimée votre
cher Atchyuta, dont la beauté fait la suprême félicité de vos yeux?
Rougie, au contact de l'amante préférée, par le safran de ses seins,
la guirlande de jasmin de notre chef embaume la brise qui souffle
en ces lieux.
12. Le bras appuyé sur sa bien-aimée, un lotus à la main, et par-
tout suivi d'essaims d'abeilles qu'enivrent les parfums de sa Tulasî,
le frère cadet de Râma, alors qu'il passe ici et que vous vous in-
ddnez devant lui, ô arbres, répond-il à votre salut par des regards
affectueux?
13. Interrogez ces lianes : bien qu'elles pressent les bras du roi de
la forêt, c'est au contact des ongles d' Atchyuta qu'elles tressaillent
d'allégresse, ô bonheur I
U. Ainsi disaient les bergères dans leur égarement, en cherchant
Krïchna avec angoisse; et, s'identifiant avec Bhagavat, elles imitaient
^i^& jeux divers.
15. L'une d'elles faisait Pûtanâ, tandis qu'une autre, faisant
.Krïchna, était suspendue à ses mamelles. Une autre, imitant le pietit
19-
148 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
au berceau et pleurant comme lui, frappait du pied celle qui faisait
le char.
16. Telle^ imitant le Démon (Trïnâvarta), en enlevait une qui
faisait Krïchna enfant. Une autre rampait en se traînant sur les pieds
et faisait résonner ses clochettes.
17. Deujt bergères font Krïchna et Râma, et quelques autres, les
bergers; l'une, tue la bergère qui fait le veau; l'autre, celle qui
fait Baka.
.18. A une autre qui rappelle, comme jadis Krïchna, les vaches
égarées au loin, joue de la flûte et prend ses ébats : Très bien! disent
s^ compagnes.
19. Le bras appuyé sur une bergère, une autre disait, tout en mar-
chant : Krïchna, c'est moi, voy^z ma démarche gracieuse; tant son
cœur était plein de lui.
20. Ne craignez ni le vent ni la pluie : voici un abri que je vous ai
ménagé. En disant ces mots, elle levait le bras avec effort et soutenait
en Tair son manteau d'une seule main.
21. Telle autre, se dressant sur une bergère, ô roi, et lui mettant le
pied sur la tête disait: Tu es une perverse, eh bien! meurs. Ne suis-je
pas né pour châtier les méchants ?
22. Une autre bergère encore, prenant la parole, s'écriait : Ber-
gers, voyez le formidable incendie; vite, fermez les yeux; je vais
vous sauver à l'instant même.
23. Attachée au mortier par une de ses compagnes avec une
guirlande, une jeune femme aux beaux yeux, tremblante et se ca-
chant le visage, simulait la frayeur.
211. Tout en questionnant ainsi au sujet de Krïchna les lianes et
les arbres de Vrïndâvana, elles aperçurent quelque part dans la forêt
les traces de Celui qui est l'âme suprême.
25. Car les traces du fils magnanime de Nanda se reconnaissent
sûrement à l'étendard, au lotus, au foudre, à l'aiguillon, au grain
d'orge et autres signes.
26, Tandis que, à l'aide de ces traces multiples, les jeunes femmes
cherchaient le chemin suivi par Krïchna, en voyant devant elles des
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXX. 149
pas de femme à côté des siçns, elles se dirent avec douleur les unes
aux autres :
27. Quels sont ces autres pas? Quelle est la femme qui est passée
ici, avec le fils de Nanda, le bras appuyé sur son épaule, comme la
femelle avec l'éléphant?
28. Il faut qu elle ait gagné le cœur du Seigneur, dji bienheureux
Hari, pour que Gôvinda, nous abandonnant, se soit plu à Temmener
en un lieu secret.
29. 0 bonheur! amies, voici la poussière bénie des pieds de Gô-
vinda, pareils au lotus, dont Brahmâ, Iça et la divine Ramâ se sont
couvert la tête pour eflPacer leurs péchés.
30. Devant ces pas de femme nous n'avons, hélas! que trop sujet
de craindre qu'une bergère ne jouisse seule en secret, à notre détri-
ment, des lèvres d'Atchyuta.
31. On ne voit ici aucune trace de ses pas : sans doute, les jeunes
pousses des herbes blessant la plante de ses pieds délicats, le bien-
aimé a porté la bien-aimée.
32. Ici le bien-aimé a cueilli des fleurs pour la bien -aimée et
s'est dressé sur la pointe des pieds : voyez ces deux pas à demi
formés.
33. Ici le bien-aimé a arrangé les cheveux de la bien-aimée : sûre-
ment il était assis là pour disposer ces (fleurs) sur la tête de sa bien-
aimée.
34. Ainsi disaient les bergères hors d'elles-mêmes, et elles allaient
se montrant les unes aux autres (les traces de) la bergère que Krichoa
avait emmenée en laissant là les autres femmes au milieu du bois.
35. Et il goûta le bonheur avec elle, bien qu'il trouve son bonheur
et sa joie en lui-même, bien qu'il soit impassible, afin de montrer
jusqu'où s'abaissent les amants, jusqu'où les femmes poussent la per-
versité.
36. Et elle , s'estimant alors la plus belle de toutes les femmes : Il a
délaissé les bergères qui l'adorent, disait-elle, et c'est moi qu'aime
le bien-aimé.
37. Puis, arrivée à certain endroit de la forêt, elle dit avec orgueil
150 LE BHÂGAVATA PURÂNA,
à Kéçava : Je n ai pas la force de marcher; emméne^moi où tu vou*
dras.
38. A ces mots, le Bienheureux répondit à sa bien*aimée : Monte
sur mon épaule. Alors Krîchna disparut, et Tépouse s^abandonna à sa
douleur.
A
39. 0 maître (s'écria-t-elle), ô époux bien-aimé, où es-tu, où es-tu,
héros aux grands bras? Montre-toi à mes yeux, ô ami, montre-toi à
ton esclave infortunée.
40. ÇuKA dit : Pendant qu elles cherchaient le chemin qu avait suivi
le Bienheureux, les bergères aperçurent dans le voisinage leur infor-
tunée compagne, consternée de l'abandon de son bien-aimé;
41. Et, en apprenant de sa bouche quel orgueil lui avait inspiré
rhônneur par elle obtenu de Mâdhava, et quel mépris, dans sa per-
versité, elle avait fait de lui, elles en éprouvèrent une surprise très
grande.
42. Ensuite les femmes s'enfoncèrent avec elle dans la forêt aussi
longtemps que la lune briUa au ciel, et, quand les ténèbres furent
venues, elles retournèrent sur leurs pas.
43. Le cœur plein du bien-aimé, elles répétaient ses paroles, imi-
taient ses actions, s'identifiaient avec lui et célébraient ses vertus,
sans même penser à leurs maisons.
44. De retour dans Tîle de la Kâlindi (la Yamunâ), elles se
réunirent entre elles, et, le cœur toujours occupé de Krîchna, elles
chantaient les louanges du bien-aimé, appelant son retour de tous
leurs vœux.
FIN DU TRENTIEBfE CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : |
LES BERGÈRES CHERCHENT KRICHNA, I
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÀ^A,
LE BIENHEUREUX BHÀGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÀ ET COMPOSÉ PAR VYÀSA .
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXI. 151
•
CHAPITRE XXXI.
LES BERGERES CELEBRENT LES LOUANGES DE RRÏCHNA.
1. Les bergères dirent : Gloire au Parc entre tous grâce à ta nais^
sance : Indirâ (Lakchmi) y fixe à jamais sa demeure. Montre -toi ,
Dieu compatissant; tes servantes, qui ne vivent que pour toi, te cher-
chent en tous lieux*
2. Quand de ton regard, plus hrillant que le splendide calice du
lotus épanoui sur la mare d automne, tu frappes tes esclaves volon-
taires, ô maître des jeux d amour, Dieu libéral, n est-ce pas là un
meurtre ici-bas?
3. Par toi, ô héros, nous avons échappé maintes fois, à toutes
sortes de périls, à la mort dans les eaux empoisonnées, au Démon
fait serpent, à la pluie, au vent, au feu de Téclair, au taureau, au
fils de Maya.
4. Non, tu n'es pas fils de la bergère, tu es Celui qui voit aii
fond du cœur de tous les êtres. Tu naquis à la prière de Vikhanas
(Brahmâ), pour le salut du monde, ô ami, dans la famille des Sâtvats.
5. 0 chef des Vrîchnis, ô bien-aimé, ta main, pareille au lotus,
assure le salut de qui se réfugie à tes pieds dans la crainte de la
transmigration; elle comble tous les désirs; oh! pose-la sur notre
tête, cette main qui étreint la main de Cri.
6. 0 héros, ô toi qui di^ipes les souifrances des habitants du
Parc , toi dont le sourire abat Torgueil chez les femmes qui t'apparr
tiennent, ô ami, honore tes servantes, montre-nous ton visage bril*
lant comme le lis des eaux.
7. Ces pieds, pareils au lotus, qui. effacent les péchés de qui «se
prosterne devant eux, qui suivent les troupeaux, dont la déesse de
^
152 LE BHAGAVATA PURÀNA.
la beauté a fait sa demeure et qui pressèrent les crêtes du serpent,
pose-les sur nos seins, mets fin aux désirs de nos cœurs.
8. La douceur de ta voix, la grâce de tes discoui^ qui ravissent les
êtres intelligents ont jeté le trouble dans l'âme de tes servantes;
rends-nous la vie et la force , ô héros aux yeux de lotus , avec le nectar
de tes lèvres.
9. L'ambroisie de ton histoire, qu ont chantée les sages inspirés,
ranime les affligés, elle enlève toute souillure, elle charme les oreilles
et calme les cœurs; qui la répand au loin sur la terre y fit (jadis)
beaucoup de bien.
10. Ton sourire, ô bien-aimé, ton regard affectueux, tes joyeux
ébats, objet béni de la méditation, tes secrets entretiens qui re-
muent Fâme dans ses profondeurs, ô perfide, bouleversent toutes
nos pensées.
11. Lorsque, sortant du Parc, tu mènes paître les troupeaux, ô
maître, à l'idée seule que les épis, les herbes et les jeunes pousses
déchirent ton pied aussi beau que le lotus, l'inquiétude s*empare de
nos cœurs, ô bien-aimé;
12. Et chaque fois que tu reviens, à la chute du jour, nous mon^
trer ton visage, pareil au lotus, encadré dans les boucles de tes noirs
cheveux et couvert d'une épaisse poussière, ô héros, tu allumes
l'amour dans nos âmes.
13. Ton pied pareil au lotus, ô bien-aimé, met le comble aux
désirs de tes serviteurs, il est adoré par Brahmâ lui-même, il fait
l'ornement de la terre, l'objet de la méditation dans l'adversité et
la joie du cœur; oh! pose-le sur nos seins, toi qui dissipes la souf-
france.
1&. Tes lèvres, que baise amoureusement ta flûte harmonieuse,
redoublent le plaisir, détruisent la douleur et font oublier aux
hommes les vulgaires amours : fais-nous goûter l'ambroisie qu elles
distillent, ô héros.
1^. Quand tu vas, pendant le jourj parcourant la forêt et le dé-
robant à leurs regards, une seconde est pour eux une éternité; et,
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXI. 153
quand ils contemplent tes cheveux bouclés et ton beau visage, ils
maudissent Tinsensé qui mit des paupières sur les yeux.
16. Si, foulant aux pieds maris, fils, alliés, frères et parents, nous
sommes venues vers toi, troublées par tes accords enchanteurs, tu
sais bien pourquoi, ô Atchyuta. Traître, quel autre abandonnerait
ainsi des femmes au milieu de la nuit.^
17. Depuis que nous avons joui de tes secrets entretiens et con-
templé ton visage souriant qui inspire Tamour, ton regard afiFec-
tueux et ta large poitrine, dont Çrî (la beauté) a fait sa demeure,
sans cesse de violents désirs portent le trouble dans nos âmes.
18. Rien quà te montrer, Seigneur, aux habitants du Parc et des
bois, tu dissipes leurs maux et leur prodigues tous les biens; oh! à
nous aussi, dont Tâme soupire après toi, donne un peu du remède
qui tue chez les tiens le mal qui ronge le cœur.
19. Quand lu parcours la forêt de ce pied délicat que nous n'ose-
rions poser qu'avec précaution sur nos seins déjà trop fermes, nous
dont tu ^s toute la vie, ô bien-aimé, nous tremblons qu'il ne se
blesse aux cailloux du chemin.
FIN DU TRENTE ET UNIEME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE :
LES BERGERES Cl^LèBRENT LES LOUANGES DE KRIGHI^A,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂÇA,
LE BIENHEUREUX BHÀGAVATA ,
RflGUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÀSA.
\
IV. ao
154 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE XXXII.
BHAGAVAT SE MONTRE AUX BERGERES.
1 . ÇuKA dit : Ainsi les bergères exhalaient dans leurs chants mille
plaintes <liyerses, ô roi, et, éclatant en sanglots, elles soupiraient
après la vue de Krïchna,
2. Quand à leurs yeux apparut en personne, le visage souriant,
vêtu d'une robe jaune et paré de sa guirlande, le petit-fils de Cura,
capable d'inspirer l'amour au Dieu d'amour lui-même.
3. En voyant revenir leur bien-aimé, les jeunes femmes, ouvrant
les yeux tout grands de bonheur, se levèrent toutes en même temps,
comme les membres à l'arrivée du souffle de vie.
4. L'une, prenant la main du petit-fds de Çûra pareille au lotus,
la tenait avec joie dans les siennes; une autre appuyait sur son
épaule le bras de Krïchna , tout brillant de sandal.
5. Une jeune beauté, joignant les mains, y recueiBait une bouchée
de bétel; une autre, brûlant de passion, posait sur ses seins le pied,
pareil au lotus, du bien-aimé.
6. Une autre, fronçant les sourcils et se mordant les lèvres, sem-
blait vouloir, dans un transport d'amoureuse colère , le tuer de ses
regards insultants.
7. Telle qui savourait, les yeux immobiles, le lotus de son visage,
le dévorait du regard sans pouvoir se rassasier, comme les gens de
bien , quand ils lui embrassent les pieds.
8. Telle autre, l'introduisant dans son cœur par l'ouverture de ses
yeux aussitôt refermés, et frissonnant de plaisir, l'y caressait, immo-
bile et inondée de joie comme un Yôgin.
9. Toutes, élevées au comble de la félicité grâce à la vue de Kê-
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXII. 155
çava , elles furent affranchies de la douleur qui naît de la séparation ,
comme les hommes, lorsque [dans le sommeil sans rêve] ils se réu-
nissent au Prâjna.
10. L'âme dégagée de soucis, elles entouraient le bienheureux
Atchyuta, et celui-ci resplendissait au milieu d'elles d'un éclat
suprême, ô roi, comme le Purucha entouré de ses énergies.
1 1 . Alors le Seigneur, les emmenant avec lui , se rendit dans l'île
de la Kâlindî (la Yamunâ), peuplée d'abeilles qu'attire la brise em-
baumée des jasmins et des mandâras en fleurs,
12. Ile fortunée, d'où la lune d'automne, en l'inondant de la mul-
titude de ses rayons, chasse les ténèbres de la nuit, où la Krichnâ
(la Yamunâ), en étendant ses vagues comme autant de bras, accu-
mule un sable lisse et luisant.
13. Heureuses de le contempler et déUvrées grâce à lui du mal
d'amour, elles obtinrent, comme les Védas, l'objet de leurs désirs;
et, de leurs tuniques tachetées du safran de leurs seins, elles firent
un siège à l'ami de leurs âmes;
14. Et, s'y étant assis, le Bienheureux, le Seigneur, qui siège
dans le cœur des maîtres du Yoga, brillait au milieu des bergères
en adoration devant lui, revêtu d'un corps qui réunit les perfections
des trois mondes.
15. Après avoir honoré le héros qui les embrasait des feux de
l'amour, et pressé ses mains et ses pieds sur leurs seins, en donnant
à leurs sourcils un mouvement gracieux accompagné de regards aima-
bles et souriants, elles lui dirent avec un respect où perçait le dépit :
16. Les bergères dirent : Quelques-uns aiment qui les aime; d'au-
tres, qui ne les aime pas; d'autres encore n'aiment ni dans un cas
ni dans l'autre. Oh! daigne nous expliquer cela.
17. Le Bienheureux dit : Ceux qui aiment qui les aime, ô amies,
n'ont en vue que leur intérêt propre; il n'y a là ni affection ni vertu;
c'est calcul égoïste et rien autre.
18. Là où l'amour n'attend pas de retour, comme chez les êtres
compatissants et chez ceux qui sont pères, là est le devoir parfait, là
est l'affection vraie, ô toutes belles.
20.
\
156 LE BHÀGAVATA PUR AN A.
19. Quelques-uns n aiment pas même qui les aime, encore moins
qui ne les aime pas : tels sont ceux qui mettent leur bonheur en
eux-mêmes ou dont les désirs sont satisfaits, les ingrats, ceux qui
maltraitent un gourou.
20. Quant à moi, ô amies, si je ne témoigne pas d amour aux
êtres qui m'aiment, cest pour qu'ils s adonnent à la dévotion : ainsi
fait rhomme qui, tombé dans la pauvreté par la perte des trésors
qu'il avait amassés, n'a de souci et de pensée que pour eux.
21. De même, ô femmes, qui pour moi avez renoncé au monde,
au Vêda et à tous les vôtres, c'est pour que vous vous tourniez vers
moi que, vous aimant à votre insu, je me suis dérobé à vos yeux«
Ne blâmez donc pas votre bien-aimé , ô bien-aimées.
22. Je ne saurais, même en vous donnant de vivre autant que les
Dieux, reconnaître le mérite de votre attachement irréprochable, ô
vous qui m'avez aimé jusqu'à briser les chaînes indestructibles des
affections domestiques. Que votre conduite méritoire soit à elle-
même sa récompense.
FIN DU TRENTE-DEUXIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
RHAGAVAT SE MONTRE AUX BERGERES,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂÇA ,
LE BIENHEUREUX BHÀGAVATA ,
RECUEIL INSPIRi PAR BRAHMÀ ET COMPOSÉ PAR VTASA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXIII. 157
CHAPITRE XXXIII.
DESCRIPTION DU JEU DU RASA.
1 . ÇvKÀ dit : En entendant de la bouche de Bhagavat ces paroles
. pleines de charme, les bergères, affranchies de la douleur qui naît
de la séparation, se voyaient, grâce à sa présence, au comble de
leurs vœux les plus chers,
2. Alors commença le jeu du rasa sous la conduite de Gôvinda,
suivi des jeunes beautés à lui dévouées et joyeuses, se tenant entre
elles par la main.
3. La fête du rasa, dont les bergères rangées en cercle faisaient
l'ornement, était menée par Krïchna : usant de la puissance mysté-
rieuse dont il dispose et pénétrant entre chaque couple de femmes,
il passait ses bras autour de leur cou; et chacune d'elles croyait
lavoir auprès de soi.
4. Cependant le ciel se couvrit de centaines de chars divins où
les Suras, accompagnés de leurs épouses, se consumaient de désirs
et de regrets.
5. Alors les tambours retentirent, des pluies de fleurs tombèrent
du ciel et les chefs des Gandharvas célébrèrent avec leurs épouses la
gloire immaculée de Krïchna.
6. Agitant, en compagnie du bien-aimé, leurs bracelets, les an-
neaux de leurs pieds et leurs clochettes, les femmes soulevaient un
bruit confus dans le cercle du rasa;
7. Et là, au milieu d'elles, le bienheureux fils de Dêvakî resplen-
dissait comme un gros saphir enchâssé dans des pierreries aux re-
flets d'or.
8. Tandis que, à frapper la terre du pied, à agiter les bras, à
158 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
mouvoir les sourcils avec grâce en souriant, à se briser la taille, à
faire flotter les voiles de leurs seins, à secouer sur leurs joues leurs
boucles d'oreilles, la sueur inondait leur visage, et que se dénouaient
leurs cheveux et leurs ceintures, les femmes de Krïchna brillaient
en chantant ses louanges, comme les lueurs de Téclair sur le cercle
du nuage.
9. Tout en dansant, elles chantaient à haute voix, variant leurs
accords, s'enivrant de plaisir et transportées de joie aux caresses de
Krïchna (de Bhagavat) , dont le Chant remplit l'univers.
10. Certaine bergère faisait entendre, en chantant avec Mukunda,
d'autres notes que lui; il y prenait plaisir et la complimentait en
disant : Très bien! très bien! Elle reprenait le même vers initial, et
il lui prodiguait les éloges.
11. Une autre, excédée de fatigue par le (mouvement circulaire
du) rasa, appuyant son bras sur l'épaule du héros Porte-massue, de-
bout auprès d'elle, laissait glisser ses bracelets et flotter les jasmins
de sa guirlande.
12. Telle, qui soutenait sur son épaule le bras de Krïchna cou-
vert de sandal, charmée du parfum de lotus qu'il exhalait, le baisait
en tressaillant de plaisir.
13. A telle autre, qui pressait sur sa joue la joue du héros, où
de brillants pendants d'oreilles s'agitaient avec grâce dans le mouve-
ment de la danse, il donnait une bouchée de bétel.
14. Tout en dansant, en chantant, en faisant résonner les an-
neaux de ses pieds et les clochettes de sa ceinture, une autre, acca-
blée de fatigue, prenant la main propice d'Atchyuta debout auprès
d'elle, la posait sur ses seins.
15. Les bergères, réunies au favori préféré de Çrî entre tous,
au bien-aimé Atchyuta, qui leur étreignait le cou dans ses bras, se
livraient à la joie en chantant ses louanges.
16. Les oreilles parées de lotus bleus, les joues brillantes sous les
boucles de clieveux et le visage étincelant de gouttes de sueur, les
bergères, sans souci des fleurs qui se détachaient de leur tcte, dan-
saient en compagnie de Bhagavat, au son des bracelets, des anneaux
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXIII. 159
des pieds et des clochettes en guise d'instruments de musique, dans
le cercle du rasa, où les abeilles faisaient office de chanteurs.
17. Ainsi, parmi les embrassements, les attouchements, les amou-
reux regards, les jeux et les rires efiFrénés, Tépoux de Rama goûtait
le bonheur avec les belles du Parc, comme Tenfant qui sourit à la
vue de son image réfléchie.
18. L'ivresse quelles éprouvaient au contact de sa personne
troublant tous leurs sens, les femmes du Parc n avaient pas la force
de relever leur chevelure, leur robe ou le voile de leur sein, et elles
laissaient tomber leurs guirlandes et leurs parures, ô descendant de
Kuru.
19. En proie aux tourments de Tamour à la vue des jeux de
Krïchna, les épouses des Dieux se troublèrent; la lune et les constel-
lations s'arrêtèrent d'étonnement.
20. Le Bienheureux, se multipliant autant de fois qu'il y avait de
bergères, goûta le bonheur avec elles en se jouant, lui qui trouve son
bonheur en lui-même.
21. Et, comme à la suite de ces violents ébats, elles succombaient
à la fatigue, le héros compatissant leur essuyait le visage avec amour
de sa main bienfaisante, ô roi.
22. D'un regard souriant rehaussé par l'éclat de leurs joues, où
brillaient, mêlés aux boucles de leurs cheveux, d'étincelants pendants
d'oreilles d'or, les bergères, honorant le divin héros, chantaient,
ivres de joie au contact de ses ongles, les œuvres saintes par lui
accomplies.
23. Confondu au milieu d'elles et suivi, comme d'autant de Gan-
dharvas éminents, des abeilles qu'attirait sa guirlande froissée par
les étreintes de ses femmes et rougie du safran de leurs beaux seins ,
il entra dans l'eau pour se délasser, comme y entre, épuisé de
fatigue, le roi des éléphants avec ses compagnes en brisant les bar-
rières.
2&. Tandis qu'au milieu de l'eau les jeunes femmes l'arrosaient
à l'envi, riant et l'aspergeant de' tous côtés avec amour, ô roi; tandis
que du haut de leurs chars les Dieux versaient sur lui des pluies de
160 LE BHAGAVATA PURAIVA.
fleurs et répétaient ses louanges, il prenait plaisir, bien qu'il trouve
son plaisir en lui-même, à jouer au milieu d'elles comme le roi des
éléphants.
25. Et puis, dans le bosquet de la Krïchnâ où l'air est partout
embaumé par l'arôme des fleurs de la terre et des eaux, il se pro-
menait, entouré d'une multitude d'abeilles et de femmes, comme
avec ses femelles l'éléphant en amour.
26. Fidèle à sa promesse et bien qu'il renferme sa jouissance
en lui-même, il passa ainsi avec la troupe de ses femmes dévouées
toutes les nuits égayées par les rayons de la lune et propices aux
sentiments qu'inspirent les récits des poèmes d'automne.
27. Le roi dit : C'est pour afiermir la justice et pour réprimer le
crime que le Bienheureux, le maître des mondes, a incamé une por-
tion de son être.
28. Lui qui proclame, établit et maintient les barrières de la loi,
ô Brahmane, comment a-t-il, au mépris de la loi, touché à des
femmes qui n'étaient pas à lui?
29. Tous les désirs sont satisfaits chez le chef des Yadus : quelle
était donc sa pensée en faisant un acte aussi blâmable? Dissipe notre
doute, ô pieux solitaire.
30. ÇuKÀ dit : Parce que des êtres hors ligne ont violé la loi et
commis un crime , gardons de l'imputer à faute à ces êtres éminents ,
non plus qu'au feu de tout dévorer.
31. Que jamais nul, s'il n'est leur égal, ne se permette rien de
pareil, même en pensée; ainsi tout autre que Rudra périt à avaler
follement le poison sorti de l'Océan.
32. Ce que disent ces êtres supérieurs est bien; ce qu'ils font,
quelquefois. D'eux, le sage ne doit imiter que ce qui est conforme à
leurs discours.
33. Il n'y a pour eux ici-bas ni intérêt à bien faire, ni dommage
à mal faire, ô roi, parce qu'ils n'ont pas de personnalité.
34. Rien n'est bien à plus forte raison, rien n'est mal pour le Sei-
gneur, à qui tous les êtres doivent obéissance, qu'ils soient animaux,
mortels ou Dieux.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXIIL 161
35. Quand ceux qui se sont complu à adorer la poussière de ses
pieds pareils au lotus ont rejeté tous les liens des œuvres, grâce à
la puissance du Yoga ; quand les Munis marchent librement et sans
entraves, comment Celui qui a pris un corps librement serait-il en-
chaîné par les œuvres ?
36. En revêtant un corps ici-bas, lui le témoin suprême qui se
meut au sein des bergères, de leurs époux et de tous les êtres ani-
més, il ne fait que se jouer.
37. C'est par bienveillance pour les êtres qu'il prend un corps
humain et se livre à de tels jeux, afin qu'on s'attache à lui en les
entendant raconter.
38. Les habitants du Parc, troublés par sa puissance magique,
n'en voulurent certes point à Krïchna, persuadés que leurs femmes
étaient restées auprès de chacun d'eux.
39. Quand la nuit de Brahmâ fut terminée, les bergères, en qui
le fils de Vasudêva avait porté le trouble, retournèrent à regret dans
leurs maisons, le cœur plein de Bhagavat.
40. Quiconque écoute et raconte avec foi ces jeux de Vichnu avec
les femmes du Parc , animé soudain d'une dévotion très grande pour
Bhagavat et affermi dans la sagesse, est affranchi aussitôt du mal qui
ronge le cœur.
FIN DU TRENTE-TROISIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DESCRIPTION DU JEU DU RÂSA,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂÇA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSE PAR VYÀSA.
IV. 21
162 LE BHÀGAVATA PURANA.
CHAPITRE XXXIV.
MEURTRE DE ÇANKHATCHUDA,
1. ÇuKÀ dit : Un jour que les bergers avaient grande envie d'aller
en pèlerinage, ils montèrent sur leurs chariots attelés de buffles et se
rendirent dans le bois d'Ambikâ.
2. Après s'y être baignés dans la Sarasvatî, ils présentèrent leurs
offrandes avec dévotion au puissant et divin Paçupati (Çiva) et à la
divine Ambikâ, ô roi.
3. Ils donnèrent tous en présent aux Brahmanes, avec le respect
le plus profond, des vaches, de l'or, des vêtements et un mélange
savoureux de miel et de riz , en disant : Puisse le Dieu nous être fa-
vorable I
^. Nanda, Sunandaka et les autres bergers fortunés passèrent
cette nuit-là sur le bord de la Sarasvatî et observèrent le jeûne, ne
prenant que de l'eau pour toute nourriture.
5. Certain serpent gigantesque, pressé par la faim et que le ha-
sard avait amené dans ce même bois, s'étant glissé auprès de Nanda,
le mordit pendant son sommeil.
6. Dès que celui-ci eut senti la morsure du serpent, il s'écria :
Krïchna, Krîchna, vois, un serpent monstrueux me dévore; je t'in-
voque, ô fils chéri, sauve-moi.
7. Les bergers se levèrent à la hâte en l'entendant crier, et,
voyant qu'un serpent le dévorait, ils accoururent et percèrent l'ani-
mal avec des tisons ardents.
8. Le serpent ne lâchant pas prise même sous les coups des pieux
enflammés, le bienheureux chef des Sâtvats alla droit à lui et le
toucha du pied.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXIV. 163
9, Au contact du pied fortuné de Bhagavat, le serpent, délivré
soudain de ses péchés, dépouilla sa forme de reptile et revêtit un
corps honoré parmi les Vidyâdharas.
10. Hrïchîkêça, le voyant s'incliner et s'approcher de lui sous une
forme humaine, resplendissant de beauté et paré d'une guirlande
d'or, lui fit cette question :
11. Bkagavat dit : Qui es-tu, ô toi qui brilles d'un si grand éclat,
d'une si merveilleuse beauté? Comment as-tu été réduit, bien malgré
toi sans doute, à cette honteuse condition?
12. Le serpent dit : Je comptais parmi les Vidyâdharas; on m'ap-
pelait Sudarçana (beau à voir) à cause de l'éclat et de la perfection
de mes formes; et sur un char divin je parcourais les airs.
13. Fier de ma beauté, je me suis moqué des Rïchis, fils d'Angi-
ras, qui étaient difformes, et c'est pour les avoir insultés que j'ai
été réduit par eux, en punition de mon péché, à la condition où tu
me vois.
14. En prononçant cette malédiction contre moi, ces êtres com-
patissants n'avaient en vue que mon bien : grâce à eux en effet, le
gourou, le maître des mondes a effacé mon péché en me touchant
du pied.
15. Seigneur, c'est toi qu'invoquent ceux qui redoutent l'exis-
tence, toi qui éloignes d'eux les angoisses; maintenant que le contact
de ton pied m'a»- affranchi de la malédiction des fils d'Angiras, ô Dieu
qui détruis la douleur, permets que je m'éloigne.
16. Je t'implore, ô grand Yôgin, ô grand Purucha, ô chef des
gens de bien : congédie-moi, ô Dieu, ô maître des maîtres de tous
les mondes.
17. Rien qu'à te voir, ô Atchyuta, j'ai été affranchi soudain du
châtiment à moi infligé par les Brahmanes. S'il suffit de prononcer
ton nom pour purifier tous ceux qui l'entendent ainsi que soi-même,
que sera-ce, ô Dieu, de celui que tu touches du pied?
' 18. A ces mots, Sudarçana, prenant congé de Dâçârha (Krïchna),
tourna en cercle autour de lui, le salua et monta au ciel. Ainsi
Nanda fut sauvé.
21.
164 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
19. Les habitants du Parc, témoins de la puissance surnaturelle
que Krîchna avait déployée en cette circonstance, ô roi, en furent
ravis d'admiration, et, quand ils eurent accompli leurs pieuses
observances dans ce bois, ils retournèrent au Parc et y racontèrent
ces choses avec un religieux respect.
20. Ensuite Gôvinda et Rama au merveilleux héroïsme, étant allés
un jour dans la forêt, y prenaient leurs ébats pendant la nuit au
milieu des femmes du Parc.
21. Tandis que, réunies en foule autour des deux héros à qui
elles étaient dévouées du fond du cœur, les bergères murmuraient
gaiement leurs louanges, ceux-ci, couverts de leurs parures les plus
belles et de parfums exquis, chargés de guiriandes de fleurs et vêtus
de robes intactes à la poussière,
22. Saluant la face de la nuit où se levaient la lune et son cor-
tège d'étoiles, et qu'afiectionnent les abeilles enivrées de larome du
jasmin, pendant que souflle la brise parfumée du lotus nocturne,
23. Portaient la joie, par leurs accords, dans les oreilles et dans
le cœur de tous les êtres, en parcourant ensemble d'une voix forte
toute l'échelle des sons.
24. A ces accents, les bergères, perdant connaissance, ô roi, ne
s'apercevaient point que leurs tuniques glissaient sur leurs membres
et leurs guirlandes sur leurs cheveux.
25. Pendant que les deux frères, n'écoutant que leur caprice,
jouaient et chantaient ainsi, comme des étourdis, survint un servi-
teur du Dieu des richesses, nommé Çankhatchûda,
26. Il enleva sous leurs yeux les femmes qui s'étaient mises sous
leur protection, ô roi, et les entraîna audacieusement, malgré leurs
cris, dans la direction de l'est.
27. En entendant leurs épouses s'écrier : 0 Krîchna, ô Râma,
d'une voix lamentable, comme des vaches dévorées par un Dasyu, les
deux frères volèrent à leur secours.
28. Ne craignez rien, leur dirent-ils d'une voix intrépide, et,
s'armant aussitôt chacun d'un tronc d'arbre, ils poursuivirent à pas
précipités le vil Guhyaka, qui s'éloignait à toutes jambes.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXIV. 165
29. A la vue des deux héros qui le serraient de près, tremblant
comme s'il eût eu affaire au Temps et à la Mort, et laissant là ses
captives, il perdit la tête et prit la fuite, ne songeant plus qu*à sauver
sa vie.
30. Partout où il allait, Gôvinda le poursuivait pour lui enlever
la perle quil avait sur la tête, tandis que Bala, resté auprès des
femmes, veillait sur elles.
31. Le puissant (Krïchna), engageant la lutte corps à corps avec
le pervers, 6 roi, lui abattit la tête d'un coup de poing et avec elle
la perle de sa chevelure.
32. Après avoir ainsi mis à mort Çankhatchûda , il lui enleva le
joyau étincelant (de sa tête), et, sous les yeux des femmes, le remit
avec joie à Râma.
FIN DC TRENTE-QUATRikifE CHAPITRE, AYANT POUR TITRE !
MEURTRE DE ÇANKHATCHÛpA ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂ^A,
LE BIENHEUREUX BHÂ6AVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÀSA.
1
166 LE BHÂGAVATA PURÂIJIA.
CHAPITRE XXXV
CHANT DES BERGERES.
1. ÇuKÀ dit : Les bergères, suivant Krîchna par la pensée quand
il partait pour la forêt, passaient péniblement les jours en célébrant
les jeux du bien-aimé.
2. Les bergères disaient : La joue gauche appuyée sur l'épaule
gauche, lorsque Mukunda, baisant sa flûte avec un mouvement
cadencé des sourcils, la fait résonner sous ses doigts flexibles qu'il
promène sur les trous, ô bergères,
3. Les épouses des Siddhas, du haut des chars aériens qu'elles
occupent avec leurs époux, émerveillées des accords qu'elles enten-
dent, rougissant et livrant leurs cœurs aux flèches de l'amour, tom-
bent en défaillance, sans s'inquiéter des voiles de leur sein.
4. 0 merveille! femmes, écoutez ceci : Alors que le héros à
la poitrine étincelante d'éclairs incessants sous ses riants colliers,
alors que le fils de Nanda, dont les jeux plaisants portent la joie
chez les êtres qui soufirent, fait entendre les accords de sa
flûte,
5. Ravis des sons qu'il en tire, les taureaux, les gazelles et les
vaches du Parc, accourant soudain par troupes, gardent entre
les dents la bouchée qu'ils mâchaient, dressent l'oreille et, fermant
les yeux, restent immobiles comme une peinture.
6. Lorsque, paré de plumes de paon, de bouquets de fleurs,
d'ocre rouge et déjeunes pousses, Mukunda revêt parfois en jouant
le costume des jongleurs, ô amie, et qu'il appelle les vaches, en
compagnie de Bala, avec l'aide des bergers,
7. Si les rivières interrompent leur cours, c'est qu'elles soupi-
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXV. 167
rent après la poussière du lotus de ses pieds qu'apporte la brise, et
que, pauvres comme nous en mérites et comme nous balançant avec
amour leurs vagues en guise de bras, elles suspendent la marcbe de
leurs eaux.
8. Lorsque, entouré de ses serviteurs, qui célèbrent ses hauts
faits, et rivalisant de force, et de beauté avec l'antique Purucha, il
va par les bois en appelant aux sons de sa flûte les vaches qui pais-
sent sur les flancs de la montagne,
9. Les lianes et les arbres de la forêt, révélant pour ainsi dire
qu'ils ont Vichnu en eux, se couvrent de fleurs et de fruits dont le
poids fait fléchir leurs branches, et de leurs troncs qui tressaiUent
d'amour suinteiit des gouttes de miel.
10. Lorsque, attirant les regards avec son tilaka, il porte sa flûte
à ses lèvres et prélude religieusement aux accords si chers aux
essaims d'abeilles, pendant qu'elles s'enivrent, sur sa guirlande de
fleurs sauvages, du miel de la Tulasi à l'arôme divin,
11. Sur les eaux de l'étang, les grues, les cygnes, les oiseaux,
charmés de la beauté de son chant, se tiennent en adoration
devant Hari avec recueillement, ô merveille! les yeux fermés et en
silence.
12. Lorsque, agitant gracieusement les fleurs de ses pendants
d'oreilles, ô Déesses du Parc (ô bergères), il erre avec Râma sur les
plateaux de la montagne et, remplissant l'univers du son de sa flûte,
y répand la joie qu'il partage,
13. Le nuage, craignant d'étouff^er la voix du Très-Haut, ne fait
entendre que de sourds grondements, et, versant une pluie de fleurs
sur son ami (sur l'ami comme lui-même de tous les êtres), il étend
son ombre en guise d'ombrelle au-dessus de lui.
14. Habile^ dans les jeux divers des bergers et tenant de lui seul .
l'art de varier les sons de la flûte, lorsque ton fils, ô femme ver-
tueuse, pose sur son bambou ses lèvres rouges comme le fruit du
Bimba et qu'il en tire tous les sons de la gamme,
15. En les entendant à chaque libation du jour, les chefs des
Suras, Çakra ,( Indra), Çarva (Çiva) et Paraméchthin (Brahmâ) en
168 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
tête, ainsi que les sages inspirés, courbant leur front et leur orgueil,
sont confondus de n y rien comprendre.
16. De ses pieds pareils aux feuilles du lotus, marqués des signes
merveilleux de la bannière, du foudre, du lis d*eau et de l'aiguillon,
lorsqu'il guérit les blessures faites au sol du Parc par les sabots du
bétail, et qu'il s'avance avec la majesté de l'éléphant en faisant ré-
sonner sa flûte,
17. Alors réduites, sous l'influence du violent amour que ses re-
gards gracieux nous inspirent, à la condition des êtres immobiles,
nous ne distinguons plus, dans le trouble de nos cœurs, entre nos
vêtements et notre chevelure.
18. Lorsque, tantôt comptant ses vaches sur son fil de perles, tan-
tôt passant le bras sur l'épaule d'un serviteur dévoué, il se pare de
sa guiriande de Tulasî au parfum bien-aimé et qu'il tire des sons de
sa flûte,
19. Trompées par les accords qu'elle rend sous ses doigts, les
épouses du mâle à la robe noire, les gazelles, s'attachent aux pas de
Krïchna (noir) et, à suivre le héros, océan de qualités infinies, elles
perdent, ainsi que les bergères, jusqu'à la pensée de leurs demeures.
20. Portant, comme parure de fête, une guirlande de fleurs de
jasmin et entouré des bergers et de leurs troupeaux, lorsque le fils
de Nanda, ton enfant chéri, ô femme vertueuse, prend ses ébats au
bord de la Yamunâ et réjouit par ses jeux ceux qui l'aiment,
21. Alors s'élève une brise légère et propice qui le caresse avec
respect [de son souflle frais et parfumé] au contact du sandal, et les
troupes des Dieux secondaires , devenus ses panégyristes , l'entourent
en lui présentant pour offrandes les accords de leurs instruments et
de leurs chants.
22. Lorsque le tendre ami du Parc et des vaches pour qui il a
soutenu la montagne en l'air, s'avançant sur la route d'un pas qui
lui vaut l'admiration des vieilles (divinités) , rassemble tout le trou-
peau, à la fin du jour, en jouant de la flûte, pendant que ses servi-
teurs célèbrent sa gloire,
23. Alors, faisant la joie de nos yeux en dépit de sa fatigue trop
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXV. 169
visible, en dépit de la poussière soulevée par les sabots du bétail et
qui ternit sa couronne de fleurs, le fils de Dêvakî, pareil au mo-
narque des nuits, vient combler les désirs de ses amis.
24. Les yeux légèrement troublés par l'ivresse, plein d'attentions
pour ses amis, paré de sa guirlande de fleurs des bois, le visage
pâle comme le fruit (à demi mûr) du jujubier et sur ses joues déli-
cates faisant briller lor éblouissant de ses pendants d oreilles,
25. Le chef des Yadus, qui égale dans ses ébats le roi des élé-
phants, vient, la joie sur le visage, comme à la fin du jour l'astre
qui préside aux veilles de la nuit, délivrer le Parc et les vaches des
brûlantes ardeurs de la journée.
26. ÇuKA dit : C'est ainsi, ô roi, que les femmes du Parc mettaient
leur plaisir pendant le jour à célébrer les jeux de Krïchna dans leurs
chants, n'ayant de pensées, de sentiments que pour lui seul, et y
trouvant un bonheur infini.
FIN DU TRENTE-ClNQUliME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE :
CHANT DES BERGERES ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂl^rA ,
LE BIENHELRELX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAUMÂ ET COMPOSE PAR VyIsA.
IV. 22
170 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
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CHAPITRE XXXVI.
CONSEIL TENU PAR KAMSA.
1 . ÇuKA dit : Alors le Démon Arichta vint dans le Parc sous la
forme d'un buffle à la masse et à la bosse gigantesques, ébranlant la
terre et la déchirant avec la corne de ses sabots,
2. Poussant des beuglements sauvages, décrivant du pied des
lignes sur le sol, dressant la queue, soulevant des monceaux de terre
avec la pointe de ses cornes,
3. Laissant échapper par intervalles un peu de fiente en urinant,
' et regardant avec des yeux fixes. A ses cris horribles , ô roi , les vaches ,
les femmes,
4. Mettaient au jour avant le terme le fruit de leurs entrailles ou
avortaient de frayeur; et les nuages, prenant sa bosse pour une
montagne, venaient s'y poser.
5. En voyant ses cornes à la pointe aiguë, les bergères et les ber-
gers furent pris de terreur; les animaux domestiques, désertant le
Parc, s'enfuirent épouvantés.
6. Krïchna! Krïchna! disaient-ils tous en implorant la protection
de Grôvinda. Alors le Bienheureux, voyant les habitants du Parc
éperdus de frayeur :
7. Ne craignez rien, leur dit-il d'un ton encourageant; et défiant
le Démon déguisé en taureau : Lâche, misérable, pourquoi effrayer
des bergers et des animaux?
8. Moi, c'est la force, c'est l'orgueil des méchants, de tes pa-
reils à l'âme perverse, que j'abats, dit Atchyuta; et, se frappant les
bras avec la paume des mains, il excita par ce bruit la colère
d' Arichta.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXVL 171
9. Puis, étendant son bras recourbé sur Tépaule d'un ami, le
bienheureux Hari demeura immobile. Enflammé de colère à cette
provocation, Arichta, déchirant le sol à coups de sabots, dressant la
queue et dispersant les nuages en tous sens, s'élança avec fureur
contre Krïchna.
10. Dirigeant en avant la pointe de ses cornes, les yeux fixes et
injectés de sang, le monstre fondit soudain contre Atchyuta, en
jetant sur lui un regard oblique : telle la foudre, échappant à la
main d'Indra.
11. Le Bienheureux, le prenant par les deux cornes, le repoussa
à dix-huit pas en arrière, comme fait un éléphant combattant
un éléphant.
12. Repoussé par Bhagavat, Arichta, revenant aussitôt à la charge,
se précipita sur lui avec rage, le corps inondé de sueur, essoufflé,
hors de lui.
13. A ce nouvel assaut, Krïchna, le contenant par les deux cornes,
le maîtrisa avec le pied, Tétendit à terre, le pressa comme un vête-
ment humide, et, lui arrachant une corne, il lui en asséna un coup,
sous lequel le monstre s'afiaissa.
U. Vomissant le sang, lâchant fiente et urine, (le Démon déguisé
sous la forme d'un buffle) agitait les pieds et roulait les yeux sans
relâche; il descendit enfin misérablement à la demeure de Nirrïti.
Les habitants du Ciel couvrirent de fleurs le bienheureux Hari en
chantant ses louanges.
15. Après qu'il eut ainsi abattu le taureau au dos saillant, le héros
dont la vue est une fête pour les yeux des bergères entra dans le Parc
avec Bala, pendant que ses parents célébraient sa gloire.
16. Lorsque Arichta eut succombé dans le Parc sous les coups de
Krïchna aux exploits merveiUeux, le bienheureux Nârada, qui est
dans le secret des Dieux, dit alors à Kamsa
17. Que la mère de la jeune fille (appelée Adjâ) était Yaçôdâ, et
que ceUe de Krïchna et de Râma (réputé) fils de Rôhinî était
Dêvakî; que Vasudêva, craignant (pour la vie de ses deux fils),
18. Les avait confiés à son ami Nanda : Ce sont eux, ajouta-t-il,
22.
172 LE BHAGAVATA PÛRANA.
qui ont mis à mort tes serviteurs. A cette nouvelle, le chef des
Bhôdjas, éperdu de colère,
19. Saisit son glaive affilé pour en frapper Vasudêva. Il en fut dé-
tourné par Nârada; mais, sachant que le coup mortel lui viendrait
des deux fds de Vasudêva,
20. Il enchaîna leur père ainsi que son épouse dans des liens de
fer; et, quand le Rïchi divin fut partie Kamsa, adressant la parole à
Kêçin ,
21. Lui ordonna d'aller mettre à mort Râma et Kêçava. Ensuite,
ayant convoqué Muchtika, Tchânûra, Cala, Tôçalaka et les autres
athlètes ,
22. Ainsi que ses ministres et les gardiens de ses éléphants, le roi
des Bhôdjas leur dit : Écoutez tous ceci, ô héroïques lutteurs, ô
Tchânûra, ô Muchtika.
>
23. Sachez que dans le Parc de Nanda demeurent les deux fils
d' Ânakadunduhhi , Râma et Krïchna, et que je suis menacé de périr
sous leurs coups.
24. Aussitôt arrivés ici, qu'ils meurent de votre main, sous pré-
texte d'une lutte entre athlètes. Qu'on élève un grand nombre de tri-
bunes de toute sorte, qu'on les dispose autour de l'enceinte où les
athlètes combattront:
25. Que tous, habitants de la ville et gens de la campagne, soient
témoins de l'engagement librement affronté par eux. Toi, cher ami,
qui as la garde de mes éléphants, amène à la porte de l'arène
26. L'éléphant Kuvalayâpîda , et avec son aide mets à mort ces
deux (bergers) mes ennemis. Que la cérémonie de l'arc commence
le quatorzième jour, ainsi qu'il est prescrit par la loi. Qu'on immole
des animaux purs au roi des Bhûtas (génies malfaisants), à (Çiva) le
Dieu libéral.
27. Quand il eut donné ces ordres, le roi des Bhôdjas, pour qui
la science de l'intérêt n'avait pas de secrets,* manda par devers lui
Akrûra, le héros des Yadus, et, de sa main lui prenant la main, il
lui parla en ces termes :
28. 0 Dânapati, rends-moi un service d'ami. Nul parmi les
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXVI. 173
Bhôdjas et les Vrïchnis ne me témoigne plus de respect, plus d'af-
fection que toi.
59. C'est pourquoi j ai recours à toi, cher ami, afin de mener à
bien une importante affaire; ainsi le puissant Indra est arrivé à ses
fins en recourant à Vichnu.
30. Va au Parc de Nandâ; là demeurent les deux fils d'Anaka-
dundubhi, Râma et Krïchna; amène-les ici tous les deux sur ce
char; fais vite.
31. Sache que, avec Tappui de celui qui trône au Vâikuntha
(Vichnu), les Dieux les prédestinent à me faire périr. Amène-les
tous deux en compagnie de Nanda et des autres bergers, chargés de
présents.
32. Arrivés ici, je veux quils meurent sous les coups de l'élé-
phant (Kuvalayâpîda), pareil au Temps destructeur; et s'ils lui
échappent, je les broierai par la main de mes athlètes, aussi terrible
que le feu de l'éclair.
33. Eux morts, je ferai périr, en commençant par (leur père)
Vasudêva, leurs parents, les descendants de Vrïchni, de Bhôdja, de
Daçarha, abîmés dans la douleur,
34. Et avec eux mon père Ugrasêna, ce vieillard qui aspire au
trône , son frère Dêvaka , tous ceux qui nourrissent contre moi^ des
sentiments de haine.
35. Et dès lors cette terre, débarrassée d'épines, sera pour moi
une terre amie. Djarâsandha est un gourou pour moi, et Dvivida
un allié dévoué;
36. Çambara , Naraka , Bâna me sont unis de cœur : ayant mis à mort
avec leur concours les rois alliés des Suras, je régnerai sur la terre.
37. Connaissant mes desseins, amène au plus tôt ici Râma et
Krïchna : enfants, ils voudront assister à la cérémonie de l'arc et
voir la splendeur de la cité des Yadus.
38. Akrâra dit : Prince, tu as habilement combiné les choses
pour échapper au blâme. En cas de succès comme en cas d'échec,
c'est toujours également le destin qui amène les fruits à maturité.
39. L'homme forme des souhaits avec ardeur, alors même que le
17à LE BHÂGAVATA PURÂNA.
destin y est contraire, et U y trouve ou la jme on le chagrin. Cepen-
dant j'exécute tes ordres.
hO. ÇvKÂ dit : Après qa'il eut donné ces instructions à Akrûra,
Kamsa, ayant congédié ses ministres, rentra dans son palais, et
Akrûra retourna chez lui.
Fin Dl TRE!rre-SIUBM£ CBAPITKE, ATAitT POCR TIT1IE :
COIISEIL TUm PAR KAHSA .
DA5S LA PREUIÈRE PARTIE DC UVRE DIXlÈUE Dl GRAKD PtRÀNA.
LE BIE.1BECREII BHÂGAVATA.
RFCCEIL IKSPtRlË PAR BRAHHÂ ET COMPOSA PAR VTÀSA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXVII. 175
CHAPITRE XXXVII
M£URT{1£ DE VYOMA.
1. ÇuKA dit : Or Kêcin, envoyé par Kamsa sous la forme d'un
cheval gigantesque, broyant la terre avec la corne de ses pieds,
rapide comme la pensée, dispersant par le mouvement de sa cri-
nière les nuages et les chars divins ensemble confondus dans le ciel,
effrayant Tunivers par ses hennissements,
2. Monstre aux. grands yeux saillants, à la gueule béante comme
le creux d'un arbre, à la puissante encolure, pareil à un gros
nuage sombre, nourrissant de mauvaises pensées et ardent à servir
les intérêts de Kamsa, entra en ébranlant le sol dans le Parc de
Nanda.
3. Le Bienheureux, le voyant répandre, par de tels hennisse-
ments, la terreur au milieu de son Parc, agiter les nuages du
bout de sa queue et le* chercher lui-même pour engager la lutte,
alla droit à lui et le provoqua; Kêcin rugit comme le roi des bêtes
fauves.
4. Se précipitant avec rage au-devant du héros aux yeux de lotus
dès qu'il l'aperçut, et ouvrant la gueule comme pour y engloutir
l'atmosphère, l'animal à l'approche difficile, à la fougue dévorante,
à la force irrésistible, lui détacha une ruade vigoureuse.
5. Adhôkchadja esquiva le coup; il lui prit les pieds à deux
mains avec colère, le fit tournoyer en l'air, et, l'envoyant dédai-
gneusement à la distance de cent arcs, il se tint immobile : tel le
fils de Târkchya (Garuda) , vainqueur du serpent.
6* Revenu à lui, Kêcin se releva avec rage et, ouvrant la bouche,
il fondit soudain sur Hari. Krîchna lui enfonça, en souriant, son
176 LE BHÂGAVATA PÙRÂNA.
bras gauche dans la gueule, comme (on fait rentrer) un serpent
dans son trou.
7. Au contact du bras de Bhagavat les dents de Kêcin tombèrent
comme si elles eussent touché un fer brûlant, et le bras du Ma-
gnanime se gonfla dans le corps du monstre : ainsi fait la maladie
chez qui la néglige.
8. Perdant la respiration sous la pression croissante du bras de
Krïchna, agitant les pieds, couvert de sueur sur tous les membres et
roulant les yeux , Kêcin s'affaissa sans vie à terre en déchargeant son
ventre.
9. De son corps inanimé, pareil au fruit de la Karkatikâ, le héros
aux grands bras retira son bras, sans s'étonner d'avoir abattu son
ennemi si facilement; les Suras célébrèrent ses louanges en versant
sur lui des pluies de fleurs.
10. Le Rïchi divin (Nàrada), éminent entre les adorateurs du
Bienheureux, se rendit auprès de Krïchna, le héros infatigable dans
ses travaux, ô roi, et lui dit en secret :
11. Krïchna, Krïchna, ô être insondable, âme suprême, maître
du Yoga, Seigneur des mondes, ô Vâsudêva, réceptacle de l'univers,
héros des Sâtvats, ô Tout-Puissant,
12. Oui, tu es l'âme unique résidant dans tous les êtres comme
le feu dans tout ce qui brûle, tu es le Dieu caché, occupant une
nâystérieuse retraite, tu es Celui qui voit, tu es le grand Purucha,
le Seigneur.
13. C'est toi qui, par un acte spontané, indépendant, créas au
commencement les Qualités à l'aide de la Mây â ; toi qui , à l'aide des
Qualités, crées, dévores et conserves toutes choses, en maître souve-
rain, infaillible dans tes desseins;
U. Toi encore qui descends ici-bas pour anéantir les Dâityas,
les Pramathas, les Râkchasas transformés en princes de la terre, et
pour sauver les gens de bien.
15. 0 bonheur! tu l'as mis à mort de ta main, en te jouant, ce
Démon à forme de cheval, dont les hennissements, jetant la terreur
parmi les Dieux, leur faisaient déserter le ciel.
LIVRE DIXIEME. CHAPITRE XXXVII. 177
16. Je verrai après-demain les athlètes Tchânûra, Muchtika, et
bien d'autres avec eux, l'éléphant (Kuvalayâpîda), Kamsa lui-même,
succomber sous tes coups, Seigneur.
17. Je verrai ensuite succomber de même Çaiikha (Pantcha-
djana), Yavana, Mura, Naraka; l'arbre Pâridjâta enlevé par toi du
Paradis et Indra vaincu ;
18. Je verrai ton mariage avec les filles des héros, que ta vaillance
achètera glorieusement; Nrïga absous, dans Dvârakâ, de son péché,
ô maître des mondes;
19. La pierre Syamantaka conquise par toi du même coup avec
une épouse; le fils du Brahmane, qui était mort, rendu à son père
par ta puissance;
20. Pâundraka mis à mort plus tard , la ville des Kâcis livrée aux
flammes, la fin de Dantavakra, celle du roi des Tchêdis au grand
sacrifice (de Yudhichthira) ;
21. Et tant d'autres hauts faits que tu accompliras pendant ton
séjour à Dvârakâ, et que les sages célébreront sur la terre dans
leurs chants.
22. Je te verrai enfin, acharné sous la forme du Temps à la des-
truction de ce monde, anéantir d'innomblables armées en condui-
sant le char d'Ardjuna.
23. 0 Bienheureux, toi dont la substance est science pure, qui
possèdes tous les biens par essence, toi qui ne formes aucun désir
en vain, et pour qui, par un effet de ta toute-puissance, reste à
jamais immobile le torrent des Qualités, produit de l'Illusion, puis-
sions-nous nous réunir à toi !
24. Tu es le Seigneur ne dépendant que de lui seul; c'est toi
qui as créé, qui maintiens à l'aide de ton pouvoir magique tous les
êtres divers, et qui, revêtant aujourd'hui un corps humain pour te
livrer à tes jeux, marches à la tête des Yadus, des Vrïchnis et des
Sâtvats; je me prosterne devant toi.
25. ÇuKÀ dit : Ainsi parla le Muni, éminent entre les serviteurs
du Bienheureux; puis il se jeta aux pieds de Krîchna, du chef des
IV. 23
178 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
Yadus, et, ayant été congédié par lui, il s'éloigna, heureux d'avoir
joui de sa vue.
26. Le bienheureux Gôvinda, après avoir tué Kêcin dans le com-
bat, se plaisait à faire la joie des habitants du Parc en gardant les
troupeaux avec les bergers.
27. Un jour que les bergers conduisaient les troupeaux à la
pâture sur les flancs de la montagne, ils s'amusèrent à se déguiser,
sous les noms de voleurs et de bergers.
28. Quelques-uns faisaient les voleurs, d'autres les bergers, et
d'autres, qui faisaient les moutons, ô roi, allaient et venaient sans
souci de rien.
29. Le fils de Maya, le grand magicien Vyôma, jouant au naturel
le rôle de voleur sous le costume de berger, enleva un grand
nombre de ceux qui faisaient les moutons,
30. Et, les jetant un à un, à mesure qu'il les emmenait, dans une
caverne de la montagne, le grand Asura en bouchait l'entrée avec
un rocher. Il n'en restait plus que quatre ou cinq.
31. Krïchna, secourable aux êtres vertueux, ayant vu son ma-
nège, l'arrêta énergiquement à l'instant où il enlevait les bergers :
ainsi le lion s'attaque à un loup.
32. Le vigoureux Démon, reprenant sa forme naturelle, pareille
à une haute montagne, cherchait vainement à se dégager de l'é-
treinte sous laquelle il étouffait.
33. Atchyuta, qui le tenait enlacé dans ses bras, le jeta à terre,
et, sous les yeux des Dieux qui le regardaient du haut du ciel, il le
fit mourir de la mort réservée au bétail.
34. Il brisa la pierre qui bouchait l'entrée de la caverne; puis,
ayant arraché les bergers à leurs angoisses, il rentra dans son Parc
^u bruit des louanges que les Suras et les bergers lui décernaient.
FIN DU TRENTE -SEPTIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MEURTRE DE VYOMA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÂÇA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRE PAR BRAHMA ET COMPOSE PAR VYASA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXVJII. 179
CHAPITRE XXXVIII.
ARRIVÉE D'AKRÛRA AU PARC.
1. ÇvKA dit: Cependant, après avoir passé la nuit dans la ville
des Madhus, Akrûra au noble cœur monta sur son char et se rendit
au Parc de Nanda.
2. Tout en cheminant, le héros fortuné, animé d'une dévotion
très grande pour Bhagavat aux yeux de lotus, se disait en lui-
même :
3. Qu'ai-je fait de méritoire, à quelles austérités extraordinaires
me suis-je livré, à quel homme digne d'intérêt ai-je fait des libéra-
lités, pour que je voie aujourd'hui Kêçava?
4. Il m'est aussi difficile assurément, adonné comme je le suis
aux objets sensibles, de contempler le héros à la gloire sublime qu'à
un Cûdra de lire le Vêda.
Cl
5. Mais non; tout infime que je suis, je puis contempler
Atchyuta : porté sur le fleuve du Temps, le premier venu atteint
parfois le but.
6. C'en est fait aujourd'hui pour moi du destin contraire, et le
fruit de l'existence m'est assuré, puisque je vais adorer les pieds
du Bienheureux pareils au lotus, objet des pieuses méditations des
Yôgins.
7. Oui certes, Kamsa m'a accordé aujourd'hui une insigne faveur
en m'envoyant vers Hari, ici-bas descendu : je vais contempler le
lotus de ses pieds, dont l'auréole formée par ses ongles fit franchir
aux anciens les ténèbres infranchissables;
8. (Ces pieds) qu'adorent les Suras, Brahmâ et Bhava (Çiva) en
tête, la divine Çrî, les saints solitaires et les Sâtvats; (ces pieds)
23.
180 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
qui vont par les bois, conduisant les vaches à la' pâture avec les
compagnons du héros, et quont tachés de safran les seins des ber-
gères.
9. Oui, je vais contempler le visage de Mukunda aux belles joues,
au nez gracieux, au regard souriant, aux yeux d'un rouge foncé
comme le lotus, aux contours encadrés dans les boucles de sa cheve-
lure : les bêtes fauves défilent avec respect à ma droite.
10. Quand Vichnu, revêtant de son plein gré la nature humaine
pour délivrer la terre de son fardeau, va m'apparaître dans tout
l'éclat de sa beauté, n'est-ce pas là, n'est-ce pas là soudain pour moi
le fruit de la vision?
11. Celui qui voit ce qui n'est pas (visible) comme ce qui l'est,
bien qu'il n'ait pas de personnalité; dont la splendeur à lui propre
écarte de son essence les ténèbres, la diversité et l'erreur; que per-
çoivent dans ses multiples demeures les êtres doués de la vie, de la
vue et de la pensée, qu'il a formés en lui-même, à l'aide de son pou-
voir magique, par la lumière de son regard;
12. Celui dont les qualités, les hauts faits, les naissances pro-
pices, grâce auxquels tous les maux sont réduits à néant, donnent
aux paroles qui s'en pénètrent la vertu de vivifier, d'embellir et de
purifier le monde, tandis que celles qui en sont vides ne méritent
pas plus d'estime que des cadavres, si ornés qu'ils soient;
13. Voilà que, s'incarnant dans la famille des Sâtvatas et assurant
le bonheur des meilleurs d'entre les Immortels, gardiens des bar-
rières par lui établies, il réside dans le Parc, lui qui est le Seigneur,
et qu'il lui vaut une gloire célébrée par les Dieux et réunissant
toutes les félicités;
u. Et je vais le voir aujourd'hui de mes yeux, lui, la voie des
êtres éminents, le gourou, le bien-aimé des trois mondes, la joie
suprême de quiconque a des yeux, revêtu d'une forme où Çrî con-
centre ses désirs. Les aurores ont été belles pour moi!
15. Alors, descendant soudain de mon char, j'adorerai en réalité
les pieds des deux Êtres souverains, le Pradhâna et le Purucha (la
Nature et l'Esprit personnifiés dans Râma et dans Krïchnà), que les
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXVIII. 181
Yôgins embrassent par la pensée afin de s unir à lame suprême; et,
avec eux, j'honorerai leurs amis, les habitants de la forêt.
16. Et, pendant que je me tiendrai prosterné à ses pieds, le Tout-
Puissant posera sur ma tête le lotus de sa main, le gage de salut
qu'implorent les hommes, alors que, tremblant devant les assauts du
destin comme devant un serpent, ils ont recours à sa protection;
17. (Main libérale) de laquelle le descendant de Kucika (Indra)
et Bali, pour y avoir déposé leur offrande, obtinrent la royauté des
trois mondes, et qui dissipa, grâce à son contact, à son parfum de
lis d'eau, les fatigues contractées par les femmes du Parc dans leurs
ébats.
18. Non, Atchyuta ne verra pas en moi un ennemi, bien que je
lui porte un message de Kamsa; car sa vue embrasse toutes choses,
et il saisit d'un regard infaillible, lui qui est l'âme suprême, ce qui
se passe au fond des cœurs et au dehors.
10. Pendant que je m'abîmerai à ses pieds dans la contemplation,
les mains jointes en signe de respect, i] jettera sur moi en souriant
un regard humide, et je serai soudain purifié de toute souillure,
exempt de crainte, élevé au comble du bonheur.
20. Puis, me traitant comme son plus gi^nd ami, comme un
parent et un adorateur exclusif de sa divinité, il m'étreindra dans
ses bras puissants; et au même instant mon être sera purifié, et les
liens formés par mes œuvres se briseront.
21. Tandis que, la tête inclinée et les mains jointes respec-
tueusement, je jouirai du contact de sa personne, il me dira : 0
Akrûra, ô cher ami! lui dont la gloire s'étend au loin; et je vivrai
vraiment alors : fi de cette vie, quand on n'est pas honoré par le
Très-Haut!
22. Nul n'est à ses yeux un objet d'amour ou d'amitié, de répu-
gnance ou de haine; toutefois il aime dans la mesure où il est aimé :
ainsi l'arbre du Paradis accorde à qui l'invoque ce qui lui est de-
mandé.
23. Et de son côté (Râma), son frère aîné, éminent entre les
Yadus, me voyant incliné devant lui, m'embrassera en souriant, me
182 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
prendra les deux mains, et, m'introduisant dans sa demeure, après
m'avoir prodigué les égards dus à un hôte respectable, il me deman-
dera comment ses parents sont traités par Kamsa.
2&. ÇuKA dit : Ainsi disait, chemin faisant, le fils de Çvaphalka
en pensant à Krïchna, et il arriva sur son char à Grôkula en même
temps que le soleil à la montagne du couchant, ô roi.
25. Sur le sol du Parc, il reconnut, au lotus, au grain dorge, à
l'aiguillon et autres signes, la trace des pas, gage de bonheur pour
la terre, de Celui dont les gardiens de tous les mondes recueillent
sur leurs diadèmes la poussière immaculée qui effleure ses pieds.
26. La joie qu'il éprouve à cette vue redoublant ses transports,
il tressaille d'amour; d'imperceptibles larmes troublent ses yeux; il
saute à bas de son char, et, se roulant sur ces traces : 0 bonheur,
s'écrie-t-il , c'est la poussière des pas du Seigneur!
27. Tel est le but poursuivi par les êtres animés en dépouillant
l'hypocrisie, la crainte, le chagrin, et qu'atteignit [Akrûra], lorsque,
grâce à sa mission , il vit l'empreinte caractéristique des pas de Hari
et qu'il entendit sa voix.
28. Il aperçut Rama et Krïchna qui venaient de rentrer au Parc
pour y faire traire les vaches, vêtus l'un d'une robe jaune, l'autre
d'une robe bleue , les yeux brillant de l'éclat du lotus d'automne :
29. Dans la fleur de la jeunesse tous les deux, tous les deux
éblouissants de beauté sous la nuance opposée de leur teint foncé ou
pâle, pourvus de grands bras et d'un gracieux visage, excellant entre
les plus beaux et vigoureux comme déjeunes éléphants,
. 30. Communiquant au Parc, en le foulant de leurs pieds, l'éclat
de l'étendard, du foudre, de l'aiguillon et du lotus dont ils portent
l'empreinte, magnanimes, souriant avec bonté,
31. Pleins de noblesse et de grâce dans leurs jeux, parés de
riches colliers, de guirlandes de fleurs des bois, les membres cou-
verts de poudres à l'arôme salubre, purs et vêtus de robes intactes à
la poussière,
32. Personnifiant en eux le Pradhâna et le Purucha (la Nature
et l'Esprit), les deux principes primordiaux, les deux causes du
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXVIII. 183
monde, les deux maîtres du monde incarnant pour le bien de la
terre une portion de leur essence (sous les noms de) Bala et
Kêçava,
33. O roi, ils dissipaient par l'éclat de leur propre splendeur les
ténèbres des (dix) régions, pareils l'un à une montagne d'émeraude,
l'autre à une montagne d'argent, et couverts d'or tous les deux.
34. Akrûra descendit de son char à la hâte et, dans la violence
de son émotion , il s'abattit comme une hampe aux pieds de Rama et
de Krïchna.
35. A la vue du Bienheureux, ses yeux se remplirent de larmes
de joie, ses membres frémirent d'allégresse, et telle était l'agitation
de son cœur, ô roi, qu'il n'eut pas la force de se nommer.
36. Le Bienheureux comprit la cause de son trouble, et de sa main
qui porte l'empreinte du disque , le Dieu prodigue de tendresse pour
ses adorateurs, l'attirant à lui, l'embrassa affectueusement.
37. De son côté, le magnanime Samkarchana, pressant Akrûra
dans ses bras pendant que celui-ci s'inclinait avec respect, et lui
prenant les deux mains dans la sienne, l'emmena dans sa demeure
en compagnie de son jeune frère;
38. Puis, lui ayant demandé comment il se portait, le Seigneur
le fit asseoir sur le meilleur siège, lui lava les pieds ainsi qu'il est
prescrit, lui offrit en présent un gâteau de miel,
39. Et, le traitant comme un hôte, il lui donna une vache, s'em-
pressa de le délasser par des frictions et lui présenta avec foi des ali-
ments savoureux et purs.
<lO. Quand Akrûra eut mangé à sa satisfaction, Râma, scrupuleux
observateur de la loi, lui fit de nouveau un grand plaisir en lui
offrant des parfums pour la bouche et des guirlandes de fleurs aro-
matiques.
41. Les devoirs de l'hospitalité remplis, Nanda lui fit cette
question : Quelle existence est la vôtre, ô descendant de Daçârha,
sous l'impitoyable Kamsa? Tant qu'il respire, vous êtes comme des
brebis sous la garde du boucher.
42. Quand il a mis à mort les jeunes enfants de sa sœur éplorée
184 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
pour sauver sa propre vie^ le misérable! à quoi bon demander si
tout va bien pour vous, ses sujets?
&3. Ainsi accueilli avec un langage bienveillant par son ami
Nanda, Akrûra se délassa des fatigues du voyage en l'interrogeant à
son tour.
FIN DU TRENTE-HDITIÈMB CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
ARRIVEE D*AKRâRA AU PARC,
DANS LA PRElIlkRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÂNA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÎ ET COMPOSE PAR VYÂSA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXIX. 185
iwa^iaaBiawaa^«HBHHaaW«MH««««aMiV*MBiFai
CHAPITRE XXXIX
RETOUR D'AKRÛRA-
1. ÇvKÀ dit : Akrûra, assis commodément sur un lit et traité par
Râma et Krîchna avec le plus grand respect, voyait accomplis tous
les souhaits qu il avait faits en chemin*
2. Est-il rien au monde que les hommes n'obtiennent de la bien-
veillance du Bienheureux, sur qui repose Lakchmî (la Fortune)?
Cependant, ô roi, ceux qui lui sont dévoués ne font de souhait d'au-
cune sorte.
3. Le repas du soir achevé, le bienheureux fils de Dêvakî de-
manda à Akrûra comment se conduisait Kamsa à Tégard de leurs
amis, quels projets il formait encore-
4. Bhagavat dit : Te voilà arrivé, cher et respectable ami; com-
ment te portes-tu? Le bonheur soit avec toi. Et nos parents, nos
proches, sont-ils à labri de la douleur, de la maladie?
5. Mais pourquoi demander si vous vous portez bien, alors que
le fléau de notre famille, alors que Kaâsa, notre oncle de nom par
notre mère, ô Akrûra, prospère ainsi que les siens?
6. Hélas! nous avons attiré bien des maux sur les respectables
auteurs de nos jours : s'ils ont perdu leurs fils, s'ils sont eux-mêmes
prisonniers, c'est nous qui en sommes cause.
7. Aujourd'hui heureusement je jouis de ce que j'ai tant souhaité,
cher ami, de votre vue, de la vue des miens; dis, ô vénérable, le
motif qui t'amène.
8. ÇuKA dit : Le descendant de Madhu (Akrûra) , invité par le Bien-
heureux à parler, lui raconta tout : la haine de plus en plus violente
de Kamsa pour les Yadus, ses projets de meurtre contre Vasudêva,
IV. 24
186 LE BHAGAVATA PURAJJA.
9. Le message dont lui-même il était chargé, l'objet de sa mis-
sion (auprès des deux frères), les révélations faites par Nârada à
Kamsa au sujet de Krïchna, sur sa descendance d'Anakadundubhi
(Vasudêva).
10. Lorsque Krïchna et Bala, vainqueur des héros ennemis,
eurent entendu les paroles d'Akrûra, ils répétèrent en souriant les
ordres du roi à leur père Nanda.
11. Celui-ci adressa en conséquence aux bergers Tordre suivant :
Prenez tout le lait des vaches, chargez-vous de présents et attelez les
chariots.
12. Nous irons dès demain à la ville des Madhus, nous donnerons
au roi ce que nous avons de plus exquis et nous assisterons à une
très grande fête, à laquelle on se rend de tout le pays. Tel fut Tordre
promulgué par le Kchattrï (le héraut), au nom du berger Nanda,
parmi ceux de son Parc.
13. Grandes furent Taffliction et la douleur des bergères en ap-
prenant qu Akrûra était venu au Parc pour emmener à la ville Râma
et Krïchna.
14. A cette nouvelle qui les frappait au cœur, les unes noyaient
dans les larmes la beauté de leurs visages, d'autres laissaient glisser
leur tunique et flotter leurs bracelets et les bandeaux de leur che-
velure ;
15. D'autres, en qui la pensée du bien-aimé suspendait tous les
mouvements de Tâme, ne percevaient rien de ce bas monde, comme
si déjà elles fussent entrées dans celui de Tâme suprême;
16. D'autres encore perdaient connaissance au souvenir du des-
cendant de Cura, du sourire affectueux dont il accompagnait sa voix
éloquente et allant au cœur.
17. £n pensant à la démarche gracieuse de Mukunda, à ses
manières égayées par des regards tendres et souriants, à ses joyeux
ébats qui dissipent le chagrin, à ses hauts faits merveilleux,
18. Elles redoutaient, elles s'attristaient de se voir séparées de lui;
et, réunies par groupes, elles disaient, la face couverte de larmes et
le cœur plein d'Atchyuta :
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXIX. 187
19. Les bergères disaient : Oui, il faut que tu sois sans pitié, ô
Vidhâtrï (Brahmâ), pour unir des êtres par les liens de Tamitié et de
lamour et les séparer avant qu'ils aient été heureux! Tes jeux sont
sans objet comme les mouvements d'un enfant.
20. Après nous avoir montré la face de Mukunda, encadrée dans
les boucles de ses noirs cheveux, ses belles joues, son nez busqué,
son beau et fin sourire qui dissipe le chagrin, c'est mal à toi de
nous en dérober la vue.
21. Car, sous le nom d'Akrûra (le débonnaire), tu es cruel
[krûra) en nous enlevant sottement la vue, hélas! que tu nous
avais donnée, et qui nous révélait, sur un seul des membres de
l'ennemi de Madhu, autant d'habileté que tu en as déployé dans la
création entière.
22. Rien n'est plus fragile que l'amitié du fils de Nanda : il n'a
pas un regard pour nous, qui souffrons, hélas! par sa faute, qui
avons tout quitté, maisons, parents, fils et maris, pour nous faire
ses esclaves, pendant qu'il court à de nouvelles amours.
23. Cette nuit s'éclaire d'une lumière propice; sûrement voilà
que sont accomplis les vœux des femmes de la ville : à l'arrivée du
maître du Parc, elles vont abreuver leurs yeux de la vue de son
visage, du nectar de son sourire qu'égayent ses obliques regards.
24. Le cœur captivé par leurs paroles mielleuses, et bien qu'il ne
soit pas libre, bien qu'il soit sage, comment Mukunda, égaré par
l'air pudique de leurs sourires et leurs agaceries, reviendrait-il à
des femmes grossières comme nous?
25. A coup sûr, ce sera un grand sujet de joie aujourd'hui dans
la ville des Madhus pour les yeux des Dâçârhas, des Bhôdjas, des
Andhakas, des Vrïchnis, des Sâtvats, pour tous ceux qui verront
passer le bien-aimé de Lakchmî, le réceptacle des qualités, le fils de
Dêvakî.
26. A qui est ainsi sans pitié ne donnons pas le nom d'Akrûra, c'est
cruel qu'il faut dire, puisqu'il n'a pas un mot de consolation pour '
des malheureuses au moment d'emmener à la limite extrême de la
route l'ami qui leur est plus cher que ce qu'elles ont de plus cher.
24.
188 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
21. Lui-même (Krïchna), cest sans émotion qu'il a pris place sur
le char; et ces stupides bergers qui le suivent hâtent sa marche
avec leurs vieux chariots et laissent faire : le destin lui-même se met
contre nous aujourd'hui.
28. Réunissons -nous, arrêtons Mâdhava : que pourraient contre
nous les anciens de la tribu, ses parents, quand le sort, en nous
arrachant aux embrassements de Mukunda si difficiles à quitter un
seul moment, a déjà brisé nos cœurs abattus?
29. Grâce à lui, grâce à TafFection qui perçait dans son gracieux
sourire, dans ses aimables conseils, dans ses regards enjoués et ses
embrassements, les nuits passaient comme un instant pour nous
dans la salle du rasa; comment, ô bergères, traverserions-nous sans
lui des ténèbres sans fin?
30. Rentrant au Parc, quand le jour baisse, escorté des bergers,
les boucles de ses cheveux et sa guirlande couvertes de la poussière
que soulèvent les sabots du bétail, l'ami d'Ananta ravit nos cœurs,
tout en jouant de la flûte, par ses regards obliques et souriants;
comment pourrions-nous vivre loin de lui?
31. ÇuKA dit : Ainsi disaient les femmes du Parc, et, consternées
de voir s'éloigner Krïchna, à qui elles étaient attachées du fond du
cœur, elles foulaient aux pieds toute honte, éclatant en sanglots et
l'appelant à haute voix : O Krïchna ! ô Dâmôdara ! ô Mâdhava !
32. Pendant que les femmes se lamentaient ainsi, le soleil s'était
levé; Akrûra fit sa prière à Mitra et aux autres divinités, puis il lança
son char en avant.
33. Derrière lui venaient sur des chariots Nanda et les autres ber-
gers, avec des présents sans nombre et des cruches remplies de lai-
tages.
34. Les bergères, après avoir suivi leur bien-aimé Krïchna,
seul objet de leur affection, firent halte, espérant que le Bienheu-
reux les congédierait.
35. Alors le plus grand des Yadus, les voyant affligées de son dé-
part, leur adressa, pour les consoler, par la bouche d'un messager,
ces mots affectueux : Je reviendrai.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXXIX. 189
36. Tant qu'elles aperçurent sa bannière, tant qu elles virent la
poussière de son char» les bergères, tout en s'élançant de cœur à sa
suite, restèrent en place, immobiles comme des peintures.
37» Quand elles désespérèrent de voir Gôvinda rebrousser che-
min, elles s'en retournèrent, et pour tromper leur douleur, elles
passaient le jour et la nuit à chanter les hauts faits du bien-aimé.
38. Cependant Bhagavat, accompagné de Rama et d'Akrûra, ô
roi, arriva, sur son char rapide comme le vent, à la Kâlindî (la
Yamunâ) , dont l'eau efiface les péchés.
39. Là il se rinça la bouche, but une eau pure et cristalline, et,
regagnant le bouquet d'arbres, il s'approcha du char en compagnie
de Rama.
40. Akrûra les salua, les fit asseoir tous les deux sur le char, puis
il se rendit à une anse formée par la Yamunâ, s'y baigna, ainsi
qu'il est prescrit,
4K Et, ayant plongé dans l'eau, il y vit, pendant qu'il récitait le
Vêda étemel, Râma et Krïchna en personne, réunis tous les deux
ensemble :
42. Les fils d'Anakadundubhi sont restés tous les deux' sur le
char; comment sont-ils ici? Ne seraient-ils plus là sur le char ? Il dit»
et, sortant de l'eau, il regarda.
43. Ils étaient tous les deux au même endroit, assis sur le char
comme auparavant. Il plongea de nouveau en disant : Étais-je le
jouet d'une illusion, quand je les ai vus dans l'eau l'un et l'autre?
44. Et il y vit de nouveau le maître souverain des serpents : les
Siddhas, les chefs des serpents, les Âsuras, inclinés devant lui,
chantaient ses louanges;
45. Le Dieu avait mille têtes, mille crêtes, autant de diadèmes,
une robe bleue et le teint aussi blanc que les fibres du lotus ou la
montagne hérissée de blanches cimes (le Kâilasa) ;
46. Sur son corps reposait le Purucha au teint foncé comme le
nuage, vêtu d'une robe de soie jaune, pourvu de quatre bras,
absorbé dans un calme profond; ses yeux étaient d'un rouge foncé
comme la feuille du lotus;
190 LE BHÂGAVATA PCRÂ1>IA.
&7. Son beau visage était serein, et son beau regard, souriant; il
avait les sourcils arqués, le nez busqué, les oreilles bien faites, les
joues très belles et les lèvres d'un rouge foncé;
48. Ses bras robustes étaient pendants, et ses épaules, élevées;
Çrî (la beauté) reposait sur sa poitrine; sur son cou se dessinaient
(les trois lignes de) la conque; son nombril formait un creux et son
ventre des plis, comme les jeunes pousses [de TAçvattha];
49. Il avait les hanches et les reins très développés, deux cuisses
pareilles à des trompes d'éléphant, deux beaux genoux, deux belles
jambes,
50. Les chevilles saillantes, les ongles d'un rouge foncé, formant
par leur assemblage un cercle étincelant, les doigts et les orteils
brillants de fraîcheur et se jouant comme des feuilles autour du
lotus de ses pieds ,
51. Un diadème, des anneaux et des bracelets formés d'une mul-
titude de perles du plus grand prix, une ceinture autour des reins,
le cordon brahmanique (posé en écharpe), des colliers, des anneaux
aux pieds, des pendants aux oreilles;
52. Ses mains, éblouissantes comme le lotus, étaient armées de la
conque, du disque, de la massue, et sa poitrine, ornée du Çiivatsa,
du brillant joyau Kâustubha, d'une guirlande de fleurs des bois;
53. Ses serviteurs, Sunanda et Nanda en tête, Sanaka et ses
frères, Brahmâ, Rudra (Çiva) et les autres grands Dieux, les neuf
Dvidjas suprêmes,
54. Prahrâda, Nârada, les Vasus et autres adorateurs éminents de
Bhagavat célébraient ses louanges, avec un cœur pur, en termes
appropriés aux sentiments de chacun d'eux;
55. La Fortune, la Prospérité, la Parole, la Grâce, la Gloire, la
Satisfaction, lia et Urdjâ, la Science et l'Ignorance, l'Énergie et l'Il-
lusion étaient en adoration devant lui.
56. Pénétré, à cette vue, de la joie la plus vive, de la plus profonde
dévotion, pendant que sur ses membres ses poils se hérissaient
d'allégresse et que ses yeux se remplissaient de larmes d'amour,
57. Le Sâtvata, après avoir repris possession de lui-même, cour-
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XXXIX. 191
bant la tête avec recueillement et joignant les mains en signe de
respect, dit lentement d'une voix entrecoupée par les sanglots :
FIN DU TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
Dl^PART D'AKRÔRA,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÀMË DU GRAND PURÎNA ,
LE BIENHEUREUX fiHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSli PAR VYÎSA.
192 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE XL.
LOUANGES DU GRAND PURUCHA.
1. Akrûra dit : Je me prosterne devant toi, devant la cause des
causes de l'Univers, devant Nârâyana, le Purucha primitif, éternel,
dont le nombril a donné naissance au bouton de fleur de lotus
d'où sortit Brahmâ, le créateur de ce monde.
2. De ton corps sont issus les éléments de la terre, de l'eau, du
feu, de l'air, de l'éther, le principe qui précède celui-ci [ahamkâra)^
le grand Principe (l'Intelligence), l'Illusion (la Nature), le principe
d'où elle sort (le Purucha), l'organe central, les organes des sens,
tous les objets des sens, les Dieux, toutes les causes du monde,
quelles qu'elles soient.
3. Aucune de ces causes, à commencer par l'Illusion, ne connaît
ta nature, parce que, étant perçues ou inférées, elles sont le con-
traire de l'Ame; Adja (Brahmâ) lui-même, enchaîné aux qualités de
l'Illusion (Adjâ), ne connaît point ta nature, parce qu'elle est au-
dessus de ce qui est Qualité.
4. C'est toi qu'adorent les vertueux Yôgins dans le grand Puru-
cha, dans le Seigneur, uni aux âmes actives, aux objets de leurs
actes, aux divinités qui y président.
5. C'est toi que certains Brahmanes, adonnés aux œuvres et s'in-
spirant de la triple science, honorent sous le nom des Immortels
aux formes diverses, en célébrant les cérémonies du sacrifice.
6. Quelques-uns au contraire, laissant là toutes les œuvres pour
se vouer au calme et à la science, adorent en toi, à l'aide de
la science en guise de sacrifice, l'être dont la science forme le
corps.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XL. 193
7. D'autres, dont Tâme a été purifiée, se conformant à tes pres-
criptions et se confondant avec toi, adorent en toi Têtre aux formes
multiples, à la forme unique tout ensemble.
8. D'autres encore, qui suivent la voie tracée par Çiva et se par-
tagent entre une foule de maîtres spirituels, n'adorent que toi en
adorant Civa, ô Bienheureux.
9. Tous sans exception, c'est toi, en qui se confondent tous les
Dieux, c'est le Tout-Puissant qu'ils adorent, même en adorant d'au-
tres divinités, même en se faisant de toi une idée fausse.
10. De même que les cours d'eau de la montagne, grossis par
l'orage, affluent de toutes parts au même bassin, de même. Sei-
gneur, toutes les voies aboutissent finalement à toi.
11. Car de toi viennent les qualités de la Nature (de ton énergie),
la bonté, la passion, l'obscurité; et tout ce qui en fait partie est
tissé sur les Qualités, depuis Brahmâ jusqu'aux êtres immobiles [et
rentre en toi avec elle].
12. Salut à toi dont la vue ne s'y attache point, à toi qui es l'âme
universelle, le témoin de toutes les pensées. C'est sur les Dieux, sur
les hommes, sur les animaux qu'a prise incessamment, sous l'action
de l'ignorance, le torrent des Qualités (le monde de la transmi-
gration).
13. Le feu, dit-on, est ta face; la terre, ton pied; le soleil, ton
œil; l'atmosphère, ton nombril; l'espace éthéré, ton ouïe; le ciel, ta
tête; les chefs des Suras, tes bras; les océans, ton ventre; et Marut
(le vent), la puissance de ton souffle;
14. Les arbres et les plantes, tes poils; les nuages, tes cheveux,
Ô Etre suprême; les montagnes, tes os et tes ongles; le jour et la
nuit, le clignement de tes yeux; Pradjâpati, ton organe viril, et la
pluie, ton énergie fécondante.
15. En toi, dans ton essence immuable, dans le Purucha, bien
que pur esprit, ont été formés les mondes avec leurs gardiens, avec
les âmes individuelles qui y pullulent, comme les poissons s'agitent
dans l'eau ou les insectes sous le figuier.
16. Grâce aux formes multiples que tu revêts pour te livrer à tes
IV. 25
194 LE BHÀGAVATA PURANA.
jeux ici-bas, les mondes sèchent leurs larmes et célèbrent ta gloire
avec allégresse.
17. Salut à toi qui te fais sciemment poisson, à toi qui vogues
sur Tocéan des mondes anéantis; salut à toi, héros à tête de cheval,
à toi, meurtrier de Madhu et de Kâitabha.
18. Salut à toi, tortue gigantesque, support du mont Mandara;
salut à toi qui te joues, sous la forme du sanglier, à retirer la terre
de l'abîme.
19. Salut à toi, lion merveilleux, qui a£Pranchis les gens de bien
de toute crainte; salut à toi, salut au nain qui (en trois pas) a fran-
chi les trois mondes.
20. Salut au chef des Bhrïgus (Paraçurâma), qui abattit (à coups
de hache) la forêt des orgueilleux Kchatriyas; salut à toi, au descen-
dant éminent de Raghu, au meurtrier de Râvana.
21. Salut à toi, Vâsudêva, à toi, Samkarchana, Pradyumna, Ani-
ruddha, salut au maître des Sâtvats.
22. Salut au Sage sans tache, qui fascine les Dâityas et les
Dânavas; salut à toi, qui, sous la forme de Kalkin, mets à mort les
Kchatriyas, ravalés au rang des barbares.
23. 0 Bhagavat, le monde des âmes individuelles, fasciné par
ton pouvoir magique et qui ne saisit que le néant en proférant les
mots de moi et de mien , est entraîné deçà et delà dans les voies mul-
tiples des œuvres.
24. Moi aussi, j y suis entraîné. Seigneur, quand je m'attache à
ma personne, à mes enfants, à ma maison, à mon épouse, à mes
biens et autres objets, pareils à des songes et que daos mon aveu-
glement je suppose réels.
25. Attribuant à ce qui passe, à ce qui n'est pas l'Ame, à la dou-
leur, l'idée de leurs contraires, je me complais dans la dualité, et,
plongé au sein des ténèbres, je ne vois pas en toi le bien-aimé de
mon âme.
26. Pareil au sot qui laisse là une mare, dissimulée sous tout
ce qui y végète, pour courir après un mirage, je détourne ma face
de toi.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XL.
195
27. Je n'ai pas la force, tant mon cœur est misérable, d'arracher
ma pensée aux désirs et aux œuvres qui la tuent, à l'agitation des
sens qui l'emportent de droite et de gauche.
28. Par une faveur rarement accordée aux méchants et toute
gratuite de ta part, je le sais. Seigneur, me voici prosterné à tes
pieds. Alors qu'approche pour l'homme la délivrance du monde
de la transmigration, ô Dieu dont le nombril donne naissance au
lotus, puisse sa pensée se fixer sur toi, grâce à l'assistance des gens
de bien.
29. Salut à toi, qui es pure intelligence et cause de toute percep-
tion, à toi, le premier des agents souverains de l'humaine destinée,
à toi, Brahme aux énergies infinies.
30. Salut à toi, Vâsudêva, salut au Dieu en qui résident tous les
êtres; salut à toi, Hrïchîkêça : je viens à toi en suppliant, sauve-
moi. Seigneur.
FIN DL QUARANTIEME CHAPITRE, AYANT POtR TITRE :
LOUANGES DU GRAND PURUCHA ,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYASA.
2i).
196 LE BHÂGAVATA PURANA.
CHAPITRE XLI.
ENTRÉE DE KRICHNA À MATHURÂ.
1. ÇuKA dit : Tandis que Aki*ûra célébrait ainsi les louanges de
Krïchna , le Bienheureux , après s'être montré à lui dans Teau , se dé-
roba ensuite à sa vue, comme (sur la scène) fait un acteur sous son
costume de théâtre.
2. Akrûra, voyant que Krïchna avait disparu, sortit de Teau à la
hâte, et, ayant accompli toutes les pratiques obligatoires, revint à
son char avec une mine bouleversée.
3. Hrïchîkêça lui demanda : Quelle merveille, ami, as-tu vue ici-
bas sur la terre, au ciel ou dans Teau, pour nous apparaître dans un
tel état?
4. Akrâra dit : Tout ce qu'il y a de merveilleux ici-bas sur la
terre, au ciel ou dans l'eau, se trouve en toi, qui es l'âme de toutes
choses : est-il rien que je n'aie vu en te voyant?
5. En toi sont contenues toutes les merveilles de la terre, du ciel
et de l'eau; quand je ne te vois pas, ô Brahme, puis-je rien voir
de merveilleux ici-bas?
6. Le fils de Gândinî, ayant dit ces mots, poussa son char en
avant et amena, vers la chute du jour, Râma et Krïchna à la ville de
Mathurâ.
7. Les habitants des villages, accourant de tous côtés sur la route,
ô roi, ne se sentaient pas de joie à la vue des deux fils de Vasudêva
et ne pouvaient en détacher leurs yeux.
8. Cependant les gens du Parc, Nanda et les autres bergers,
ayant pris les devants, s'étaient établis dans un bois voisin de la ville
et les y attendaient.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLI. 197
9. Lorsque le Bienheureux, le maître des mondes, les eut re-
joints, il prit la main d*Akrura dans sa main, et, pendant que
celui-ci se tenait incliné, il lui dit en souriant :
10. Pars en avant, va avec ton char à la ville et à ta demeure.
Nous, nous allons descendre 'ici; nous visiterons la ville plus tard,
ô vénérable.
11. Akrâra dit : Non, je n'entrerai point à Mathurâ sans vous
deux. Seigneur. Ne m'abandonne pas, ô maître, n'abandonne pas
ton serviteur dévoué, ô toi si bon pour qui t'est dévoué.
12. Viens, partons, donne un protecteur à notre maison, ô Adhô-
kchadja, (viens) avec ton frère aîné, avec les bergers et tes amis, ô
le meilleur des amis.
13. Purifie notre demeure, la demeure d'un chef de maison, avec
la poussière de tes pieds; l'eau où ils ont été lavés réjouit les an-
cêtres, Agni, les Suras.
14. Pour t'avoir lavé les pieds, le glorieux Bali a conquis un rang
éminent, il a eu en partage le pouvoir suprême et la destinée de
ceux qui ne cherchent que toi.
15. Les eaux pures^où tu te laves les pieds ont purifié les trois
mondes; Çarva (Çiva) les a reçues sur la tête, et [grâce à elles] les
fils de Sagara sont allés au ciel.
16. Dieu des Dieux, protecteur des mondes, toi dont le nom
purifie ceux qui l'entendent comme ceux qui le profèrent, ô le plus
grand, le plus glorieux des descendants de Yadu, salut à toi, ô Nâ-
râyana .
17. Le Bienheureux dit : J'irai chez toi avec mon frère aîné, et,
après avoir mis à mort l'ennemi de la tribu des Yadus, je comblerai
les vœux de mes amis.
18. A ces paroles du Bienheureux, de Krïchna, Akrûra, dont elles
avaient en quelque sorte brisé le cœur, étant entré dans la ville, alla
raconter à Kafnsa ce qu'il avait fait, puis il se rendit à sa demeure.
19. Ensuite, dans l'après-midi, le Bienheureux, accompagné de
Samkarchana , entra à Mathurâ , pour en voir les merveilles , avec les
bergers qui lui faisaient cortège.
198 LE BHÂGAVATA PURÂNA,
20. Là, à rentrée de la ville, il vit une haute porte de cristal
avec de grands battants et de grands cintres en or; (il en admira)
les murailles, toutes de cuivre et de laiton, les fossés qui la ren-
daient inexpugnable, les parcs et les jardins de plaisance qui en fai-
saient l'ornement;
21. Les carrefours éblouissants d'or, les palais, les jardins, les
salles de réunion des corps d'état, et autres édifices qui en rehaus-
saient la beauté; perchés sur les auvents, sur les pavillons étince-
lants de lazulis, de diamants, de cristaux, de saphirs, de coraux, de
peries et d'émeraudes,
22. Ou dans l'embrasure des fenêtres à grillage et sur les pavés
de mosaïque, les pigeons et les paons qui remplissaient l'air de leurs
cris; les grandes rues, les bazars, les chemins et les places soigneu-
sement arrosés; les fleurs, les jeunes pousses, les grains verts et les
grains secs disséminés de toutes parts;
23. Et, à la porte des maisons, des vases remplis jusqu'aux bords,
arrosés de lait et frottés de santal , des rangées de fleurs et de lampes
disposées en guirlandes, de jeunes pousses, des tiges de bambous
et d'arbres à bétel avec leurs grappes, des bannières et de larges
rubans.
24. Quand les deux fils de Vasudêva, entourés de leurs compa-
gnons, firent leur entrée dans la ville par la rue royale, les femmes
accoururent de toutes parts pour les voir, ô roi : dans leur impa-
tience, elles montaient sur les plates-formes des palais,
25. Les unes portant à rebours leurs robes et leurs parures;
d'autres ayant oublié tel ornement qui devait faire pendant à un
autre, n'ayant mis de boucle qu'à une oreille, d'anneau qu'à un pied
ou de collyre qu'à un œil;
26. Telles qui mangeaient, y renonçant avec joie; telles, occupées
à s'oindre, ne prenant pas le temps de se baigner; telles qui dor-
maient, se levant au premier bruit qu'elles entendirent; telles qui
étaient mères, laissant là le petit qu'elles allaitaient.
27. Le héros aux yeux de lotus, dont la vigueur égale celle d'un
puissant éléphant en fureur, ravissait leurs âmes par la hardiesse de
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLI. 199
ses jeux, par son sourire, par ses regards, en même temps que, par
toute sa personne qui fait les délices de Çri, il portait la joie dans
leurs yeux-
28. A la vue de celui que si souvent elles avaient entendu vanter
et que poursuivaient leurs pensées, les femmes, se ranimant sous les
gouttes d ambroisie de son regard et de son sourire et frémissant de
joie à recevoir en elles-mêmes par le canal des yeux, à caresser au
fond du cœur Celui dont la félicité forme Tessence, furent soudain
guéries de leur infinie douleur, ô roi vainqueur de tes ennemis.
20. Du haut des terrasses où elles étaient montées, les femmes,
dont le visage pareil au lotus s épanouissait de joie, versaient des
pluies de fleurs sur Bala et sur Kêçava.
30. Les Brahmanes, transportés d'allégresse, présentaient respec-
tueusement aux deux héros çà et là (sur leur passage) du lait caillé,
des grains d'orge, des vases remplis d'eau, des guiiiandes, des par-
fums, des offrandes.
31. Les femmes de la ville disaient : Ahl quelles rigoureuses aus-
térités les bergères ont dû s'imposer pour jouir de la vue de ces
deux héros, qui font la joie du monde des hommes!
32. Le frère aîné de Gada (Krïchna), ayant rencontré sur son
chemin un blanchisseur qui faisait en même temps métier de tein-
turier, lui demanda la permission de choisir entre les robes magni-
fiques qu'il venait d'apprêter :
33. Eh! (dit-il) donne-nous ces robes, qui nous conviennent à
tous les deux; nous en sommes dignes l'un et l'autre, et, sois-en
bien sûr, tu recevras de nous, en retour de ta générosité, le plus
grand de tous les biens.
34. A cette demande du Bienheureux, de celui dont tous les dé-
sirs sont satisfaits, le serviteur du roi, pris de colère, répondit avec
dédain, dans son aveu^ement extrême :
35. De pareilles robes sur votre dos, à vous qui errez sans cesse
par les monts et les bois! Osez-vous bien, grossiers personnages,
convoiter ce qui appartient au roi?
36. Loin d'ici, et vite, drôles, vous et votre requête, si vous avez
200 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
souci de vos jours; la prison, les coups, le dénuement, voilà tout ce
que Torgueilleux peut attendre des gens du roi.
37. Irrité de la réponse outrecuidante du blanchisseur, le fils de
Dêvaki, le touchant du bout du doigt, lui sépara la tête d'avec le tronc.
38. Tous les serviteurs de cet homme , ayant jeté sûr place les ballots
d'étoflFes qu'ils portaient, se dispersèrent en tous sens; Atchyuta s'em-
para des robes.
39. Krïchna et Samkarchana en revêtirent chacun deux, qui étaient
à leur convenance, et prirent le reste pour les bergers, non sans en
éparpiller plus d'une sur le sol.
40. Ensuite un tisserand, animé de bons sentiments, leur fit, avec
des étofies et des ornements de diverses couleurs , un costume appro-
prié à chacun d'eux.
41. Krîchna et Râma ressemblaient, sous ce costume d'un carac-
tère opposé, à deux jeunes éléphants, l'un blanc et l'autre noir,
parés comme pour un jour de fête.
42. Dans sa bienveillance, le Bienheureux accorda au tisserand
de se réunir [un jour] à son essence divine et de jouir, dès cette
vie, de la prospérité la plus grande, de la force, des pouvoirs surhu-
mains, de la mémoire et de sens très déliés.
43. Les deux frères allèrent ensuite chez le fleuriste Sudâman.
Dès que celui-ci les aperçut, il vint au-devant d'eux et les salua en
baissant la tête jusqu'à terre.
44. Il leur apporta un siège et de l'eau pour se laver les pieds;
puis il leur rendit les honneurs d'usage, à eux et à leur suite, leur
offrant entre autres présents des guirlandes, du bétel et des poudrés
parfumées.
45. Il leur dit : Nous avons atteint le but de l'existence et notre
famille est purifiée. Seigneur; mes ancêtres, les Dieux et les Rïchis
sont contents de moi, puisque vous venez tous les deux dans ma
demeure.
46. Oui, vous êtes l'un et l'autre la cause suprême de l'univers, et
vous avez incarné ici-bas une portion de votre essence pour assurer
le salut et le bonheur des êtres.
r
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLI. 201
47. Vous avez pour tous le même regard impartial : vous êtes
l'un et Tautre l'ami, l'âme du monde, nourrissant les mêmes senti-
ments pour tous les êtres, et aimant qui vous aime.
48. Commandez, je suis votre serviteur : que dois-je faire pour
vous? C'est une faveur insigne que vous accordez à un homme
quand vous lui donnez un ordre.
49. Ainsi dit Sudâman et, devinant leur pensée, ô grand roi, il
prépara d'un cœur joyeux des guirlandes de belles fleurs au parfum
délicieux, et les leur offrit.
50. Krïchna et Râma s'en parèrent aussitôt avec joie, ainsi que
leurs suivants; et, comme Sudâman se prosternait devant eux et les
implorait, ils lui donnèrent à choisir entre les biens dont ils dis-
posent.
51. Il leur demanda une dévotion inébranlable pour celui qui est
l'âme de toutes choses, l'amitié de ses dévots serviteurs et une com-
passion sans bornes pour les êtres.
52. Krïchna lui accorda ce qu'il demandait, et il y ajouta la
prospérité avec une descendance nombreuse, la force, une longue
vie, la gloire, la beauté; et il s'éloigna en compagnie de son frère
aîné.
FIN DU QUARAJUTE ET UNIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
ENTRÉE DE KRIGHl^A X MATHURÂ ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYASA.
IV. 26
202 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
CHAPITRE XLII
DESCRIPTION DE L'ARENE-
1. ÇuKA dit: Ensuite le descendant de Madhu (Krïchna), tout
en cheminant par la rue royale, y vit passer une jeune femme au
corps difforme, au beau visage, tenant dans ses mains un vase rem-
pli de parfums. Celui qui dispense les dons les meilleurs lui fit en
souriant cette question :
2. Qui es-tu, ô belle? Et les parfums que tu portes là, à qui les
destines-tu, ô femme? Dis-le-nous, je te prie. Oh! donne-nous, à
mon frère et à moi, ces parfums exquis. Tu recevras sans retard le
souverain bien en retour,
3. La parfumeuse dit : Je suis esclave, ô merveille de beauté; je
m'appelle Trivakrâ, et suis renommée pour les parfums que je pré-
pare. Les produits de mon industrie sont très appréciés du roi des
Bhôdjas. Nul au monde n'en est plus digne que vous deux.
4. Et, charmée de leur beauté, de leur grâce, de leur douceur,
de leur sourire, de leur langage et de leurs regards, elle leur donna
à l'un et à l'autre de ses parfums en abondance.
5. Alors, sous le brillant cosmétique, contrastant avec le teint
de chacun d'eux, dont elle couvrit le haut de leur corps, les deux
héros étaient resplendissants de beauté.
6. Dans sa bienveillance pour Trivakrâ, la bossue au gracieux
visage, Bhagavat résolut de la rendre droite, et de montrer le fruit
qu'on retire de sa vue.
7. Atchyuta lui mit un pied sur la pointe de chaque pied, et, re-
tournant la main, il la prit au menton avec deux doigts, les souleva
et redressa toute sa personne.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLII. 203
8. Alors, au contact de Mukunda, le corps de la parfumeuse devint
droit et bien proportionné, ses hanches et ses seins se développèrent,
et elle acquit soudain une exquise beauté.
9. Douée d'une forme irréprochab|e et pleine de noblesse, elle dit
alors à Kêçava en le tirant par le pan de son vêtement, le sourire
sur les lèvres et Tamour dans le cœur :
10. Viens, ô héros, allons dans ma demeure. Je n'ai pas la force
de me séparer de toi ici-bas. Tu as bouleversé mon âme : sois-moi
propice, ô héros.
11. Pendant qu'elle lui adressait cette prière, Krïchna, voyant
que Râma et ceux, de sa suite avaient la face et les yeux tournés vers
lui, répondit à cette femme en riant :
12. Oui, ô belle, j'irai dans ta demeure, où les hommes trouvent
la fin de leurs tourments, dès que j'aurai accompli mon œuvre :
pour nous, voyageurs sans famille, tu es un refuge suprême.
13. Poursuivant son chemin après l'avoir congédiée avec ces
douces paroles, il reçut d'une caravane de marchands, ainsi que son
frère aîné, des présents de toute sorte, du bétel, des guirlandes et
des parfums.
14. Dans le trouble amoureux que sa vue inspirait, les femmes,
ne se connaissant plus elles-mêmes, laissaient glisser sur elles au
hasard leurs vêtements, leurs cheveux, leurs bracelets : on eût dit
les personnages d'une peinture.
15. Ensuite Atchyuta demanda aux gens de la ville à quel endroit
l'arc était déposé, et, s'y étant rendu, il vit un arc merveilleux,
pareil à celui d'Indra,
16. Placé sous la protection d'une garde nombreuse, entouré de
respect et brillant, d'une incomparable beauté. Malgré l'opposition
des gardiens, Krïchna prit l'arc de vive force;
17. Il le souleva de la main gauche par manière de jeu, l'arma
de sa corde et, le tendant, il le brisa par le milieu, en un clin d'œil,^
sous les yeux des assistants : tel, entrant en fureur, un vigoureux
éléphant brise une canne à sucre.
18. L'arc rendit en se rompant un son qui remplit l'espace
26.
204 LE BHAGAVATA PURANA.
éthéré, le ciel, la terre, les dix régions du monde. Kamsa frémit en
l'entendant.
19. Furieux, les gardes, se jetant sur Krïchna et ses compagnons
les armes à la main, cherchaient à Tarrêter et l'enveloppaient en
criant : Arrêtez-le I Liez4e !
20. Alors, voyant leurs dispositions hostiles, Bala et Kêçava s'empa-
rèrent chacun d'une moitié de l'arc, et les en frappèrent avec fureur.
21. Puis, après avoir battu les renforts envoyés par Kamsa, les
deux frères, sortant par la porte de la salle, allèrent se promener
gaiement en regardant les magnificences de la ville.
22. Les habitants, ayant appris le haut fait merveilleux qu'ils
venaient d'accomplir et voyant leur énergie, leur hardiesse et leur
beauté, ne doutèrent point que ce ne fût deux divinités très grandes.
23. Râma et Krïchna allaient et venaient encore au gré de leur
caprice, quand le soleil se coucha. Quittant alors la ville avec les
bergers, ils se rendirent à leur campement.
24. Ainsi les paroles de bénédiction qu'avaient fait entendre, lors
du départ de Mukunda, les bergères afSigées de son éloignement,
se réalisèrent dans la cité des Madhus, alors qu'on y vit, chez le héros
qui est l'ornement des hommes, une telle beauté de formes que Çrî,
dédaignant ses autres adorateurs, n'a voulu que lui pour refuge.
25. Après s'être lavé les pieds et avoir mangé un mélange de riz
et de lait, ils passèrent tranquillement la nuit : ils étaient fixés sur
les projets de Kamsa.
26. Or Kamsa savait déjà que le bris de l'arc, le meurtre des gar-
diens et celui de ses soldats n'avaient été qu'un jeu pour Gôvinda et
pour Râma.
27. Il en eut une longue insomnie. Dans sa terreur, qu'il veillât
ou qu'il dormît, le pervers n'avait devant les yeux que funestes pré-
sages, que signes avant-coureurs de la mort :
26. Sur l'image réfléchissant sa personne, il ne voyait point sa tête
bien qu'elle y fût réfléchie, et là où il n'y avait qu'un seul astre, il
en voyait deux;
29. Il lui semblait que son ombre était percée de trous et les
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLII. 205
arbres couverts d'or; il n'entendait pas le bruit de sa respiration; il
ne distinguait point l'empreinte de ses pas ;
30. Dans ses rêves, il embrassait des cadavres ou bien il allait à
âne, il avalait des poisons, il sortait sans suite, n'ayant pour vêtement
qu'une guirlande de lavande, une couche d'huile ou l'air ambiant.
31. Ces visions et d'autres semblables, qui le poursuivaient dans
le sommeil et dans la veille, lui inspirèrent une telle appréhension
de la mort qu'il n'en dormait pas d'inquiétude.
32. Quand la nuit fut passée et que le soleil fut sorti du sein de
l'Océan, ô descendant de Kuru, Kamsa fit célébrer les jeux des
athlètes avec une grande solennité.
33. Ses serviteurs décorèrent la scène j les tambours et les instru-
ments de musique retentirent, et les estrades furent ornées de guir-
landes, de bannières, d'étoffes et d'arcades.
34. Là prirent place, à leur guise, les gens de la ville et ceux de
la campagne, après les Brahmanes et les Kchatriyas; des sièges
étaient réservés pour les rois.
35. Cependant Kamsa, entouré de ses ministres, s'assit sur
l'estrade royale, au milieu des chefs de district. Son cœur battait
violemment.
36. Tandis que résonnaient les tambours et que leur répondaient
les applaudissements des athlètes, les lutteurs, richement vêtus,
arrivèrent fièrement tous ensemble, accompagnés de leurs maîtres.
37. C'étaient Tchânûra, Muchtika, Kûta, Gala et Toçala; ils allè-
rent occuper leur place au son mélodieux des instruments de mu-
sique, qui les faisait tressaillir de joie.
38. Le berger Nanda et les autres bergers, que le roi des Bhôdjas
avait invités, lui ayant présenté leurs offrandes, allèrent s'asseoir sur
une même estrade.
FIN DU QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DESCRIPTION DE L'ARENE,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURA^A,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÀ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.
206 LE BHÀGAVATA PURAiNA,
CHAPITRE XLIII.
L'ÉLÉPHANT KUVALAYÀPÎDA MIS X MORT
1. ÇuKA dit : Ensuite, après sêli^e purifiés, Krichna et Râma, ô
vainqueur de tes ennemis, entendant les clameurs des athlètes et le
bruit des tambours, allèrent voir ce que c'était.
2. En arrivant à la porte de l'arène, le bienheureux Krïchna y vit
l'éléphant Kuvalayâpîda , que son cornac avait excité, l'attendant de
pied ferme.
3. Le descendant de Çûra, se ceignant les reins et ramassant les
boucles de ses cheveux, dit au cornac d'une voix retentissante
comme celle du nuage :
4. Cornac, cornac, fais-nous place; arrière, et vite, sinon ton
éléphant et toi, je vous envoie à l'instant même chez le Dieu des
morts.
5. En réponse à cette provocation, le cornac, irrité, excita et
poussa contre Krïchna son éléphant, pareil au Temps, à la Mort et
à Yama.
6. Le roi des éléphants se jeta soudain sur Krïchna et le saisit
avec sa trompe. Le Bienheureux, s'étant dégagé, le frappa et disparut
entre ses pieds.
7. Furieux de ne pas voir Kéçava et guidé par l'odorat à défaut
de la vue, l'éléphant l'atteignit avec sa trompe. Krïchna, lui échap-
pant par un puissant effort,
8. Lui saisit la queue d'une' main vigoureuse et l'entraîna à la
distance de vingt-cinq arcs : ainsi Suparna (Garuda) enlève un ser-
pent en se jouant.
9. Tandis que l'éléphant se retournait à gauche, à droite, et se
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLIII. 207
démenait sous l'énergique étreinte d'Atchyuta, celui-ci faisait de
même (en sens inverse), comme un petit enfant qui joue avec un
veau.
^ 10, Puis, attaquant de front Téléphant, il le frappait avec la
main, le harcelait et le faisait choir en se laissant toucher à chaque
pas.
11. Il courait, se jetait à terre par manière de jeu, et se relevait
aussitôt. La bête furieuse, le croyant tombé, labourait le sol avec
ses défenses.
12. Cependant le roi des éléphants s'indignait de l'échec infligé
à sa vaillance : à l'appel pressant des cornacs, il courut droit sur
Krïchna avec rage.
13. Le Bienheureux, le meurtrier de Madhu, alla au-devant du
choc, et, saisissant avec la nlain la trompe de l'éléphant, il le coucha
par terre.
14. L'éléphant abattu, Hari le foula aux pieds en se jouant,
comme fait le roi des animaux, lui arracha une défense et l'en
frappa, lui et ses gardiens.
15. Laissant là le cadavre de l'éléphant, le héros entra : il tenait à
la main la défense du monstre par un bout, et appuyait l'autre sur
son épaule; des gouttes de sang et d'onctueuse humeur [mada) cou-
vraient ses membres, et sur son visage pareil au lotus la sueur per-
lait en abondance.
16. Baladêva et Djanârdana, entourés de quelques bergers, ô roi,
entrèrent dans l'arène avec les énormes défenses de l'éléphant en
guise d'armes.
17. Alors qu'il entra dans l'arène en compagnie de son frère aîné,
les athlètes virent en lui le trait de la foudre; les hommes, le plus
accompli des hommes; les femmes, l'amour incarné; les bergers,
un des leurs; les méchants rois, le vengeur de leurs crimes; ses père
et mère, leur petit enfant; le roi des Bhôdjas, son meurtrier; les
ignorants, Virâdj; les Yôgins, l'essence suprême, et les Vrïchnis,
leur Dieu de prédilection.
18. Alors, voyant son éléphant Kuvalayâpîda terrassé et les deux
208 LE BHÀGAVATA PURANA.
frères restés invincibles, Kamsa, tout avisé qu'il était, ressentit un
violent frisson, ô roi.
19. Entrés dans l'arène, les deux héros aux grands bras resplen-
dissaient sous leurs costumes de couleur diverse, sous les orne^
ments, sous les guirlandes et les robes, comme deux acteurs revêtus
des costumes les plus riches, ravissant par leur éclat l'âme des
spectateurs. ,
20. Devant ces deux éminents héros (personnifiant le Purucha et
le Pradhâna), les gens qui occupaient les tribunes, citadins, campa-
gnards, princes, tous avaient la face et les yeux épanouis par la joie
la plus vive, et savouraient du regard, sans pouvoir s'en rassasier, la
beauté de leur visage.
21. On eût dit qu'ils les dévoraient des yeux, qu'ils les léchaient
avec la langue, les flairaient avec les narines et les pressaient dans
leurs bras;
22. Et se rappelant, en présence de leur beauté, de leurs qualités,
de leur douceur et de leur audace, ce qu'ils savaient sur eux pour
l'avoir vu de leurs yeux, ou l'avoir appris par ouï-dire, ils se disaient
les uns aux autres :
23. Sûrement, ce sont deux incarnations du bienheureux Hari,
de Nârâyana lui-même, descendues ici-bas dans la demeure de
Vasudêva. ,
24. Celui-ci est le fils de Dêvaki; c'est lui qui fut conduit à Gô-
kula, où il est resté jusqu'à ce jour, où il a grandi dans l'obscurité
chez le berger Nanda.
25. Par lui ont été mis à mort Pûtanâ, le démon Tchakravâta, les
deux arbres Ardjunas, le Guhyaka (Çamkatchûda), Kêcin, Dhênuka
et autres, leurs pareils.
26. C'est lui qui préserva les vaches et leurs gardiens des flammes
de la forêt en feu, lui qui dompta le serpent Kâliya et abattit l'or-
gueil d'Indra.
27. Sept jours durant, il a soutenu d'une seule main une haute
montagne, et a mis le Parc à l'abri du vent, de la pluie et de la
foudre.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLIII, 209
28. Grâce à lui, grâce à la vue de son visage, toujours éclairé
d'un regard souriant et joyeux, les bergères ont traversé, sans fatigue
et avec joie, maintes épreuves cuisantes.
29. On dit que, par lui protégée, la famille de Yadu va se faire
un nom illustre entre tous et acquérir fortune, gloire et puis-
sance.
30. Et cet autre, son frère aîné, le fortuné Râma aux yeux de
lotus, c'est lui qui a terrassé Pradamba, le veau, Baka et autres
Démons.
31. Pendant qu'on s'entretenait ainsi dans la foule et que les tam-
bours résonnaient, Tchânûra, interpellant Râma et Krïchna, leur
dit ces paroles :
32. Fils de Nanda, et toi, Râma, le roi, ayant su que vous comp-
tiez parmi les braves et que vous étiez d'habiles lutteurs, a désiré
vous voir et vous a convoqués.
33. Les sujets se trouvent bien de complaire à leur prince en
pensées, en actions et en paroles; tout autres sont les suites d'une
conduite différente.
34. Chacun sait que les bouviers et les gardeurs de veaux ont
l'habitude, quand ils sont en belle humeur, de s'exercer au pugUat
en menant paître les vaches dans les bois.
35. Faisons donc, les uns et les autres, ce que le roi désire; '
[quand le roi est satisfait] les êtres nous sonT; propices, car le roi ré-
sume en lui tous les êtres.
36. A ces mots, Krîchna, persuadé que la lutte était désirable
pour lui-même, salua et répondit ces paroles appropriées au lieu et
au temps :
37. Nous aussi, nous sommes sujets du roi des Bhôdjas et,
tout coureurs des bois que nous sommes, nous voulons lui com-
plaire en toute occasion. Celle-ci est une faveur pour nous, pas
autre chose.
38. Nous sommes des enfants; nous lutterons, ainsi qu'il est juste,
avec des adversaires de notre force. Qu'il y ait lutte, non tricherie :
elle retomberait sur les assistants, ô athlète.
lY. 27
210
LE BHÂGAVATA PURÀNA.
39. Tchânûra dit : Tu n'es ni un enfant ni un tout jeune homme,
non plus que (ton frère) Bala, ce héros éminent entre les plus forts,
car tu as abattu, en te jouant, un éléphant qui avait la vigueur de
mille éléphants.
40. Ainsi vous pouvez sans peine l'un et l'autre tenir tête, sur
l'arène, aux plus robustes athlètes. Il n'y a certainement là rien d'in-
juste. Toi, héros des Vrichnis, lutte contre moi; Muchtika luttera
contre Bala.
FIN DU QUARANTE-TROISIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
L'^L^PHANT KUVALAYÂPÎpA MIS X MORT,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÂNA,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VTASA.
•; 1
\
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLIV. 211
CHAPITRE XLIV.
MEURTRE DE KAMSA.
1. ÇuKA dit : Sa résolution étant ainsi arrêtée, le Bienheureux, le
meurtrier de Madhu, fondit sur Tchânûra, et le fils de Rôhini sur
Muchtika.
2. Mains contre mains, pieds contre pieds, ils s'enlaçaient, ils se
prenaient corps à corps, déployant toute leur force pour s'assurer la
victoire.
3. Ils se jetaient violemment l'un sur l'autre, opposant les coudes
aux coudes, les genoux aux genoux, la tête à la tête, la poitrine à la
poitrine.
4. Ils s'acharnaient l'un contre l'autre, s'efibrçant à l'envi de
s'entraîner, de s'ébranler, de s'étreindre, de se renverser mutuel*
lement, de s'esquiver pour attaquer soudain par devant, par der-
rière.
5. C'était entre eux à qui mettrait son adversaire hors de com-
bat, à qui lui ferait perdre terre, à qui se dégagerait, à qui main*
tiendrait l'autre immobile, à qui s'assurerait la victoire en portant
les coups les plus rudes.
6. Les femmes, venues en grand nombre à cette lutte entre forts
et faibles, ô roi, disaient toutes avec un sentiment de compassion :
7. C'est une grande iniquité dont se chargent là, hélas! ces juges
royaux, en approuvant une pareille lutte entre forts et faibles, sous
les yeux du roi.
8. Pourquoi mettre aux prises deux athlètes aux membres d'acier,
à la taille massive des plus hautes montagnes, et deux jeunes gens
aux membres délicats, au développement encore incomplet?
27-
212 LE BHÂGAVATA PURANA.
9. A coup sûr, cette assemblée est bien exposée à commettre en
cela une infraction à la loi. Là où Finiquité lève la tête, il ne faut
pas rester un seul instant.
10. Le sage s'interdit d'entrer dans une assemblée, à la pensée
des fautes qui retombent sur les assistants. L'homme ignorant, soit
qu'il se taise, soit qu'il parle, y contracte également une souillure.
11. Voyez comme Krïchna bondit autour de son adversaire,
comme la sueur perle sur son visage, pareil au calice du lotus cou-
vert de gouttes d'eau.
12. Et Rama, ne voyez-vous pas comme sa face s'allume du feu
cuivré de son regard? Quelle rage il déploie contre Muchtika! quelle
colère éclate sous son rire !
13. Ah! combien doit être pur le sol du Parc pour que l'antique
Purucha, dissimulant sa divinité sous une forme mortelle et paré
d'une belle guirlande de fleurs sauvages, s'y promène et s'y joue
en compagnie de (son frère) Bala à garder les vaches, en faisant
résonner sa flûte, lui dont Giritra (Çiva), lui dont Ramâ honorent
les pieds!
14. Quelles pénitences les bergères ont-elles donc accomplies
pour repaître ainsi leurs yeux de la vue de sa personne, essence
de beauté, que rien n'égale ni ne surpasse, qui ne doit sa perfec-
tion à nul autre, toujours nouvelle, d'une conquête si diflicile, et
dans laquelle seule résident toute gloire, toute majesté, toute souve-
raineté ?
15. Soit qu'elles traient les vaches, qu'elles écossent les légumes,
qu'elles battent le beurre, qu'elles enduisent la maison de bouse
de vache, qu'elles bercent les enfants ou qu'elles les baignent et les
parfument pendant qu'ils pleurent, c'est lui que célèbrent d'un
cœur épris d'amour, d'une voix couverte par les larmes, les heu-
reuses femmes du Parc, dont le héros aux grands pas remplit la
pensée.
16. Quand au matin il quitte le Parc ou qu'il y revient le soir
avec les vaches en jouant de la flûte, les femmes n'en ont pas plus
tôt entendu les sons, d'elles bien connus, que, sortant soudain de
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLIV. 213
leurs demeures^ elles viennent, grâce à leurs mérites sans nombre,
le contempler cheminant le sourire sur le visage et la bonté dans le
regard.
17. Ainsi disaient les femmes. Cependant le maître du Yoga, le
bienheureux Hari, résolut de mettre à mort son ennemi, ô héros des
Bharatas.
18. Son père et sa mère avaient entendu les paroles alarmantes
des femmes, et, tourmentés d'une affectueuse sollicitude pour leurs
fils, dont ils ignoraient la puissance, ils se consumaient de chagrin.
19. Atchyuta et son adversaire cependant combattaient Tun
contre l'autre sans s'écarter des règles innombrables et diverses d'une
lutte loyale à poings fermés; Bala et Muchtika en faisaient autant de
leur côté.
20. Les membres brisés par le choc réitéré des membres de Bha-
gavat, comme par autant de violents coups de foudre, Tchânûra fai-
blissait à chaque instant.
21. Se redressant avec la rapidité du faucon, fermant les poings,
transporté de fureur, il frappa le Bienheureux, le fils de Vasudêva, à
la poitrine.
22. Hari ne broncha pas plus sous le coup que l'éléphant qu'on
cinglerait avec une guiriande de fleurs; il prit Tchânûra à bras le
corps, et, le secouant de droite et de gauche maintes et maintes fois,
23. Il l'abattit tout à coup sans vie sur le sol. Tchânûra, laissant
flotter au hasard ses colliers, ses cheveux, sa guirlande, s'affaissa
comme l'étendard d'Indra.
24. De même, après avoir le premier frappé Balabhadra d'un coup
de poing [muchti)^ Muchtika, atteint violemment à son tour par son
puissant adversaire avec la paume de la main,
25. En fut ébranlé, et, rendant le sang par la bouche, il tomba
inanimé sur le sein de la terre, non sans déchirements douloureux,
comme un arbre abattu par le vent.
26. Ensuite Kûta ayant pris sa place, ô roi, Râma, expert entre
tous à porter des coups, se fit un jeu de le frapper dédaigneuse-
ment à mort de la main gauche , avec le poing.
214 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
27. Au même moment sa£Paissaient et Cala, atteint à la tête par
Krïchna avec la pointe du pied^ et Tôçalaka, le corps fendu en deux.
28. Tchânûra, Muchlika, Kûta, Cala et Tôçalaka une fois ter-
rassés, tous les athlètes qui leur survivaient prirent la fuite pour
sauver leur vie.
29. Les deux vainqueurs, appelant à eux les bergers leurs cama-
rades et formant une joyeuse bande avec eux, allaient et venaient
en dansant au son des instruments de musique et des anneaux
retentissants de leurs pieds.
30. Tous les assistants, à l'exception de Kamsa, étaient ravis du
succès de Râma et de Kiichna; et, à l'exemple des Brahmanes, les
gens de bien disaient : Très bien ! très bien !
31. Le roi des Bhôdjas, voyant ses lutteurs les plus redoutables
mis à mort ou dispersés, fit taire les tambours et adressa à ses gens
ces paroles :
32. Chassez de la ville ces deux misérables, ces fils de Vasudêva;
enlevez aux bergers tout ce qu ils ont et enchaînez le pervers
Nanda;
33. Qu'on tue sans retard l'insensé, le méchant Vasudêva et Ugra-
sêna, mon père, avec ses serviteurs, pour avoir pris le parti de mes
ennemis.
3^. Irrité des paroles insolentes de Kamsa, l'Etre immuable
(incarné en Krïchna) s'élança aussitôt d'un bond léger sur l'estrade
élevée du roi.
35. A la vue de son mortel ennemi fondant sur lui, le prudent
Kamsa, quittant précipitamment son siège, prit en main son glaive
et son bouclier.
36. L'épée au poing, il allait et venait à di*oite, à gauche, avec la
rapidité du faucon fendant les airs, lorsque le héros à la vigueur
irrésistible, formidable, le saisit de vive force, comme le fils de
Târkchya (Garuda) saisit un serpent.
37. Il le prit par les cheveux, le précipita, avec son diadème
détaché de sa tête, du haut de l'estrade sur l'arène, et se jeta sur
lui [de tout le poids de] l'être dont le nombril donne naissance
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLIV. 215
au lotus (mystique) et qui, servant d'asile au monde entier, ne
dépend que de soi.
38. Il déchira, sous les yeux des spectateurs, le corps de son
ennemi, étendu sans vie à terre, comme le lion déchire un élé-
phant. Un grand cri d admiration plusieurs fois répété fut poussé
alors par tous les assistants, ô puissant roi.
30. Parce que Kamsa, toujours tremblant au fond du cœur à
la pensée de rÊtrè suprême, soit quil bût ou qu il mangeât, qu'il
se promenât, qu'il dormît ou qu'il respirât, l'avait vu face à face,
le disque à la main, il a obtenu la faveur bien rare de se réunir à
sa divine essence.
40. Les huit frères puînés de Kamsa, Kanka, Nyagrôdhaka et les
antres, se ruèrent avec rage contre le vainqueur, pour venger la
mort de leur aîné.
41. Mais, en dépit de leur fougue, en dépit de leurs efforts réunis,
le fils de Rôhini, brandissant contre eux une barre de fer, les ter-
rassa , comme le lion terrasse le bétail.
42. Les tambours retentirent dans les airs; Brahmâ, Çîva et les
autres puissances célestes répandirent une pluie de fleurs sur lui et
entonnèrent ses louanges avec allégresse, pendant que leurs épouses
dansaient.
43. Les femmes des vaincus, consternées de la mort de leurs
bien-aimés, ô grand roi, accoururent sur les lieux en se frappant
la tête et en versant des larmes.
44. Tenant embrassés leurs nobles époux, étendus sur la
couche des héros, les infortunées, succombant elles-mêmes à la
douleur, s'écrièrent d'une voix lamentable en poussant des sanglots
incessants :
45. 0 protecteur bien-aimé, ô toi si juste, si compatissant et si
tendre! le même coup qui t'a frappé atteint tout ce qui est à toi,
nous, nos maisons et nos enfants.
46. Privée de toi, de son maître, ô héros, cette cité a perdu
comme nous son éclat; c'en est fait à jamais pour elle de la joie et
des fêtes.
216 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
47. Voilà donc où tu en es réduit, hélas! pour avoir été cruel,
impitoyable envers des innocents. Comment serait-on heureux en
nuisant aux êtres?
48. Car tous les êtres ont ici-bas en Krïchna leur principe, leur
fin, leur soutien, et celui-là ne prospère jamais qui méconnaît cette
vérité.
49. ÇuKA dit : Le bienheureux auteur des mondes, après avoir
consolé les royales épouses, fit donner à ses victimes la sépulture
qu'on appelle mondaine.
50. Ensuite Râma et Krïchna, ayant mis fin à la captivité de leur
père et de leur mère, les saluèrent en leur effleurant les pieds avec
la tête.
51. Reconnaissant dans leurs fils les deux maîtres souverains des
mondes, Dêvaki et Vasudêva, pénétrés de crainte, s abstinrent de les
embrasser en répondant à leur salut.
FIN DU QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MEURTRE DE KAMSA ,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA ,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIR1& PAR BRAHMA ET COMPOSE PAR VYASA.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLV. 217
CHAPITRE XLV.
SÉJOUR DANS LA MAISON DU PRECEPTEUR SPIRITUEL.
1. ÇuKA dit : Le Purucha suprême, sachant que son père et sa
mère [qui Tavaient reconnu] allaient atteindre le but de l'existence :
Que cela ne soit pas, dit-il, et il étendit sur eux son pouvoir ma-
gique dont l'action trouble les êtres.
2. Le héros des Sâtvats, abordant avec son frère aîné les auteurs
de ses jours, s'inclina respectueusement et, prenant un ton affecr-
lueux et modeste : Mère, et toi, père, dit-il,
3. Bien que vous n'ayez cessé l'un et l'autre de soupirer après
nous, après vos deux fils, ô mon père, jamais vous n'avez éprouvé
avec nous ce que c'est qu'un fils au début de la vie, dans l'enfance
ou dans la première jeunesse;
4. Et nous, exposés comme nous le fûmes aux coups du destin, il
nous a été refusé de demeurer auprès de vous et de connaître la
joie que trouvent des enfants dans la maison paternelle aux caresses
des leurs.
5. Du corps dépendent tous les biens; et envers ceux qui l'ont
procréé et nourri, envers un père et une mère, jamais un mortel ne
s'acquitte, quand même il vivrait cent ans.
6. Le fils qui, le pouvant, n'assiste pas son père et sa mère de sa
personne et de son bien, [les messagers de Yama] font de sa chair
leur pâture après sa mort.
7. Ne pas assister, quand on le peut, une mère, un père de-
venus vieux, une épouse fidèle, un fils en bas âge, un précepteur
spirituel, un Brahmane ou un suppliant, c'est être mort dès cette
vie.
IV. 28
218 LE BHÀGAVATA PURÀNA.
8. C'est parce que nous ne le pouvions pas, parce que nous
redoutions incessamment la colère de Kamsa, que ces jours-là se
sont écoulés inutilement pour nous sans vous honorer.
9. Pardonnez-nous donc, ô père, ô mère : nous ne disposions pas
de nous , alors que nous ne vous prêtions pas obéissance ; nous étions
cruellement opprimés par un méchant.
10. ÇvKA dit : C'est ainsi que, sous les dehors trompeurs de la
nature humaine, Hari, qui est Tâme universelle, les fascinait par
ses paroles; et eux, le prenant sur leurs genoux et l'embrassant, en
étaient pénétrés de joie.
11. Ils le baignaient de leurs larmes, et la tendresse les envelop-
pant comme d'une chaîne, ô roi, ils ne disaient mot : les sanglots
étouffaient leur voix, et leur âme était troublée.
12. Après qu'il eut ainsi consolé son père et sa mère, le bienheu-
reux fils de Dêvakt fit roi des Yadus Ugrasêna, son grand-père (son
grand-oncle) maternel;
13. Et il lui dit : Commande-nous, grand roi, à nous et aux
sujets; la malédiction de Yayâti interdit aux Yadus de s'asseoir sur
le trône.
14. Quand je me fais ton serviteur et que je t'honore, si les Dieux
t'apportent leur offrande en s'inclinant devant toi , que ne feront pas
les autres, les chefs des hommes.'
15. Rappelant de tous les points de l'horizon ses parents et ses
alliés que la crainte de Kamsa y avait dispersés, Yadus, Vrîchnis,
Andhakas, Madhus, Dâçârhas, Kukuras et autres,
16. (Krïchna) l'auteur de toutes choses les accueillit avec hon-
neur, et, relevant leurs courages abattus par les souffrances de
l'exil, il les rétablit dans leurs propres demeures et les combla ^e
richesses.
17. Protégés par le bras de Krïchna et de Râma, et mis par eux
en possession de l'objet de leurs désirs, ils se livraient dans leurs
maisons aux joies de la prospérité , guéris "enfin , grâce à Krïchna et
à Râma, des ardeurs de la fièvre,
18. Et contemplant chaque jour avec allégresse le lotus du visage
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLV. 219
de Mukunda, où toujours brillaient la joie, la beauté, des regards
tendres et souriants.
19. Les vieillards eux-mêmes, redevenus jeunes, reprenaient une
force, une vigueur sans pareille, en abreuvant sans cesse leurs yeux
de l'ambroisie que distillait le lotus de la face de Mukunda.
20. Ensuite le bienheureux fils de Dêvakî et Samkarchana se ren-
dirent auprès de Nanda, ô Indra des rois, et, Tayant embrassé, ils lui
dirent :
21 • Père [et toi, mère], vous avez été tous les deux pleins de ten-
dresse pour nous, nous prodiguant à Fun et à lautre les aliments et
les caresses; car un père et une mère aiment leurs enfants encore
plus qu'eux-mêmes.
22. Et on est père, on est mère, lorsqu'on nourrit comme siens
de tout jeunes enfants, délaissés par leurs parents faute de pouvoir
les nourrir et les protéger.
23. Retournez tous au Parc; nous aussi, ô vénérable, dès que
nous aurons assuré le bonheur de nos amis, nous irons voir vos
parents, que rend malheureux leur ajQection pour nous.
2ft. Après avoir consolé en ces termes Nanda et ses compagnons
du Parc, Atchyuta leur ofirit avec respect dés robes, des ornements,
des vases de métal et autres objets.
25. Ainsi dirent les deux frères; Nanda les embrassa, le cœur gros
et les yeux pleins de larmes, et il partit pour le Parc avec les bergers.
26. Ensuite le fils de Çûra (Vasudêva), ô roi, fit célébrer, suivant
l'usage, la cérémonie de l'initiation des Deux-fois-nés pour ses deux
fils, par son Purohita et d'autres Brahmanes;
27. Et il leur offrit respectueusement pour honoraires des vaches
suivies de leur veau, ornées de guirlandes d'or, et qu'il avait riche-
ment parées ainsi qu'eux-mêmes, et couvertes de fleurs et d'étoffes
de lin.
28. Autant le héros au grand cœur en avait voué jadis aux Brah-
manes le jour de la naissance de Krïchna et de Râma, autant il leur
en donna, en souvenir de sa promesse, sur celles que Kamsa avait
enlevées injustement.
28.
220 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
29. Puis, après avoir été initiés par Garga, précepteur spirituel
de la tribu des Yadus, et avoir reçu de lui le titre de Deux-fois-nés,
les deux frères embrassèrent avec piété la vie pieuse d'étudiant,
30. Se pliant, eux qui sont la source de toutes les connaissances,
qui savent toutes choses, qui commandent à tous les mondes, à dis-
simuler sous les actes de la nature humaine la science pure qu'ils
tiennent d'eux seuls.
31. Voulant donc vivre dans la famille d'un précepteur spirituel,
ils allèrent chez un Brahmane de Kâçi, nommé Sândîpani, qui de-
meurait à Avanti.
32. Ils l'abordèrent, ainsi qu'ils le devaient, avec des sens domp-
tés, et, donnant l'exemple d'une conduite irréprochable envers leur
père spirituel, ils le servirent dévotement, respectueusement, comme
un Dieu.
33. L'éminent Brahmane, leur gourou, touché de la pureté de
leurs sentiments et de leur déférence, leur enseigna tous les Vêdas
avec les sciences accessoires et les Upanichads,
34. La science de l'arc et tous ses secrets, celle des devoirs, les
voies du Nyâya, la science du raisonnement et les six branches de la
politique.
35. Et toutes ces connaissances, les deux frères, éminents entre
les premiers des hommes et auteurs eux-mêmes de toute science, les
possédaient pleinement rien qu'à les entendre exposer une seide
fois, ô roi.
36. Après avoir appris dans le calme absolu des sens, en soixante-
quatre jours et autant de nuits, un pareil nombre d'arts, ils invi-
tèrent leur précepteur spirituel à demander ce qu'il voulait pour
ses honoraires, ô roi.
37. Le Brahmane, voyant leur merveilleuse grandeur d'âme et
leur intelligence surhumaine, ô roi, prit conseil de sa femme, et leur
demanda de rendre la vie à l'enfant qu'il avait perdu au pays de
Prabhâsa, dans le grand Océan.
38. Soit, dirent les deux héros à l'héroïsme irrésistible ; et, mon-
tant sur un char, ils allèrent au pays de Prabhâsa, se rendirent au
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLV. 221
bord de la mer et s'y assirent; ce qu'ayant su, l'Océan leur apporta
aussitôt son offrande.
39. Bhagavat lui dit : Rends sur-le-champ le fils de notre précep-
teur spirituel, le petit enfant que tu as dévoré ici dans une grande
vague.
40. L'Océan dit : Ce n'est pas moi qui l'ai enlevé, ô Dieu, c'est le
gigantesque Pantchadjana, génie malfaisant, qui erre au sein des
eaux sous la forme d'une conque, ô Krïchna.
41. L'enfant qu'il a enlevé est vivant. A ces mots, le Seigneur,
entrant soudain dans l'eau, tua le Démon et ne vit point l'enfant
dans son ventre.
42. Prenant la conque formée des membres de Pantchadjana, il
revint à son char et se rendit ensuite à la ville de Samyamaiiî, chère
à Yama.
43. Arrivé là en compagnie de Halâyudha (Râma), Djanârdana
sonna de la conque. Dès que Yama, le redoutable juge des créatures
[saihyamana) ^ eut entendu le son de la conque,
44. Il vint offrir avec foi aux deux héros un présent magnifique,
et, s'inclinant devant Krïchna qui réside dans le cœur de tous les
êtres, il dit :
45. 0 toi qui te joues sous une forme humaine, ô Vichnu, que
devons-nous faire pour vous deux?
Bhagavat dit : Le fiils de mon précepteur a été conduit ici par l'en-
chaînement de ses propres œuvres : Aîoaène-le-moi , ô grand roi, dé-
fère à mes ordres.
46. Oui, dit Yama, et il leur amena le fils de leur précepteur. Les
deux Yadus éminents le remirent à leur gourou en disant : Forme
encore un souhait.
47. Le Précepteur dit : Vous vous êtes acquittés l'un et l'autre en-
vers votre gourou, ô mon fils; que reste-t-il à désirer à un maître
qui a des disciples tels que vous?
48. Retournez chez vous tous les deux, ô héros. Puisse votre
gloire être pure! puissent vos louanges ne jamais vieillir en ce
monde ni dans l'autre!
222 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
W. ÇvKA dit : Ainsi congédiés Tun et l'autre par leur précep-
teur spirituel, ô roi, ils se rendirent à leur ville sur un char rapide
comme le vent, ô vénérable, avec un bruit pareil à celui du nuage
orageux ;
50. Et à la vue de Rama et de Djanârdana, grande fut la joie de
tous les sujets, qui ne les voyaient plus depuis si longtemps; tels des
gens qui recouvrent leurs biens après les avoir perdus.
FIN DU QUABANTB-GINQUIEIIE CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
Sl&JOUR DANS LA MAISON DU PRECEPTEUR ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYASA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLVI. 223
CHAPITRE XLVI
UDDHAYA VIENT AU PARC.
1. ÇvKÀ dit : Krichna avait un ami bien cher dans Téminent
conseiller des Vrïchnis, Uddhava, disciple de Brïhaspati en personne*
et distingué entre tous par son intelligence.
2. Le bienheureux Hari, qui anéantit la douleur chez qui Tim-
plore, lui prenant la main avec la main, dit un jour à ce bien-aimé,
à ce dévot serviteur, qui professait pour lui un culte exclusif :
3. Va au Parc, Uddhava; porte la joie, ami, dans le cœur de
.notre père et de notre mère à tous les deux (Râma et moi); et, par-
lant en mon nom aux bergères qui s'affligent de mon absence, dissipe
leur chagrin.
4. Elles nont de pensées et de vie que pour moi; pour moi elles
ont renoncé à tout ce qui se rattache au corps; et ceux qui pour
moi renoncent au monde et à la loi ont en moi un soutien.
5. Les femmes du Parc m aiment plus que ceux qu'elles aiment
le plus, et, quand je suis loin d'elles, elles se troublent, hélas I en
pensant à moi, et la douleur quelles ressentent de mon absence
bouleverse leurs âmes.
6. Si les bergères mes bien -aimées gardent encore un souffle
de vie, non sans les plus cruels déchirements, c'est que je leur ai
fait dire que je reviendrais, c'est que leurs âmes sont unies à la
mienne.
7. ÇvKÀ dit : Ainsi parla le Seigneur. Uddhava reçut ses ordres
avec respect, ô roi, et, montant sur son char, il partit pour le Parc
de Nanda.
8. Le héros fortuné arriva au Parc de Nanda au coucher du
224 LE BHÀGAVATA PURÂNA.
soleil, sans que son arrivée fût remarquée grâce à la poussière sou-
levée par les^sabots du bétail qui rentrait.
9. De vigoureux taureaux, luttant les uns contre les autres pour
une femelle en chaleur, des vaches aux mamelles gonflées, courant
après leurs veaux, remplissaient le Parc de leurs beuglements.
10. Les veaux à la robe blanche, bondissant de côté et d'autre,
les propos, les cris des gens qui trayaient les vaches, le son perçant
des flûtes, y répandaient la gaieté.
11. Les bergères, dans leurs plus beaux atours, chantant les bril-
lants exploits de Bala et de Krïchna, donnaient au Parc, ainsi que
les bergers, un éclat merveilleux.
12. Les demeures des bergers, les offrandes qu ils y présentaient
au feu, au soleil, aux hôjtes, aux vaches, aux Brahmanes, aux an-
cêtres et aux Dieux, la fumée de l'encens, les lampes et les guir-
landes, en faisaient un lieu plein de charme,
13. Où résonnaient de toutes parts, dans les bouquets d'arbres
en fleurs, le chant des oiseaux et le bourdonnement des essaims
d'abeilles, et qu'embellissaient les étangs de lotus, couverts de fla-
mants et de canards.
14. A l'arrivée du serviteur bien-aimé de Krïchna, Nanda, l'abor-
dant avec joie, l'embrassa et l'accueillit respectueusement en pensant
au fils de Vasudêva.
15. Il lui servit le riz le meilleur, le fit asseoir commodément sur
un lit, et, après l'avoir délassé en lui frottant les pieds, il lui adressa
cette question :
16. Sage fortuné, le fils de Çûra, notre ami, est-il en bonne santé,
réuni à ses enfants, libre et entouré de ceux qu'il aime?
17. 0 bonheur! Il a péri, lui et les siens, victime de son propre
péché, le méchant Kamsa, qui nourrissait contre les bons, contre
les vertueux Yadus, une haine éterneUe.
18. Et Krïchna, se souvient-il de nous, de sa mère, de ses
parents, de ses amis, des bergers, du Parc qui n'a de protecteur
que lui, des vaches, de la forêt Vrîndâvana, du mont (Gôvar-
dhana)?
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLVI. 225
19. Gôvinda reviendra-t-il une fois visiter les siens? Re verrons-
nous jamais son visage au nez busqué, au regard souriant?
20. Si nous avons échappé à Tincendie de la forêt, au vent et à
la pluie, au taureau et au serpent, à tant de morts inévitables, c'est
à Krïchna, au héros magnanime entre tous, que nous en sommes re-
devables.
21. Au souvenir des hauts faits de Krichna, de ses regards
obliques et enjoués, de son sourire et de ses discours, toutes nos
actions sont languissantes, ô ami.
22. A la vue de la rivière, de la montagne, des régions boisées,
qu embellissait l'empreinte des pas de Mukunda, à la vue des lieux
témoins de ses joyeux ébats, notre esprit s'abîme dans son âme (dans
Tâme suprême).
23. Je ne doute pas que Krïchna et Râma ne soient deux divinités
éminentes, descendues ici-bas pour prendre en main quelque grand
intérêt des Dieux, selon la parole de Garga.
••
24. Ce n a été qu'un jeu pour eux de mettre à mort Kamsa, égal
en énergie à des milliers d'éléphants, ses deux puissants athlètes et
le roi de ses éléphants, comme pour le lion de mettre en pièces le
bétail.
25. Comme un vigoureux éléphant brise une baguette, il a brisé
un arc d'une force immense, de la hauteur de trois palmiers; d'une
seule main, il a soutenu en l'air, pendant sept jours, le mont (Gô-
vardhana).
26. Il a abattu en se jouant ici-bas Pralamba, Dhênuka, Arichta,
Trïnâvarta, Baka et les autres Démons, vainqueurs des Suras et des
Asuras.
27. ÇvKA dit : A ces souvenirs, qui se pressaient en lui, Nanda, dont
la pensée de Krïchna remplissait le cœur, dont les larmes étouf-
faient la voix, garda le silence, en proie à un débordement d'amour;
28. Et Yaçôdâ, entendant le récit des hauts faits de son fils, écla-
tait en sanglots, pendant que sous l'influence de la tendresse le lait
coulait de ses mamelles.
29. Témoin de l'attachement extrême de Nanda et de Yaçôdâ
IV. a y
226 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
pour le Bienheureux, pour Krïchna, Uddhava dit alors avec joie à
Nanda :
30. Uddhava dit : Vous méritez à coup sûr l'un et Tautre d être
célébrés entre tous ici-bas par les êtres animés, ô vénérable, pour
avoir conçu de tels sentiments à Tégard de Nârâyana, le gourou des
mondes.
31. Car Râma et Mukunda sont la double matrice contenant le
germe de toutes choses, les deux principes primordiaux, FEsprit et
la Nature : pénétrant au sein des êtres, ils régnent en eux sur la
connaissance distincte de la leur (Fâme individuelle).
32. Celui en qui Thomme confondant soudain, au moment où il
quitte la vie, la pure substance de son âme et se débarrassant de Tidée
des œuvres, s'élève aussitôt à la voie la plus haute, s'unit à Brahme
et brille de l'éclat du soleil,
33. Celui qui, étant l'âme et la cause de toutes choses, revêt in-
tentionnellement une forme mortelle, Celui qui est l'âme suprême,
Nârâyana est devenu l'objet exclusif de votre amour : que vous
reste-t-il de vos œuvres?
34. Il va venir dans peu de temps au Parc et faire la joie de son
père et de sa mère, votre cher Atchyuta, le Bienheureux, le chef des
Sâtvats.
35. Après avoir tué sur l'arène KaÉbsa, l'ennemi de tous les Sât-
vate, Krïchna dégagera, en venant au milieu de vous, la promesse
qu'il vous a faite.
36. Ne vous affligez point, ô êtres fortunés, vous verrez Krïchna
de près : il réside dans le cœur des êtres, comme le feu dans tout ce
qui brûle.
37. Car il n'est pour lui ni ami particulier ni ennemi, parce qu'il
n'a pas de personnalité; nul à ses yeux n'est élevé, humble ou dis-
semblable, parce qu'il est en tous également.
38. Il n'a ni mère, ni père, ni épouse, ni fils ou autre parent;
nul n'est à lui, nul ne lui est étranger; il n'a point de corps, il ne
naît pas.
39. Aucun acte ne lui est imputable : quand, pour se livrer à
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLVI. 227
fl
ses jeux, il s'accommode ici-bas de matrices bonnes ^ mauvaises ou
tenant des unes et des autres , c'est afin de protéger les gens de bien.
40. Il participe aux qualités de Bonté, de Passion et d'Obscurité,
bien qu'il y soit étranger, et il se joue ici -bas, tout en restant supé-
rieur à ses jeux, alors que lui, l'Incréé, il crée, conserve et détruit à
l'aide des Qualités.
41. De même que à qui roule les yeux de côté et d'autre il
semble que la terre tourne, de même, de ce que la pensée est active,
on attribue à l'Ame une activité qu'elle n'a pas, parce qu'on la con-
fond avec le moi.
42. Ce n'est pas seulement pour vous que le bienheureux Hari
est un fils; il est un fils pour tous les êtres, il est leur âme, leur
père et leur mère , il est le Seigneur.
43. Rien de ce qui se voit ou s'entend, de ce qui a été, est ou
sera, de ce qui est fixe ou mobile, grand ou petit, rien absolument
qu'on puisse désigner par un nom n'existe que le seul Atchyuta; il
est tout, parce qu'il est la suprême réalité.
44. Nanda et le serviteur de Krïchna passèrent ainsi la nuit à
converser ensemble, ô roi. Les bergères, à leur réveil, ayant allumé
les lampes et paré le devant des maisons, se mirent à battre le beurre.
45. Leurs personnes étincelaient de l'éclat de leurs pierreries, qui
s'enflammaient à la lueur des lampes, tandis que, de leurs bras
chargés d'anneaux formant des guirlandes, elles tiraient les cordes
des barattes en balançant leurs colliers, les globes de leurs seins et
leurs reins, et que brillaient sur leurs joues les pendants d'oreilles
et sur leurs visages la teinte rougeâtre du safran.
46. A la voix des femmes du Parc, célébrant dans leurs chants le
héros .aux yeux de lotus, se mêlait le bruit des barattes en mouve-
ment, qui, en s'élevant jusqu'au ciel, dissipe les présages funestes
dans les dix régions.
47. Quand le divin soleil fut levé, les bergères, ayant aperçu
un char d'or à la porte du Parc, se dirent entre elles : A qui est ce
char?
48. Ce nouveau venu, serait-ce celui qui sert si bien les intérêts
29-
228 LE BHÀGAVATA PURANA.
de Kamsa, cet Akrûra qui a emmené Krïchna aux yeux de lotus
dans la ville des Madhus?
49. Va-t-il nous faire célébrer les funérailles de notre maître?
Le bien-aimé serait-il mort? Pendant que les femmes parlaient ainsi ,
Uddhava survint après avoir accompli les rites pieux du jour.
FIN DU QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
VISITE D'UDDHAVA AU PARC ,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURAI^IA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSE PAR VYASA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLVH. 229
CHAPITRE XLVIL
RETOUR D'UDDHAVA.
1. ÇvKÀ dit : En voyant le serviteur de Krïchna, ses bras pen-
dants, ses yeux de la couleur du lotus nouvellement épanoui, sa
robe jaune, sa guirlande de fleurs de lotus bleu, son visage brillant
comme le lotus, ses pendants d'oreilles étincelants, les femmes du
Parc,
2. Frappées d*étonnement : Quel est, disaient-elles, cet étranger à
la belle mine? D'où vient-il? A qui est-il? Sa robe, sa parure, sont
celles d'Atchyuta. Et, ce disant, elles entouraient toutes avec un in-
térêt passionné le pieux adorateur des pieds, .pareils au lotus, de
Celui dont la gloire est excellente.
3. S'inclinant respectueusement devant lui, elles Faccueillirent de
leur mieux avec un sourire et des regards modestes, avec d'aimables
paroles et autres marques de prévenance; puis, quand il eut pris
place sur un siège , devinant qu'il apportait un message du bien-
aimé de Ramâ, elles le questionnèrent en secret.
4. Les bergères dirent : Nous savons qui tu es : tu es le compagnon
assidu du chef des Yadus, et tu viens de sa part. Le Seigneur, en
t'envoyant ici, a voulu faire plaisir à son père et à sa mère.
5. Nous ne voyons rien autre dans le Parc dont il puisse se sou-
venir : le Muni lui-même renonce bien difficilement aux liens affec-
tueux qui l'unissent à ses parents.
6. Avec tout autre l'amitié est intéressée, on ne la feint que tant
qu'on y trouve son compte; telle est celle que les hommes portent
aux femmes ou les abeilles aux fleurs.
7. Ainsi les courtisanes laissent là l'homme ruiné; les sujets, le
230 LE BHAGAVATA PUR AN A.
prince incapable; les novices, leur précepteur spirituel, aussitôt
leurs études finies; les prêtres officiants, le père de famille, dès
qu'ils ont reçu leurs honoraires ;
8. Les oiseaux, Tarbre qui n'a plus de fruits; les hôtes, la maison
où ils ont mangé; les gazelles, le bois que le feu consume; et l'adul-
tère, la femme dont il est aimé, après qu'il l'a possédée.
9. Ainsi disaient les bergères, dont la voix, le corps et le cœur
étaient voués à Gôvinda, et qui pour lui avaient renoncé à tous les
biens du monde, alors que Uddhava vint au Parc avec un message
de Krïchna;
10. Et cependant elles célébraient dans leurs chants les hauts
faits du bien-aimé, elles se lamentaient sans retenue au souvenir
incessant des actes accomplis par lui pendant son enfance et sa pre-
mière jeunesse.
H. L une d'elles, absorbée dans la pensée de l'union avec Krïchna,
apercevant une abeUle et l'assimilant au messager envoyé par le bien-
aimé, lui dit :
12. La bergère dit : Insecte repu de miel (chef des Madhus), ô ami
d'un fourbe, garde-toi de nous toucher le pied avec les poils de
ta barbe, imprégnés du safran de sa guiriande, qu'ont pressée les
seins de ma rivale. Qu'il aille, le chef des Madhus, dont tu es le
digne messager, qu'il aille porter à celles qui en sont fières ses
faveurs, devenues un objet de risée parmi les Yadusl
13. Une seule fois il nous a fait boire sur ses lèvres l'enivrante
ambroisie quelles distillent, et il nous a soudainement délaissées,
comme tu fais toi-même avec les fleurs. Et Padmâ (Çrî) adore le
lotus [padma) de ses pieds! Ah! sans doute, c'est que son cœur est
fasciné par le langage du héros à la gloire excellente.
14. A quoi bon chanter ici sur tous les tons, devant nous qui ne
lui sommes rien, ô abeille, l'éloge du chef des Yadus, dès long-
temps connu de nous ? C'est à celles que chérit l'ami de Vidjaya
(Ardjuna) qu'il faut vanter son attachement : délivrées par lui du
mal qui brûle le sein, elles répondront à tes désirs comme il a ré-
pondu aux leurs.
LIVRE DIXIEME. CHAPITRE XLVII. 231
15. Est-il femme au ciel^ sur la terre ou dans les enfers, qui ne
se laisse prendre au charme trompeur de son sourire, au mouve-
ment gracieux de ses sourcils? Quand Lakchmî adore la poussière
qui s'attache à ses pieds, que sommes-nous pour lui nous autres!
Cependant c'est prendre parti pour les malheureux que de célébrer
Celui dont la gloire est excellente.
16. Retire ta patte de dessus ta tête [comme le suppliant y tient les
mains jointes]. Je le sais, tu excelles, grâce aux leçons de Mukunda,
à gagner les cœurs par tes belles paroles, par tes ruses de diplomate.
Quand pour lui nous avons délaissé ici-bas enfants, maris et les
mondes à venir, il nous a délaissées, lui, d'un cœur léger; comment
nous fier à lui?
17. Il a transpercé le roi des singes comme eût fait un chasseur,
sans être soumis aux devoirs du chasseur; par faiblesse pour sa
femme, il a rendu difforme une femme dont il était aimé; après
avoir dévoré l'offrande [bali) que fiali lui présentait, il l'a fait pri-
sonnier comme un corbeau. Arrière le héros au teint noir (Krïchna)
et ses marques d'amitié, si difficile qu'il soit de renoncer au trésor
de son histoire.
18. .Car le récit de ses actes, de ses jeux, est une ambroisie pour
l'oreille : affranchis , rien qu à en savourer une goutte une seule fois.,
des conditions de la dualité, morts (en quelque sorte au monde) et
secouant soudain les misérables soucis de la famille, une foule de
malheureux mènent ici-bas comme des oiseaux la vie de religieux
mendiants.
19. Pour avoir cru à la droiture de son langage tortueux, comme
les gazelles, épouses du mâle à la robe noire [krïchnavadhvah) ^ qui
se méprennent sottement sur le cri de leur chef, nous, épouses de
Krïchna [Knchnavadhvah) ^ nous avons connu plus d'une fois, au con-
tact de ses ongles, les cuisantes douleurs de l'amour. Plaisant con-
seiller, parle-nous d'autre chose.
20. Te voilà revenu, ô ami du bien-aimé; est-ce le bien-aimé qui
t'envoie? Demande; qu'attends-tu de moi? Je dois déférer à tes dé-
sirs, ô messager. Comment nous mènerais-tu dès cette vie vers le
232 LE BHAGAVATA PURANA.
héros dont les embrassements sont si difficiles à quitter? Toujours
sur sa poitrine, ô ami, repose en sa compagnie la belle Lakchmî,
son épouse.
21. Dis, mon noble époux est-il maintenant dans là ville des Ma-
dhus? Se souvient-il de la maison paternelle, de ses proches et des
bergers, ô ami? Parle-t-il aussi quelquefois de nous, ses servantes?
Oh! quand posera-t-il sur mon front son bras, aussi odorant que
le bois d'aloès?
22. ÇvKA dit : Alors, voyant avec quelle ardeur les bergères soupi-
raient après la vue de Krïchna, Uddhava, pour calmer leur impa-
tience, leur adressa ces paroles, en leur répétant le message du bien-
aimé :
23. Uddhava dit : Ohl sûrement, vos souhaits sont accomplis :
vous êtes aux yeux des mondes un objet de respect, pour avoir ainsi
donné votre cœur au Bienheureux, au fils de Vasudêva.
24. Les autres, en effet, ce n'est qu'à force de libéralités, à force
d'observances pieuses, de mortifications, de sacrifices et de prières,
à force d'étudier le Vêda, de se rendre maîtres de leurs sens et d'ac-
complir les actes méritoires les plus divers, qu'ils acquièrent la dévo-
tion à Krïchna.
25. Vous, VOUS l'avez portée au plus haut degré, cette dévotion
à Bhagavat, à Celui dont la gloire est excellente, ô bonheur 1 quand
les Munis eux-mêmes ont peine à l'obtenir.
26. 0 bonheur I lui sacrifiant fils, maris, corps, parents et maisons,
vous avez opté pour le Purucha suprême, qui a nom Krïchna.
27. Vous avez reporté sur Adhôkchadja tous les sentiments de vos
âmes; et son éloignement, ô femmes privilégiées, m'a valu à moi une
grande faveur.
28. Ecoutez un message du bien-aimé, qui va remplir vos cœurs
de joie, et que vous apporte le confident des secrets du Seigneur, ô
belles : "^
29. Bhagavat dit : Non, jamais vous n'êtes séparées de moi,
de l'âme universelle, car je suis par nature l'essence même des
âmes, soumis aux désirs de mes dévots serviteurs et fidèle à ma parole.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLVII. 233
30* De même que dans tout ce qui est sont contenus les éléments
de Féther, de l'air, du feu, de l'eau et de la terre, de même sont
contenus en moi l'organe central, le soufBe de vie, l'intelligence, les
sens, les Qualités.
31 • Je suis tout à la fois réceptacle^ agent et objet dans la*créa-
tion, dans la destruction et la conservation des mondes, grâce au
pouvoir de ma mystérieuse Mâyâ, qui anime les éléments, les sens,
les Qualités.
32. L'Ame est essentiellement connaissance, elle est pure, su-
périeure à toutes choses, sans connexion avec les Qualités; si on
la perçoit [sous divers aspects] dans le profond sommeil, dans le *
sommeil accompagné de rêves et dans la veille, c'est un effet
des modifications produites sur l'organe central par mon pouvoir
magique.
33. Afin de reconnaître la fausseté des objets des sens, comme
en se réveillant on reconnaît la fausseté d'un songe, que l'homme
maîtrise l'organe par lequel, pendant la veille, il se confondait avec
les sens.
34. C'est à cela qu'aboutissent pour les sages le Vêda, le Yoga, le
Sâmkhya, le Renoncement, les Mortifications, l'empire sur soi-même
et la Vérité, comme les rivières, aboutissent à la mer.
35. Lorsque moi, votre bien-aimé, je me tiens loin de vos yeux,
c'est pour que vous vous rapprochiez de moi par la pensée, pour
que vous vous efforciez de la fixer sur moi.
36. Si le cœur des femmes se porte vers le bien-aimé, quand il
est loin d'elles, il n'en est pas de même de leur pensée, quand il est
auprès d'elles et sous leurs yeux.
37. Concentrant sur moi toutes les forces de vos âmes, chassez-
en tout autre mouvement, souvenez-vous incessamment de moi, et
vous vous réunirez à moi avant peu.
38. Celles d'entre vous qui restèrent au Parc et ne partagèrent
point avec moi, dans la forêt, les jeux nocturnes du rasa, n*en ont
pas moins été réunies à moi, ô belles, pour avoir dirigé leur pensée
sur mon énergie.
IV. 3o
234 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
30. ÇuKÀ dit : En entendant ces recommandations du bien-aimé,
les femmes du Parc, ayant recouvré la mémoire grâce au message
d'Uddhava, lui dirent avec joie :
40. Les bergères dirent : 0 bonheur 1 il a péri avec les siens le mé-
chant Kamsa, qui persécutait les Yadus. 0 bonheur! au milieu
damis fidèles rentrés en possession de tous leurs biens, Atchyuta est
heureux maintenant
41. Ami, est-ce que le frère aîné de Gada accorde aux femmes
de la ville les joies qui nous revenaient, en réponse -à leur accueil, à
leurs nobles regards souriant avec affection et modestie P
42. Habile aux divers jeux d amour et chéri des femmes les plus
belles, comment ne se laisserait-il pas prendre à leurs discours, à
leurs agaceries mêlées de respect?
43.. Dis, ô vertueux héros, toutes grossières que nous sommes,
Gôvinda se souvient-il quelquefois de nous, à l'occasion, dans les
réunions des femmes de la ville, dans labandon d'un entretien fa-
milier?
44. Se souvient-il quelquefois des. nuits où, en Compagnie de
celles quil aimait alors, dans ia forêt Vrindâvana, égayée par les
lotus, les jasmins, le clair de lune, il prenait plaisir à faire résonner
les anneaux de ses pieds au milieu de la salle du rasa, pendant que
nous chantions ses hauts faits qui ravissent les cœurs ?
45. L auteur de nos souffrances et de nos larmes, Dâçârha, va-t*il
revenir ici et nous ranimer au contact de ses membres, comme
Indra ranime la forêt au contact des nuages?
46. Pourquoi Krïchna reviendrait-il ici, quand il a conquis un
royaume, abattu ses ennemis, épousé des filles de roi, et qui! est
dans la joie au milieu de tous ceux qu il aime?
47. Quel besoin peut avoir de nous, hôtes habituels des bois, ou
de ces autres femmes, le magnanime époux de Cri, Celui dont tous
les désirs sont satisfaits et Tâme maîtresse d elle-même?
48. Le comble du bonheur, disait la courtisane Pingalâ, c'est de
n'avoir plus d'espoir; nous le savons, et pourtant nous ne pouvons
nous empêcher de compter sur Krïchna.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLVII. 235
40. Qui donc aurait le courage de renoncer aux entretiens secrets
de Celui dont la gloire est excellente, lorsque, en dépit de lui-
même, Lakchmi ne se détache jamais de sa personne?
50. Rivière, montagne, régions boisées, vaches, sons de la flûte,
tout ce qui était familier ici à Krîchna et à son compagnon Saâkar-
chana, ô puissant héros,
51. Nous rappelle sans cesse le fils du berger Nanda, et devant
les empreintes augustes de ses pas nous ne pouvons 1 oublier.
52. Quand sa démarche gracieuse, son noble sourire, ses regards
enjoués, son doux langage ont ravi nos cœurs, comment pourrions-
nous Toublier?
A
53. 0 maître, ô époux de Ramâ, toi qui protèges le Parc et qui
détruis la douleur, ô Gôvinda, sauve le Parc de Tocéan de maux où
il s'abîme.
54. ÇuKA dit : Alors guéries, grâce au message de Krîchna, de la
fièvre de la séparation, les femmes, reconnaissant en lui Celui qui
est TÂme et Adhôkchadja, accueillirent Uddhava avec respect
55. Celui-ci resta quelques mois parmi les bergères, dissipant
leurs chagrins et charmant le Parc en chantant l'histoire des jeux
de Krîchna.
56. Tous les jours que passa Uddhava dans la bergerie de Nanda
s'écoulèrent comme autant d'instants pour les gens du Parc à s'en-
tretenir de Krîchna.
a
57. A la vue de la rivière, de la ibrét, de la montagne, de ses
vallées et des arbres en fleurs, le serviteur de Hari prenait plaisir à
leur rappeler le souvenir de Krîchna.
58. Uddhava, ayant ainsi remarqué que la passion des bergères
pour Krîchna leur ôtait jusqu'à la conscience d'elles-mêmes, en con-
çut une joie très vive, et, les saluant avec respect, il dit :
59. Ces femmes de bergers ne sont sur la terre que de corps :
Grôvinda, l'âme universelle, a tout leur amour, et nous en sommes
encore au désir de le lui donner, les Munis et nous, par crainte des
renaissances. Qu'importe de renaître parmi les Brahmanes, à qui
fait ses délices de l'histoire d'AnantaP
3o.
236 LE BHÂGAVATA PURÂNA.
60. Est-il aucun rapport entre ces femmes qui courent les bms et
trahissent leur devoir, et Tamour qu'on voue à Krïchna, à Tâme su-
prême? Ah! c'est que le Seigneur donne le souverain bien à ceux
qui l'aiment véritablement, si ignorants qu'ils soient; ainsi (l'astre)
roi des plantes exauce ceux qui l'invoquent.
61. A coup sûr, ni Lakchmî, bien qu'elle se complaise uniquement
sur le sein du Bienheureux, ni les nymphes du ciel, qui ont le par-
fum et l'éclat du lotus, ni à plus forte raison aucune autre femme
n'a été favorisée comme les bergères du Parc, alors que, dans la fête
du rasa , il passa son bras puissant à leur cou et qu'il mit le comble
à leurs vœux.
62. Ohl puissé-je être un des buissons, une des lianes ou des
plantes de la forêt Vrïndâvana, qui se plongent avec délices dans la
poussière soulevée par les pieds de ces femmes , alors que , laissant là
la famille si difficile à quitter et la voie suivie par les plus nobles
cœurs, elles s'attachaient à la trace de ses pas, qu'il faut chercher
à l'aide des textes védiques!
63. Quand Lakchmî, quand Adja (Brahmâ) et les autres maîtres
du Yoga, dont cependant tous les souhaits sont accomplis, n'adorent
qu'au fond du cœur les pieds du bienheureux Krïchna, pareils au
lotus, ces femmes les ont reçus, les ont pressés sur leurs seins dans
l'assemblée du rasa , et ont été guéries de leurs tourments.
64. Salut, salut maintes et maintes fois à la poussière soulevée
par les pieds des femmes du Parc de Nanda : le chant où elles célè-
brent l'histoire de Hari purifie les trois mondes.
65. ÇuKA dit : Ensuite le descendant de Dâçârha, se préparant à
partir, prit congé des bergères, de Yaçôdâ et de Nanda, fit ses adieux
aux bergers et monta sur son char.
66. A son départ, Nanda et les autres bergers, venant à lui les
mains chargées de présents divers, lui dirent avec amour, les larmes
aux yeux :
67. Puissent les mouvements de nos cœurs n'avoir pour objet que
les pieds de Krïchna, pareils au lotus! Puissent nos voix répéter ses
noms et nos corps se vouer à l'honorer et à le servir!
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLVII. 237
68. En quelque lieu que nous errions au gré de nos œuvres, par
la volonté du Seigneur, puissions-nous , grâce à nos actes méritoires,
à nos libéralités, mettre notre bonheur dans Krïchna, dans le Sei-
gneur !
69. Après avoir reçu des bergers ces marques d'honneur par
amour pour Krïchna, ô roi, Uddhava retourna à Mathurâ, que
Krïchna a prise sous sa protection.
70. S'étant incliné devant Krïchna, il lui dit Tamour extrême que
lui portaient les habitants du Parc, et il remit leurs présents à Vasu-
dêva, à Râma et au roi.
FIN DU QUARANTE-SEPTlàME CHAPITRE , AYANT f OUR TITRE :
RETOUR D'UDDHAVA,
DANS LA PREMIERE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURANA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÎ ET COMPOSÉ PAR VYASA.
238 LE BHAGAVATA PURÀNA.
CHAPITRE XLVIII.
AKRÛRA ENVOYÉ EN MISSION.
1. ÇuKA dit : Ensuite, après avoir reçu ces nouvelles, le Bienheu-
reux, à qui rien n échappe de ce qui se passe en qui que se soit,
voulant être agréable à la parfumeuse qui se consumait d'amour
pour lui, se rendit à sa demeure.
2. Là maison était remplie de meubles du plus grand prix, riche
en objets propres à allumer les sens, décorée de guirlandes de
perles, de banderoles, de baldaquins et de lits, et embaumée par le
parfum de l'encens, les torches odorantes et Tarome des guirlandes
de fleurs.
3. En voyant Âtchyuta entrer dans sa demeure, la parfumeuse
se leva avec empressement, elle vint à sa rencontre suivant l'usage,
entourée de ses compagnes, et lui offrit le siège le meilleur et autres
marques de respect.
4. Uddhava, traité pareillement avec les égards dus à son carac-
tère, s'assit par terre, et Krîchna, après avoir touché à son siège, se
conformant aux usages de ce monde, entra dans une chambre d'une
blancheur éblouissante, d'une merveilleuse richesse.
5. Trivakrâ se baigna, se couvrit de parfums, mit son voile, ses
parures et sa guirlande, se parfuma de bétel et d'autres essences,
pareilles à l'ambroisie; puis, sa toilette achevée, elle se présenta devant
Mâdhava en le regardant avec une joie pudique et un sourire coquet.
6. Krîchna l'appela, et, comme elle hésitait par pudeur devant ce
tête-à-tête nouveau, prenant la main de la belle chargée d'anneaux,
il la fit asseoir sur le lit, et goûta le bonheur avec elle, pour le faible
mérite du don qu'elle lui avait fait de quelques parfums.
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLVÏII. 239
7. Cependant le mal d amour qui lui brûlait les seins, la poitrine
et les yeux, résistant encore aux baisers dont elle couvrait les pieds
d*Ananta, elle prit dans ses bras, elle pressa entre ses deux seins
le bien*aimé. Celui qui est la félicité incamée, et elle &t guérie de
ses longues souffrances.
8. Elle était unie, pour lui avoir donné quelques parfums, à
Celui qui dispose du bonheur suprême, au souverain Seigneur, si
difficile à approcher, et voici ce quelle lui demanda, hélas! dans son
aveuglement.
0. Elle lui dit : Reste ici pendant quelques jours, ô bien-aimé;
goûte le bonheur avec moi; je n'ai pas la force de m'arracher à tes
embrassements, héros aux yeux de lotus.
10. Celui qui dispose souverainement de toutes choses lui accorda
le plaisir qu^elle souhaitait, et, la comblant des attentions dont il est
prodigue pour les siens, il retourna en ccHnpagnie d'Uddhava à sa
demeure fortunée.
11. Alors qu'on s'est concilié la faveur de Celui dont la faveur est
si difficile à obtenir, de Vichnu, le dispensateur de tous les biens,
insensé celui qui va sottement lui demander les jouissances des
sens!
12. Krïchna se rendit à la demeure d'Akrûra en compagnie de
Rama et d'Uddhava, pour donner suite à certain projet et lui être
personnellement agréable.
13. De si loin qu'Akrûra aperçut ces hommes éminents entre les
meilleurs et qui lui tenaient de *près , il alla au-devant d'eux , tout
rayonnant de joie, les embrassa, les complimenta,
14. Et, après s'être incliné devant Krïchna et Rama, il reçut
leurs compliments à son tour et leur offrit avec respect, ainsi qu'il
est prescrit, un siège et autres marques d'honneur.
15. Akrûra, après avoir reçu sur sa tête l'eau où ils avaient lavé
leurs pieds, ô roi, leur présenta en guise d'hommage des robes d'une
beauté divine, des parfums, des guiriandes et des parures du plus
grand prix;
16. Puis, courbant la tête devant eux, il prit sur ses genoux les
240 LE BHÂGAVATA PURÀNA.
pieds des deux héros, les massât) et, humblement penché, il dit à
Krïchna et à Râma :
A .
17. 0 bonheur! le méchant Kamsa a péri avec les siens, et votre
famille, arrachée par vous à d'insurmontables épreuves, est aujour-
d'hui dans la prospérité.
18. Vous êtes la Nature et l'Esprit, la double cause du monde, la
double substance du monde; en dehors de vous deux, rien ne pré-
cède, rien ne suit.
19. Tu tires l'univers de toi-même, tu le pénètres de tes éner-
gies, ô Brahme, et tu deviens perceptible de maintes et maintes ma-
nières aux oreilles et aux yeux.
20. Car, de même que la terre et les autres éléments paraissent
modifiés chez les êtres mobiles et immobiles qui leur servent de
matrices, de même toi, qui es l'être absolu, l'âme suprême ne rele-
vant que d'elle-même, tu te manifestes sous des formes multiples
[comme âme individuelle] dans des matrices qui sont tiennes.
21. Tu crées, tu détruis, tu conserves l'univers au moyen des
qualités de passion , d'obscurité et de bonté , qui sont tes énergies ; tu
n'es point enchaîné par les actes de ces qualités : puisque ton essence
est science pure, où serait la cause qui t'enchaînerait?
22. Comme il est impossible de se figurer l'Ame soumise k la
condition limitée des corps, elle ne saurait l'être évidemment à la
naissance, à la diversité. Il ne peut donc y avoir pour toi ni enchaî-
nement ni délivrance; et quand nous t'attribuons le désir, c'est chez
nous manque de discernement.
23. Toutes les fois que la voie antique du Vêda, proclamée par
toi pour le bien du monde, est obstruée par les voies mauvaises de
l'hérésie, tu revêts alors la qualité de bonté.
2(1. C'est ainsi qu'aujourd'hui. Seigneur, tu es descendu ici-bas
avec une portion de toi-même (Râma) pour délivrer la terre de son
fardeau en détruisant les innombrables armées des Démons incarnés
dans la personne des rois, et pour étendre la gloire de notre famille.
25. Oui, Seigneur, notre maison est élevée en ce jour au comble
du bonheur, puisque tu y es entré, toi dont tous les Dieux, les
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLVIII. 241
Pitrïs, les Bhûtas et les rois forment le corps, toi, le gourou des
mondes, toi dont les pieds donnent à Teau qui les touche la vertu de
purifier les trois mondes, ô Adhôkchadja.
26. Est-il un homme sensé qui cherche un autre refuge que toi?
Tu es bon pour ceux qui t'aiment, fidèle à ta parole et ami reconnais-
sant; à Tami qui t'adore tu donnes tout ce qu il désire, tu te donnes
toi-même, dont Tétre ne connaît ni accroissement ni déperdition.
27. 0 bonheur! tu t'es montré à nous ici-bas, ô Djanârdana,
quand tu restes inaccessible aux maîtres du Yoga eux-mêmes, aux
premiers des Suras; oh! déchire au plus tôt le bandeau, œuvre de
ton pouvoir magique, qui trouble nos âmes au sujet d'un fils ou
d'une épouse,, de nos richesses et de nos amis, de nos maisons, de
nos corps et le reste.
28. • ÇvKA dit : Ainsi honoré et loué par son dévot serviteur, le
bienheureux Hari dit en souriant à Akrûra ces paroles, qui jetèrent
le trouble dans son âme :
29. Bhagavat dit : Tu es pour nous un gourou, un oncle, un parent
digne de louanges; et nous, nous sommes pour vous des enfants à
protéger, à nourrir, à prendre en pitié.
30. Ce sont les êtres fortunés et respectables comme toi que doi-
vent honorer les hommes qui aspirent au bonheur : les Dieux pour-
suivent leur propre intérêt; les gens de bien, non.
31. Ce n'est pas certes que les étangs sacrés ne soient que de l'eau,
ni les Dieux une masse d'argile ou un bloc de pierre; mais s'ils puri-
fient à la longue, les gens de bien purifient par leur seule présence.
32. Tu es le meilleur de nos amis : si tu veux contribuer au salut
des fils de Pându, va chercher de leurs nouvelles dans la ville qui
tire son nom de celui de l'éléphant (Hâstinapura).
33. Enfants à la mort de leur père et partageant avec leur mère
ses douleurs, ils ont été emmenés, par .ordre du roi, dans sa capi-
tale; c'est là, nous a-t-on dit, qu'ils demeurent.
34. Le roi, fils d'Ambikâ (Dhrïtarâchtra), dont l'esprit est faible,
n'est pas juste pour les fiJs de son jfrère et n'obéit que trop en aveugle
aux volontés de ses méchants fils.
IV. 3i
242 LE BHÂGAVATA PURANA.
35. Va, vois s'il se comporte bien ou mai avec eux aujourd'hui.
Quand nous le saurons, nous ferons en sorte d'assurer le bonheur
de nos amis.
36. Çvkà dit : Le bienheureux Hari, le Seigneur, après avoir
donné ces instructions à Akrûra, se rendit à sa demeure en compa-
gnie de Saiî^karchana et d'ÏJddhava.
FIN 0U QUARANTK-^HUlTlàME CHAPITRE, AYANT POUR TrrRB :
AKRURA ENVOYÉ EN MISSION ,
0ANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME DU GRAND PURÂNA ,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA ,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÀSA.
LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XLIX. 243
CHAPITRE XLIX.
DÉFINITION DU DEVOIR.
1 . ÇvKA dit : Akrara , étant allé à la vitie d*Hâstinapura , qui con-
sei*ve Tempreinte glorieuse des descendants de Puru, y vit le fils
d'Ambikà (Dhrïtarâchtra) , ainsi que Bhîchma, Vidura, Prithâ (Kuntî) ,
2. Bâhlika et son fils (Sômadatta), le fils de Bharadvâdja (Drôna),
celui de Gôtama (Kripa), Karaa, Suyôdhana (Duryôdhana), le fils
de Drôna (Açvatthâman), les fils de Pându et ses autres amis.
3. Après avoir abordé ses parents avec les égards qui leur étaient
dus, le fils de Gândinî (Akrûra), questionné par eux au sujet de
leurs amis communs, s informa à son tour de Tétat de leur santé.
4. Il passa quelques mois au milieu d'eux, attentif à étudier la
conduite du roi, de ce père aux méchants fils, à Tâme faible, sou-
mis à la volonté des méchants.
5. Projets perfidement tramés contre les fils de Pându par ceux
de Dhrïtarâchtra, auxquels portaient ombrage la supériorité de
force et d'adresse, le courage héroïque, la modestie, les vertus émi-
neiites (de Jeurs cousins) et laffection que le peuple témoignait à ces
jeunes héros ,
6. Crimes déjà mis à exécution contre eux par leurs ennemis, ten-
tatives d'empoisonnement et autres, tout lui fat révélé par Prïthâ et
par Vidura.
7. En effet, dès l'arrivée de son firère Akrûra, Prïthâ, s étant
rendue auprès de lui, lui avait dit, les larmes aux yeux, au souvenir
de la maison de laque :
8. Ami, mon père et ma mère, mes firères et sœurs, les fils de
mes frères, leurs femmes, mes amies, se souviennent-ils de nous?
3i.
244 LE BHAGAVATA PURANA.
9. Le fils de mon frère, le bienheureux Krïchna, si secourable, si
dévoué à qui Taime, se souvient-il des fils de la sœur de son père?
Rama aux yeux de lotus s'en souvient-il?
10. Je gémis au milieu de mes ennemis comme la gazelle au mi-
lieu des loups; nous apportera-t-il une fois, à moi et à mes enfants,
qui nont plus de père, quelques paroles de consolation?
IL 0 Krïchna, Krïchna, 6 grand Yôgin, âme du monde, auteur
du monde, ô Grôvinda, sauve une mère qui a recours à toi et se dé-
sole pour ses jeunes enfants.
12. Je ne vois pas d'autre refuge, pour les hommes qui redoutent
la mort et la transmigration, que le lotus de tes pieds, Seigneur,
où ils trouvent la délivrance.
13. Salut à toi, Krïchna, qui es Têtre pur, qui es Brahme, Tâme
suprême, le maître du Yoga, le Yoga lui-même! je me réfugie à
tes pieds.
14. ÇuKÀ dit : Ainsi parla ton aïeule infortunée, ô roi, et, à la
pensée de ses parents et de Krïchna, le maître des mondes, elle fon-
dit en larmes.
15. Akrûra, qui partageait ses douleurs et ses joies, et le très
glorieux Vidura consolèrent Kunti, en lui rappelant les [Dieux]
à qui ses fils devaient le jour.
16. Sur le point de partir, il alla trouver le roi, et là, en présence
de ses. amis, il répéta à ce prince, que rendait injuste son affection
pour ses fils, le message amical de ses parents.
17. Akrûra dit : Fils de Vitchitravîrya , ô toi à qui la famille des
Kurus emprunte un. nouveau lustre, ton frère Pându étant mort,
c'est toi qui occupes le trône aujourd'hui.
18. Si tu gouvernes la terre avec justice, si tu te £aiis aimer des
sujets par tes vertus, si tu te conduis avec impartialité envers les
tiens, tu en retireras honneur et profit.
19. En agissant autrement, après avoir encouru le blâme en ce
monde, tu seras précipité dans les ténèbres. Ainsi, sois juste pour les
fils de Pându comme pour tes propres fils.
20. Nul ici-bas, ô roi, n est à jamais réuni à un autre, nul ne Test
LIVRE DIXIEME, CHAPITRE XLIX. 245
même à son propre corps, encore moins, à plus forte raison, à une
épouse ou à des enfants.
21. Seul Thomme vient au monde, seul il en disparait; seul il re-
cueille le fruit de ce qu'il a fait de bien, et seul, de ce qu'il a fait
de mal.
22. Le bien injustement amassé par l'homme de peu d'intelli-
gence, d'autres le lui prexment sous prétexte qu'il doit les nourrir,
comme on prend l'eau à l'habitant des eaux. .
23. Ce que l'ignorant regarde comme choses siennes et travaille
à accroître, à faire prospérer par l'injustice, vie, richesses, fils et
autres objets semblables, tout l'abandonne avant qu'il en ait joui.
24. Seul avec son péché et dénué de tout ce qu'il possédait, sans
avoir connu son intérêt, sans avoir atteint le but de l'existence, il
entre au sein des noires ténèbres, pour avoir détourné sa face du
devoir.
25. Donc, ô prince, que ce monde ne soit pas plus à tes yeux que
n'est un songe, une illusion, U9 désir; rends-toi maître de toi-même,
sois impartial, sois calme. Seigneur.
26. Dhritaràchtra dit : Tels sont le charme et la grâce de ton
langage, ô Dânapati (héros libéral, Akrûra), que je ne puis m'en
rassasier, non plus que le mortel de l'ambroisie, une fois qu'il en a
approché les lèvres.
27. Cependant, pas plus que l'éclair sur le mont Sudâman (alors
qu'il en embrase la cime neigeuse de ses feux), ô ami, tes sages pa-
roles ne sauraient se fixer dans mon cœur mobile, égaré par l'amour
paternel.
28. Est-il homme au monde qui puisse donner un autre cours à
ce qu'a décidé le Seigneur tout-puissant, alorsv qu'il descend en
personne dans la famille de Yadu, afin d'alléger le fsunleau'de la
terre ?
29. Honneur à celui dont la puissance magique aux voies impé-
nétrables, après avoir tiré l'univers de son sein, y distribue les Qua-
lités et s'y insinue lui-même à leur suite, honneur à l'Être suprême,
au souverain Seigneur, qui donne l'impulsion à la roue du monde
246 LE BHAGAVATA PURANA.
de la transmigration, dont les mouvements sont réglés par ses jeux
. incompréhensibles.
30. ÇuKA dit : A ces paroles, le descendant de Yadu, ayant com-
pris la pensée du roi, prit congé de ses amis ^ retourna dans la
ville des Yadus.
31. Il y apprit à Krîchna et à Râma comment Dhrïtarâchtra se
conduisait à Fégard des fils de Pându, ainsi qu'il en avait été chargé,
ô descendant des Kurus.
Fllf DU QDARANTE-N£UVlkMB CHAPITRE , AYANT POUR TITRK :
DEFINITION DU DEVOIR,
DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIÈME DU GRAND PURÂNA ,
LE BIENHEUREUX BHAGAVATA ,
RECUEIL INSPIRE PAR BRAHMil ET COMPOSA PAR VYÂSA.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE DIXIEME.
TABLE
DU
LIVRE ET DES CHAPITRES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
LIVRE DIXIÈME.
PREMIÈRE PARTIE.
t
ChapitreSi I^tg«s-
I. Introduction à la descente de Krïchna i
II. Hymne adressé par Brahmâ à Vichnu dans ie sein de sa mère. . . 9
III. Descente de Krïchna i 4
I IV. Conseil tenu par les Démons 20
! V. Entrevue de Nanda et de Vasudêva 26
VI. Délivrance de Pûtanâ 29
VII. Le chariot renversé. Mort de Trïnâvarta 34
VUL Jeux enfantins de Krïchna 89
IX. Krïchna attaché au mortier 45
X. Krïchna brise les deux arbres ardjunas 48
XL Meurtre de Baka 53,
XII. Meurtre du démon Agha 08
XIII. Krïchna dissipe le trouble de Brahmft 64
XIV. Hymne de Brahmâ 72
XV. Meurtre de Dhènuka 80
XVI. Krïchna dompte le serpent Kàliya 86
XVII. Krïchna préserve le parc de l'incendie 95
XVIII. Meurtre de Pralamba 98
XIX. Krïchna dévore le feu de l'incendie. . 102
XX. Description de la saison des pluies et de Tautomne 1 o4
248
LE BHÂGAVATA PURÂNA.
N
Chapitres.
XXI.
xxu.
XXIU.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
xxvm.
XXIX.
XXX.
XXXI.
xxxu.
xxxm.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVffl.
XXXK.
XL.
XLI.
XUI.
XLm.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVIL
xLvm.
XLIX.
PagM.
Chant des bergères 1 09
Krichna au bord de la Yamunâ 11a
Délivrance de l'épouse du Brahmane 116
Le sacrifice interrompu 122
Krïchna soutient en l'air le mont Gôvardhana 126
Entretien de Nanda et des beigers 1 3o
Sacre de Krïchna 1 33
Délivrance de Nanda 137
Commencement des jeux du rasa 1 39
Les bergères cherchent Krïchna 1 46
Les bei^ères chantent les louanges de Krïchna 1 5 1
Bhagavat se montre aux bei|;ères 1 54
Description des jeux du rasa 167
Meurtre de Çankhatchùda 162
Chant des bergères 1 66
Conseil tenu par Kamsa 1 70
Meurtre de Vyôma 176
Arrivée d'Akrûra au Parc 1 79
Départ d'Akrûra. 1 85
Louanges du grand Purucha 19a
Entrée de Krïchna à Mathurâ 196
Description de l'arène 202
Meiutre de Kuvalayâpi4a ao6
Meurtre de Kamsa 211
Séjour dans la maison du précepteur spirituel 217
Uddhava vient au Parc 223
Retour d'Uddhava 229
Akrûra envoyé en mission 238
Définition du devoir 2^3
i-/ Av X 0 192'/.
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